FERMETURE DE CE BLOG, OUVERTURE D’UN AUTRE.
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 14 Jan 2010 à 11h51 | Lu 3060 fois
Chers amis,
Dans quelques jours nous procédérons à la fermuture définitive de ce Blog. Vous avez sans doute remarqué les problèmes techniques que nous rencontrions. Nous avons souhaité y rémédier.
Dès aujourd’hui un autre blog intitulé ”Black Bazar - Le nouveau Blog d’Alain Mabanckou” a été ouvert et est déjà opérationnel. Deux textes reviennent sur les le séisme en Haiti. Vous pourrez les consulter à cette adresse :
http://blackbazar.blogspot.com/
Merci pour votre fidélité durant ces cinq années.
AM
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Identité nationale et passé colonial : l’appel du collectif « Pour un véritable débat »
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 12 Jan 2010 à 19h06 | Lu 957 fois
« Un grand débat sur l’identité nationale. » Des centaines de milliers de connexions, des rencontres en province dans les préfectures et 50.000 contributions (dont de nombreux « dérapages ») sur le site du ministre Éric Besson…
Un succès selon l’analyse du ministre début janvier 2010. Les critiques virulentes à gauche, les demandes répétées de mettre fin à ce dangereux débat, et les doutes à droite se multiplient depuis quelques jours et donnent, déjà, un sentiment contraire. Des intellectuels, des chercheurs, des écrivains, des journalistes qui travaillent sur le colonial, l’immigration et le postcolonial proposent ici (et dans un texte diffusé initialement le 24 décembre 2010 sur le site http://www.rue89 et repris sur de nombreux sites) tout en refusant depuis le début de participer à cette manipulation, une alternative au faux débat actuel.
Disponibles sur le site http://www.debatidentitenationale.fr, des contributions de toutes sortes, des extraits et citations de personnalités, une centaine d’extraits d’articles et de déclarations soigneusement choisis, mais aussi une rubrique éclairante, sous le titre : « Bibliothèque. » Les ouvrages contemporains sont triés sur le volet et une vingtaine d’auteurs sont mis en exergue avec quelques retouches depuis la première semaine de mise en ligne.
Observons cela de plus près : aux côtés des classiques (Claude Nicolet, Maurice Agulhon, Marc Bloch, Dominique Schnapper, Eugen Weber…), des ouvrages souvent anachroniques (Léopold Sédar Senghor, mais pas Aimé Césaire ; François Mitterrand, mais pas Pierre Mendès France ; Simone Weil, mais pas le spécialiste de l’immigration Patrick Weil ; Léon Blum et Théodore Zeldin pour faire bonne figure ; Pierre-Jakez Hélias et Jacques Julliard pour que le tour d’horizon soit complet).
On peut surtout distinguer les piliers sur lesquels doit reposer le débat et les « bonnes lectures » proposées par Éric Besson à l’attention des internautes : Luc Ferry (Luc pas Jules), Max Gallo (et son Fiers d’être français), Daniel Lefeuvre (héraut de l’« anti-repentance »), Gaston Kelman (son nouveau conseiller), De Gaulle et André Malraux (deux références pour ce dernier !) et pour finir, au milieu des ouvrages et des « penseurs », l’hebdomadaire Marianne (retiré depuis du site). Un peu juste pour que nos concitoyens aient une vue d’ensemble d’une problématique aussi vaste. Mais le but n’est pas là, il est dans l’incroyable manipulation de l’opinion à laquelle invite le ministre.
Nous savons tous que la manière de poser une question et d’en présenter le contexte et ses présupposés déterminent souvent la réponse. Il faut donc lire soigneusement les discours du ministre, de ses collègues et des députés qui soutiennent le gouvernement, et analyser les références proposées par le ministère pour « guider » les débats. Les réponses des internautes ou des personnes qui participeront au débat n’y changeront pas grand-chose, les dés sont pipés, la réponse est déjà là : les Français doivent honorer la France, son drapeau, ses grands hommes, son hymne national, son passé glorieux, mais les Français doivent aussi respecter ses valeurs de générosité et d’ouverture… bref le retour à un nationalisme de symboles, étriqué, excluant, qui ne répondra pas aux questions les plus contemporaines.
