“AIMEZ SES AIRS !” Texte d’Eugène Ebodé (photo)

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 20 Mai 2008 à 5h35 | Lu 1746 fois

Nous avons aimé, Césaire, tes vers à la puissance de flamme. Nous avons récité tes harangues perce-murailles, et nous avons psalmodié tes incantations comme on reprend des prières-souffle pour pulvériser les réducteurs de civilisation. Ils étaient nombreux et il en reste encore, ceux qui nuisent à la ronde universelle, à l’appétit universel. Mais ils se faisaient petits malgré la rage qui empourprait leurs bajoues et dégoulinait en eux comme du jus de rancœur. Ils savaient se déguiser en bonificateurs, ces hommes aux ferments de haine et aux mâchoires en fer rongeant nos os dans le minuit de nos silences. Né en Martinique, tu vins à Paris en conquistador et tu filas en Croatie où tu composas l’hymne au soleil jadis coupé et désormais au cou redressé. Avec les surréalistes, tu as su ferrailler contre la multitude-canaille pour réveiller les peuples résignés, assommés, encrassés, et fourbus.

Comment survivre aux avalanches et aux dénigrements ? Il fut d’abord question de langage, car il ne saurait y avoir de libération sans mot d’ordre. C’est celui qui rassemble, celui qui élève, celui qui redresse ce qui était plié et qui plie ce qui horripilait. Avec Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas et Alioune Diop, le lancement de la fusée indocile, baptisée Négritude, pris son envol au cœur du quartier latin à Paris. Et le temps suspendu au rabaissement des Noirs et au rabougrissement de leur condition changea. Mais gardons-nous de toute myopie et de tout sentimentalisme. Les Antilles ont-elles recouvré une autonomie de décision ? L’Afrique a-t-elle repris son destin en main ? L’homme s’est-il changé de panthère en agneau ? L’Occident a-t-il compris que la terre tourne autour du soleil ?

Mais l’œuvre césairienne ne souffre aucune contestation. Ceux qui faisaient mine de vouloir tuer le père dans l’espoir d’advenir et d’être mieux cajolés par les régisseurs du sur-place se sont empressés de baiser les pieds du gisant ou de courir ventre à terre en Martinique pour porter la bière. Muets ou paltoquets hier, les voici déguisés en palombes encombrant le ciel de leurs éloges marmonnés ou sincères. Rituel. Césaire, s’ils apprécient enfin tes airs et louent ton chant, alléluia !
Gageons que la mémoire gommeuse, malgré sa capacité à nuire et à jeter à l’oubli ce qui appartient à la lumière, fléchira devant le phare resté allumé à Fort-de-France. Nul n’oubliera que Césaire fut d’un bloc et ses vérités proclamées à tous.

Aux racistes perclus de préjuges comme on peut l’être de rhumatismes, tu hurlas ta gigantesque indignation en expédiant au diable les « gueules de flic et les gueules de vache, les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. » Plus sévère encore, tu te tournas vers les Noirs et, sous le masque du roi Christophe, tu lanças : « Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres. »

A ceux des Afro-américains qui revendiquaient une appartenance exclusive à l’Amérique, dans laquelle ils étaient pourtant
marginalisés, tu leur crias en 1956 à la Sorbonne : « En Amérique, mes frères, vous y vivez une situation de type coloniale ». Richard Wright prit la mouche mais Joséphine Baker approuva. Pablo Picasso approuva. René Depestre approuva. Cheikh Anta Diop approuva. Du Bois, confiné en Amérique, approuva avant d’émigrer au Ghana et d’y mourir, en 1963, en Ghanéen.
Césaire, fanion de la rouspétance universelle, poète essentiel, toi, exceptionnel compositeur des harmoniques, tu parvins, à cheval sur deux siècles, à parler pour la postérité. Lancé dans un combat de tous les instants contre l’injustice, les discriminations et les entreprises de relégations sociales, de relégation civique, de relégation poétique, tu fus un homme
politique tout aussi capital pour la Caraïbe et pour son chapelet d’îles gorgées de soupirs que pour l’Afrique.

Tu as donc tenu d’une main ferme le gouvernail des insulaires tout en les arrimant au continent principiel : L’Afrique. Une phrase le signale comme un cri du cœur : « A force de penser au Congo je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves. » Ce salut à la patrie fondatrice de tous tes rugissements n’a pas été unanimement salué, mais il a accru ta vigilance civique, il a accentué ta raideur bienveillante, il a conforté ta prestance de vigie insubmersible devant les assauts des puissants. C’est par passion unique pour le continent premier que tu as fait tien ce vers lumineux du poète Québécois Gaston Miron : “Moi, le Noir, moi le forcené magnifique”.

Que dire au voyageur immobile ? Qu’il subsiste trop de malheurs coloniaux ou post-coloniaux qu’il convient encore de dénoncer. Admettons aussi que le message essentiel, réclamant l’égalité réelle entre les hommes et une présence africaine plus hardie dans le concert des nations, a été déçu. C’est l’absence africaine qui brille de mille feux obscènes et déplorables. Nous savons donc, au regard des situations lamentables qui nous épouvantent et qui défient le bon sens en Afrique et dans le vaste monde, que longue est la route pour la dignité des peuples et pour leur juste gouvernabilité. Mais elle est plus encore belle l’œuvre d’insubordination maximale et de salut planétaire réalisée par Césaire.

Colosse de la Martinique, ô colosse d’ébène, il fallait bien que tu te retires un jour. La compagnie des pleutres, abonnée aux accommodements avec le risible et le renoncement, applaudit et se sent soulagée. Elle aurait tort de se réjouir si vite, car tu nous laisses un sublime héritage. Il comprend Le Cahier, ce monument offert aux peuples afin qu’ils puissent le noircir de nouveaux Discours, y écrire de rageuses Lettres à Maurice, à Omar ou à Paul afin que se fabriquent encore des Armes miraculeuses pour l’esprit, pour le progrès et pour une véritable Saison de paix et de prospérité équitablement répartie. Alors, Les chiens se tairont et viendra la fin de La tragédie au Congo et ailleurs. Alors, il y aura sur toutes les lèvres ce « Moi Luminaire » en hommage à celui qui restera comme une laminaire. Chargé de guérir l’homme qui souffre de ses maladies réelles ou imaginaires, il fut un prince des métamorphoses et un esthète de la métempsycose.
Homme-cadence, être-mystère, Bantou solaire, ô toi Césaire !…

Il m’est arrivé une drôle d’aventure aujourd’hui ! En roulant vers Nîmes, je suis entré dans un village inondé de soleil, près des quartiers ouest de la ville s’apprêtant à fêter les taureaux et les toreros. Ô surprise, ce village a pour nom Saint-Césaire. Dans le département du Gard, un humain inconsolé, un homme-feu, un homme-sang, un homme aux rouges couleurs de Tamatave, de Yaoundé ou de Bafoussam, a son nom écrit en lettres de sainteté dans le cœur reconnaissant des vivants. Dans le Gard, je vous dis ! Accourez, hommes et femmes, en ce lieu qui a vu un et qui a cru en un homme invaincu.

Il ne nous reste donc plus qu’à louer Césaire, me suis-je dit en reprenant la route, et à aimer ses airs pour garder en bouche les sifflotements indispensables aux oreilles des humains. Ave Césaire ! Ave compositeur magistral ! Ave pour ses airs immortels !

Eugène Ebodé

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