De toute évidence le débat, sans le nommer, ne cesse de tourner aussi (à la veille des élections régionales) autour du thème de l’immigration (en particulier postcoloniale) et de ses conséquences sur l’« identité nationale », même si de nombreuses personnalités de l’UMP et d’anciens premiers ministres commencent à sentir le « vent mauvais » et s’écartent de la démarche. Pourtant, sur le site, pas une référence sur l’immigration, sur la colonisation ou sur l’esclavage ! Le véritable débat est toujours dans l’ombre. Le message est clair : évitons ces sujets qui fâchent et revenons aux principes fondamentaux des « pères fondateurs » de la Nation, actualisés par les thuriféraires de la fierté nationale.
On aurait, en effet, pu s’attendre à trouver en matière d’immigration des références larges ouvrant au débat dans toute sa complexité, avec les ouvrages de Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Suzanne Citron (en lien avec la Nation), Éric Fassin, Piero Galloro, Yvan Gastaut, Vincent Geisser, Nancy Green, Nacira Guénif-Souilamas, Alec G. Hargreaves, Hervé Le Bras, Pierre Milza, Pap Ndiaye, Gérard Noiriel, Abdelmalek Sayad, Ralph Schor, Patrick Simon, Émile Temime, Patrick Weil, Michel Wieviorka…
Sur l’esclavage, on aurait pensé lire les noms de Myriam Cottias, Marcel Dorigny, Benoît Falaize (en lien avec la pédagogie), Hubert Gerbeau, Michel Giraud, Frédérique Régent, Nelly Schmidt ou Françoise Vergès…
Et, sur la période coloniale, ceux de Charles-Robert Ageron, Nicolas Bancel, Yves Benot, Catherine Coquery-Vidrovitch, Marc Ferro, Raoul Girardet, Mohammed Harbi, Daniel Hémery, Sandrine Lemaire, Claude Liauzu, Gilles Manceron, Achille Mbembe, Elikia M’Bokolo, Gilbert Meynier, Alain Ruscio, Benjamin Stora ou Sylvie Thénault, comme ouverture à toutes les analyses. Et bien non. Tout prétend, sur le site du ministre, que depuis vingt ans il n’y aurait eu aucun débat dans ce pays, ni réflexion, ni analyse.
Pas une référence sur les contributions des populations des outre-mers qui se sont longuement exprimées sur la culture, l’identité, la mémoire et l’histoire au cours des États généraux de l’outre-mer ces derniers mois. Pas une référence sur le questionnement dans nos quartiers, les expressions culturelles urbaines ou les combats de l’immigration. Est-ce à dire que le ministre considère ces contributions comme sans intérêt, d’autres souhaitent dans le même temps que l’histoire quitte les classes de Terminale S ? Pourquoi demander une nouvelle fois aux populations des outre-mers ou à celles des « banlieues » d’aller s’exprimer sur l’identité alors qu’elles l’ont déjà fait, en 2005 ou en 2009 ? Cela révèle-t-il que finalement ces consultations n’ont aucune importance ?
De nombreux auteurs ont pourtant travaillé, indirectement le plus souvent, à la complexité des transformations des identités, irriguées par les expériences outre-mer et les flux diasporiques, permettant d’éclairer dans toutes leurs dimensions ces questions. Et bien non, sur le site mis en ligne, toute cette recherche semble nulle et non avenue, il ne nous reste plus qu’à relire Max Gallo, Daniel Lefeuvre, Gaston Kelman, de saupoudrer le tout d’un peu de Malraux, d’un zeste du Général, d’une pincée de Blum-Mitterrand et pour donner un ton « diversité » de quelques lignes de Senghor, et de recouvrir le tout de classiques comme Bloch-Braudel pour que tout soit dit !
Pourtant, derrière le « débat sur l’identité nationale » se tapit un autre débat, omniprésent, sur le passé colonial de la France et ses héritages dans le présent (immigration, connaissance de cette histoire, guerre des mémoires, place de l’islam, pseudo-repentance…). Le Président de la République, dans une tribune, mélange les notions d’intégration et d’assimilation, renvoyant à une dialectique qui risque de provoquer des amalgames. La question est moins en effet « Qu’est-ce qu’être Français ? » mais bien, dans ce « grand débat », qui ne dit pas son nom : « Peut-on être Noirs, Arabes, Asiatiques, ultramarins et Français ? », car nous sommes encore, comme le rappelle très justement dans une tribune Yazid Sabeg, « hantés souterrainement » par l’histoire coloniale (Le Monde, 7 novembre 2009).
Cinq ans après le coup-de-feu sur la « colonisation positive » (fin 2004) qui va aboutir à la loi de février 2005 (et notamment à son article premier sur la reconnaissance de l’œuvre coloniale de la France), nous est proposé un second round sur un retour à l’« identité de la France », qui s’annonce d’ores et déjà comme une entreprise réactionnaire. En toile de fond, les immigrés, leurs enfants (et petits-enfants). Mais pas n’importe lesquels. Ceux qui sont plus « colorés » que les autres. Ceux qui sont les « héritiers » du temps des colonies, ceux qui seraient avides de « communautarisme », ceux qui ne s’assimilent pas (comme nous l’explique la pasionaria Élisabeth Lévy chez Yves Calvi ou dans les colonnes du Figaro Magazine). En un mot « ceux qui n’aiment pas la France », sifflent l’hymne national ou manifestent lorsque l’Algérie se qualifie pour la Coupe du monde, terrorisent les banlieues, détruisent l’économie de « nos » paradis exotiques, et veulent diversifier la République tant « ethniquement » qu’en terme de religion. Ils nous font perdre « notre âme », notre « essence » et obligent leurs « sœurs » à porter la burka.
À ignorer, et pire, à stigmatiser ces composantes de la société française en parlant « d’assimilation », le débat sur l’identité est piégé : à la recherche d’une essence nationale, il exclut du champ du « national » les formes d’altérité qui sont la marque de notre société mondialisée et de sa constante créolisation.
Ce passé et ses conséquences sont aujourd’hui au cœur du véritable débat. Or, débattre sur « l’identité nationale » a toutes les chances d’aboutir à réifier de nouveau un « roman national » mythique, tout en volant la vedette à une extrême droite chancelante à la veille d’une élection stratégique, à mi-mandat, pour la majorité en place. Signe des temps, il faut maintenant ne plus faire référence au « colonial » : c’est la leçon du semi-échec de 2005 pour les tenants du « statu quo mémoriel » après l’abrogation de l’article 4 par le président Jacques Chirac, un an plus tard. Pour autant, la résonance médiatique de l’opération (qui doit connaître son point d’acmé début février 2010) est en phase avec l’un des discours majeurs de Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007 prononcé à Toulon.
En quelques lignes il donnait le ton de ce que devait être la « France éternelle » : « Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. Il s’est rétréci quand s’est brisé le rêve qui jeta jadis les chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient [les Croisades], le rêve qui attira vers le sud tant d’empereurs du Saint-Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Égypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. Cessons de noircir le passé […]. » Et de conclure : « Je veux leur dire : de quel droit les jugez-vous ? Je veux leur dire : de quel droit demandez-vous aux fils de se repentir des fautes de leurs pères, que souvent leurs pères n’ont commises que dans votre imagination ? […]. »
Dans la même perspective, l’initiative sur l’identité nationale du ministre Éric Besson veut faire croire que ceux qui s’attachent à une lecture plus critique du passé colonial seraient des « repentants », et ne seraient pas dignes de participer à la réflexion sur nos mémoires collectives.
Comment réagir face à ce tsunami identitaire lancé par le ministre et appuyé par le Président de la République : y participer selon le cadre posé et accepter la manipulation, refuser de contribuer à ce débat tronqué en période électorale et rester silencieux, recadrer le débat sur les véritables enjeux et entrer en résistance ?
On l’aura compris, nous penchons depuis plus d’un mois vers la seconde option, tant le « débat » est biaisé et joué d’avance (ce qui explique notre silence jusqu’alors). En même temps, le silence et le refus du débat laissent nos concitoyens face à la seule machine gouvernementale, c’est d’ailleurs ce que vient de souligner avec justesse Yves-Charles Zarka dans une tribune publiée par Le Monde sous le titre « Pour en finir avec le piège de l’identité nationale » (le 11 décembre 2009). C’est pourquoi nous n’aurons de cesse, dans les prochains mois, de recentrer la réflexion vers d’autres enjeux et de proposer de façon concrète des outils de compréhension pour les Français. En même temps, nous avons conscience de la saturation relative de l’opinion sur ces questions, du refus de la grande majorité des médias d’aborder cette problématique, et du manque d’intérêt des politiques pour un « débat » qui serait peu électoral. Pour autant, nous avons choisi d’agir, pour aller au-delà du seul appel à l’interdiction du « ministère de l’ambiguïté » ou à l’auto-interdiction de toute prise de parole qui risque de faire croire que nous n’aurions plus rien à dire sur nos « identités » en France.
Dans un premier temps, il faut revenir à l’essentiel et comprendre l’histoire. Il faut faire connaître ce passé colonial/esclavagiste et l’histoire de l’immigration des Suds dans notre pays, dont nos contemporains ignorent presque tout. Cette histoire et ses « apports » (comme le demande le ministre) ne feront plus « débat » lorsque la connaissance aura transcendé les fantasmes. C’est ce que montre, par exemple, l’exposition Générations. Un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins qui vient d’ouvrir à la CNHI, c’est ce que proposent sous forme de comparatisme franco-américain les rencontres à l’ENS autour des « Minorités visibles en politique » ou le coffret de huit livres Un siècle d’immigration des Suds en France. Il faut enseigner, comparer, transmettre et non débattre avant d’avoir acquis un savoir.
Dans un second temps, certains d’entre nous ont pris l’initiative (dès juin 2009) de lancer le 20 janvier 2010 (un an après le mouvement social dans les outre-mers et pour le 50e anniversaire des indépendances africaines) un appel rassemblant une centaine de contributeurs reposant sur des propositions concrètes pour une « République multiculturelle et post-raciale » capable d’être le reflet de nos histoires et de la diversité de notre pays.
Enfin, pour replacer ce débat franco-français dans les enjeux internationaux, une partie d’entre nous, en mars 2010, proposera l’ouvrage Ruptures postcoloniales avec une quarantaine d’auteurs de tous horizons, références dans plus d’une dizaine de pays des questions postcoloniales, pour analyser les mutations de notre temps et expliquer pourquoi les « enjeux identitaires » doivent être appréhendés en même temps « ici » et « ailleurs ». Dans la même perspective, plusieurs ouvrages (dont Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Les immigrés algériens en France ou L’histoire bling-bling), rencontres et colloques ont déjà proposé cette année ou proposeront « d’autres débats » tout au long du premier trimestre 2010, avec pour point d’orgue début février 2010 où des contre-colloques viendront en réponse de celui annoncé par le ministre.
Ces initiatives, parmi beaucoup d’autres, sont les armes de l’intelligence et du savoir, face aux fantasmes et à l’émotion. Nous croyons dans la force de la connaissance pour une autre participation citoyenne au « véritable débat », pour éviter que « le piège du débat consiste à réifier l’identité nationale, à la chosifier, pour la faire passer pour une identité permanente dont on pourrait facilement exclure un certain nombre de gens en raison de la couleur de leur peau, de leur culture, ou de leur religion, ou n’importe quoi d’autre “ comme l’écrit le philosophe Yves-Charles Zarka.
Il ne faut donc pas se tromper de perspective. L’identité est faite d’éléments durables et de strates nouvelles, et l’histoire brasse les identités pour en construire d’autres, dans un mouvement permanent. Il faut expliquer aussi que les transformations très rapides de notre pays, ses métissages anciens, font peur et que ces peurs doivent être éclairées et vaincues, et non valorisées et manipulées. Il faut sortir des guerres de mémoire sur le passé colonial, pour enfin entrer dans le temps postcolonial. Il faut valoriser les mémoires autour de l’esclavage parce que c’est notre patrimoine commun. Il faut sortir des faux débats sur le déclin de « l’identité nationale » et de la France, comme si le changement de nos identités collectives n’était que péril et reniement. Il faut lutter contre les diatribes violentes qui ne voient que « communautarisme » ou « repentance » lorsque l’on parle de diversité des origines et des cultures.
Enfin, il faut rappeler que lorsqu’une société a rendu son passé inaudible (colonisation, esclavage…), a marginalisé une partie de ses histoires (immigrations, luttes ouvrières…), a ignoré la diversité de ses mémoires et ses zones d’ombre (par l’absence d’un grand musée de l’esclavage et de la colonisation par exemple), cette même société, incapable d’affronter le réel, ne peut qu’être en crise avec son non-concept d’« identité » au singulier.
Après avoir commémoré la destruction d’un mur à l’Est (1989-2009), il convient d’en abattre un autre : celui de nos imaginaires collectifs qui, à l’égard des populations des Suds ou ultramarines, n’a pas encore été déconstruit. C’est un des enjeux majeurs auxquels notre génération est confrontée et nous devons relever le défi avant que d’autres crises ne traversent nos outre-mers ou nos quartiers. Alors oui, il faut choisir « son » débat et ce n’est pas celui de « l’identité nationale », mais bien celui de la manière dont se construisent nos identités collectives et nos valeurs communes, républicaines, dans la France postcoloniale, cinquante ans après les indépendances africaines.
Le collectif « Pour un véritable débat » qui a écrit et signé ce texte est composé de :
Nicolas Bancel (historian, University of Lausanne), Esther Benbassa (Senior Researcher, EPHE), Pascal Blanchard (historian, Laboratory for Communication and Politics, CNRS), Florence Bernault (historian, University of Wisconsin), Ahmed Boubeker (sociologist, University of Metz), Marc Cheb Sun (Editor-in-Chief, Respect mag), Catherine Coquery-Vidrovitch (historian, Professor Emerita, University of Paris VII), Didier Daeninckx (writer and novelist), François Durpaire (historian, associate-researcher, University of Paris I), Charles Forsdick (School of Languages, University of Liverpool), Yvan Gastaut (historian, University of Nice), Vincent Geisser (sociologist-political scientist, IREMAM CNRS), Alec G. Hargreaves (Department of Modern Languages, Florida State University), Didier Lapeyronie (sociologist, University of Bordeaux 2), Gilles Manceron (historian, LDH), Achille Mbembe (historian, University of Witwatersrand/Johannesburg), Elikia M’Bokolo (historian, EHESS), Fadila Mehal (President, Mariannes de la diversité), David Murphy (School of Languages, University of Stirling), Christiane Taubira (Deputy, French National Assembly), Dominic Thomas (Department of French and Francophone Studies, UCLA).
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“Cinquante ans de décolonisation africaine” texte d’ACHILLE MBEMBE
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 04 Jan 2010 à 12h06 | Lu 1638 fois
Alors que nous entrons dans la période de la célébration des cinquante ans de décolonisation africaine, Achille Mbembé nous livre en exclusivité son analyse. Une façon de démarrer cette année et de voir un peu plus clair dans ces soleils si éblouissants des indépendances.
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Nous voici donc en 2010, cinquante ans après la décolonisation. Y-a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il au contraire tout reprendre ?
Restauration autoritaire par-ci, multipartisme administratif par là, ailleurs maigres avancées au demeurant réversibles et, à peu près partout, niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d’enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fonds d’une économie d’extraction qui, dans le droit fil de la logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation – voilà, je dirais, le paysage d’ensemble.
Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’objectif unique est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées. On sacrifie aux aspects procéduraux les plus élémentaires de la concurrence, mais l’on garde le contrôle sur les principaux leviers de la bureaucratie, de l’économie, et surtout de l’armée, de la police et des milices. La possibilité de renverser le gouvernement par la voie des urnes n’existant pratiquement pas, seul l’assassinat, la rébellion ou le soulèvement armé peuvent contredire le principe de la continuation indéfinie au pouvoir. Globalement, les choses sont donc plutôt bloquées, surtout en Afrique francophone où, les manipulations électorales et les successions de père en fils aidant, l’on peut dire que l’on vit, de facto, sous des chefferies masquées.
Où allons-nous ?
Quatre tendances lourdes me frappent aussi. La première est l’absence d’un réel projet démocratique, d’une pensée de la démocratie qui constituerait une véritable alternative au modèle prédateur en vigueur à peu près partout.
La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale sur le continent. La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs nègres – le fait que plus ils sont vieillissants, plus ils deviennent hystériques et carnassiers, et plus les successions deviennent des affaires de famille.
La troisième est l’enkystement de pans entiers de la société et l’irrépressible désir, chez des centaines de millions, de vivre partout ailleurs sauf chez eux – le désir généralisé de défection et de désertion.
À ces dynamiques structurelles vient s’ajouter une autre – l’émergence d’une culture du racket, de l’émeute sanglante et sans lendemain et qui, à l’occasion, tourne facilement à la guerre de pillage. Cette sorte de lumpen-radicalisme, à la vérité violence sans projet politique alternatif, n’est pas seulement porté par les « cadets sociaux » dont « l’enfant-soldat » et le « sans-travail » des bidonvilles constituent les tragiques symboles. Cette sorte de populisme sanglant est aussi mobilisé, lorsqu’il le faut, par les forces sociales qui sont parvenues à coloniser l’appareil d’État.
Il faut craindre que cette violence sans projet politique alternatif ne se généralise. Elle provoquerait en retour le raidissement d’un État qui, bien qu’illégitime ou amputé de la plupart de ses prérogatives classiques, bénéficie du soutien d’une classe qui en a fait l’instrument de son enrichissement personnel ou, simplement, une ressource privée ou encore une source d’accaparements en tous genres, dans le contexte de la lutte quotidienne soit pour l’accumulation, soit pour la survie pure et simple. Quitte à détruire l’État, l’économie et les institutions, cette classe est prête à tout pour conserver le pouvoir, la politique n’étant d’ailleurs à ses yeux qu’une manière de conduire la guerre civile ou la guerre ethnique par d’autres moyens.
Ces brusques observations ne signifient toutefois pas qu’il n’existe aucune saine aspiration à la liberté et au bien-être en Afrique. Ce désir peine cependant à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans des institutions nouvelles et une culture politique neuve où le pouvoir n’est plus un jeu à somme nulle.
La violence des « sans-parts »
Pour que la démocratie puisse s’enraciner en Afrique, il faudrait qu’elle soit portée par des forces sociales et culturelles organisées ; des institutions et des réseaux sortis tout droit du génie, de la créativité et surtout des luttes des gens eux-memes et de leurs traditions propres de solidarité. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi une Idée dont elle serait la métaphore vivante et absolue. Ainsi, en réarticulant par exemple le politique et le pouvoir autour de la critique des formes de vie, ou plus précisément de l’impératif de nourrir les « réserves de vie », on pourrait ouvrir la voie à une nouvelle pensée de la démocratie dans un continent où le pouvoir de tuer reste plus ou moins illimité, et où la pauvreté et la maladie rendent l’existence si précaire.
Au fond, une telle pensée devrait etre utopique. Elle devrait etre, de nécessité, une pensée de l’émergence et du soulèvement. Mais ce soulèvement devrait aller bien au-delà de l’héritage anti-colonialiste et anti-impérialiste dont les limites, dans le contexte de la mondialisation et au regard de ce qui s’est passé depuis les indépendances, sont désormais flagrantes.
En attendant, deux facteurs décisifs constituent des freins à une démocratisation du Continent. D’abord une certaine économie politique. Ensuite un certain imaginaire du pouvoir, de la culture et de la vie.
D’une part, la brutalité des contraintes économiques dont les pays africains ont fait l’expérience au cours du dernier quart du XXe siècle - et qui se poursuit sous la férule du néo-libéralisme – a contribué à la fabrication d’une multitude de « gens sans-part » dont l’apparition sur la scène publique s’effectue de plus en plus sur le mode de la tuerie lors de bouffées xénophobes ou à l’occasion de luttes ethniques, surtout au lendemain d’élections truquées, dans le contexte des protestations contre la vie chère, ou encore dans le cadre des luttes pour les ressources de base.
Ce sont des gens qui n’ont strictement rien à perdre, qui de surcroit sont totalement livrés à l’abandon – condition de laquelle ils ne peuvent souvent échapper que par la migration, la criminalité et toutes sortes d’illégalismes. C’est une classe de « superflus » dont l’État (là où il existe), voire le marché lui-meme, ne savent que faire. Ce sont des gens que l’on ne peut guère vendre en esclavage comme aux débuts du capitalisme moderne, ni réduire aux travaux forcés comme à l’époque coloniale et sous l’apartheid. Du point de vue du capitalisme tel qu’il fonctionne dans ces régions du monde, ils sont complètement inutiles - des rebuts humains livrés à la violence, à la maladie, à l’évangélisme nord-américain, aux croisés de l’Islam et à toutes sortes de phénomènes d’illumination.
D’autre part, la brutalité des contraintes économiques a aussi vidé de tout contenu le projet démocratique en réduisant celui-ci à une simple formalité – un rituel sans contenu ni symbolique, et plus grave encore sans conséquence réelle sur la vie quotidienne des gens ordinaires. Puis, comme je le suggérais à l’instant, l’incapacité à sortir du cycle de l’extraction et de la prédation dont l’histoire, d’ailleurs, prédate la colonisation. Ces facteurs, pris ensemble, pèsent énormément sur les formes que prend le politique dans nos pays.
À ces données fondamentales s’ajoute l’événement qu’aura été la grande diffraction sociale commencée au milieu des années 80. Cette diffraction de la société a conduit à peu près partout à une informalisation des rapports sociaux et économiques, à une fragmentation sans précédent du champ des règles et des normes, et à un processus de dés-institutionalisation qui n’a pas épargné l’État lui-même.
Cette diffraction a également provoqué un grand mouvement de défection de la part de nombreux acteurs sociaux, ouvrant dès lors la voie à de nouvelles formes de la lutte sociale – une lutte sans pitié pour la survie centrée autour de l’accès aux ressources. Aujourd’hui, le bidonville est devenu le lieu névralgique de ces nouvelles formes d’affrontements souvent sans tete apparente. Il s’agit d’affrontements de type moléculaire et cellulaire qui combinent des éléments de la lutte des classes, de la luttes des races, de la lutte ethnique, des millénarismes religieux et des luttes en sorcellerie.
Pour le reste, la faiblesse des oppositions est connue. Pouvoir et opposition opèrent en fonction d’un temps court marqué par l’improvisation, les arrangements ponctuels et informels, les compromis et compromissions diverses, les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix. Les alliances se nouent et se dénouent constamment. Mais surtout, l’imaginaire du pouvoir ne s’est guère transformée. L’imaginaire structurant de la politique en Afrique reste celui de la guerre civile permanente. Et tant que l’on ne découplera pas la politique et la guerre, le potentiel de violence restera explosif.
Décolonisation et internationalisation
Ce cinquantenaire de la décolonisation n’est pas seulement une affaire africaine. On me dit que la France, en particulier, veut faire de 2010 une « Année de l’Afrique ». La France, justement, donne l’impression de n’accepter que du bout des lèvres la démocratisation du Continent. Dans son pré-carré, elle s’y est opposée farouchement depuis 1960, n’hésitant pas, le cas échéant, à recourir à l’assassinat et à la corruption.
Aujourd’hui encore, elle est connue, à tort ou à raison, pour son soutien le plus tenace, le plus retors et le plus indéfectible aux satrapies les plus corrompues du continent et aux régimes qui, justement, ont tourné le dos à la cause africaine.
Il y a une raison simple à tout cela – les conditions historiques dans lesquelles s’est effectuée la décolonisation et le régime des capitations qu’ont cimenté les accords inégaux « de coopération et de défense » signés dans les années 1960.
On ne le sait peut-etre pas assez, l’objet de ces accords secrets, ce fut non pas de liquider le rapport colonial, mais justement de le contractualiser. C’est au nom de cette contractualisation des vieux rapports coloniaux que la France continue, de facto, d’exercer un droit de propriété sur le sol, le sous-sol et l’espace aérien de ses anciennes colonies.
Lors de son dernier voyage officiel en Afrique du Sud, le Président Nicolas Sarkozy avait promis de rendre public ces accords. Je ne sais s’il l’a déjà fait.
Les États-Unis ne s’opposent peut-être pas activement à la démocratisation de l’Afrique. Cynisme et hypocrisie suffisent largement – encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation des sociétés civiles africaines. C’est par exemple le cas des nombreuses fondations américaines. Mais le caractère moralisateur et évangélique de leurs interventions laisse à désirer.
Un fait majeur des cinquante prochaines années sera la présence de la Chine en Afrique. Cette présence est sinon un contrepoids, du moins un expédient à l’échange inégal si caractéristique des relations que le Continent entretient avec les puissances occidentales et les institutions financières internationales. Il est vrai que pour le moment, la relation avec la Chine ne sort pas du modèle de l’économie d’extraction – modèle qui, ajouté à la prédation, constitue la base matérielle des tyrannies nègres. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que la Chine soit d’un grand secours dans les luttes à venir pour la démocratie.
L’influence de l’autre puissance montante, l’Inde, est pour l’instant marginale.
Quant à l’Afrique du Sud, elle ne peut pas, à elle toute seule, promouvoir la démocratie en Afrique. Elle n’en a ni les moyens, ni la volonté, ni les ressources de l’imagination. Du reste, elle doit d’abord approfondir la démocratie chez elle avant de penser à la promouvoir chez d’autres. Il est dommage que des forces externes continuent de faire pression sur elle pour qu’elle exerce sur le Continent un role de gendarme qui ne lui sied pas du tout et pour lequel elle est si mal équipée.
Ce à quoi il faudrait arriver, c’est à une sorte de « New Deal » continental collectivement négocié par les différents États africains et par les puissances internationales – un « New Deal » en faveur de la démocratie et du progrès économique qui viendrait compléter et clore une fois pour toutes le chapitre de la décolonisation.
Survenant plus d’un siècle après la fameuse Conférence de Berlin qui inaugura la partition de l’Afrique, ce « New Deal » serait assorti d’une prime économique pour la reconstruction du continent. Mais il comporterait également un volet juridique et pénal, des mécanismes de sanction, voire de mise au ban, dont la mise en oeuvre serait nécessairement multilatérale, et dont l’inspiration pourrait etre trouvée dans les transformations récentes du droit international. Ceci impliquerait qu’à l’occasion, des régimes coupables de crimes contre leurs peuples pourraient légitimement etre déposés par la force et les auteurs de ces crimes poursuivis devant la justice pénale internationale. La notion de « crimes contre l’humanité » devrait elle-meme faire l’objet d’une interprétation étendue qui inclue non seulement les massacres et les violations aggravées des droits humains, mais aussi des faits graves de corruption et de pillage des ressources naturelles d’un pays. Il va de soi que des acteurs privés loaux ou internationaux pourraient également etre visés par de telles dispositions.
C’est à ce niveau de profondeur historique et stratégique qu’il importe désormais d’envisager la question de la démocratisation et du progrès économique en Afrique.
La démocratisation de l’Afrique est d’abord une question africaine, certes. Mais elle a aussi des dimensions internationales.
Ré-ouvrir le futur
Pour le demi-siècle qui vient, une partie du role des intellectuels, des gens de culture et de la société civile africaine sera justement d’aider à « internationaliser » la question de la démocratisation de l’Afrique, dans le droit fil des efforts des dernières années visant à mutualiser le droit international et qui ont vu l’apparition d’instances juridictionnelles supra-étatiques.
Encore faut-il aller au-delà de la conception traditionnelle de la société civile, celle qui est étroitement dérivée de l’histoire des démocraties capitalistes. D’une part, il faut tenir compte du facteur objectif qu’est la multiplicité sociale – multiplicité des identités, des allégeances, des autorités et des normes – et, à partir d’elle, imaginer de nouvelles formes de mobilisation et de leadership.
D’autre part, la nécessité de création d’une plus-value intellectuelle n’a jamais été aussi pressant. Cette plus-value doit etre réinvestie dans un projet de transformation radicale du continent. La création de cette plus-value ne sera pas uniquement l’oeuvre de l’État. Elle est, à mes yeux, la nouvelle tache des sociétés civiles africaines. Pour y parvenir, il faudra à tout prix sortir de la logique de l’urgence et de la logique des besoins immédiats qui a, jusqu’à présent, colonisé le débat sur l’Afrique.
Tant que la logique de l’extraction et de la prédation qui caractérise l’économie politique des matières premières en Afrique n’est pas brisée, et avec elle les modes existants d’exploitation des richesses du sous-sol africain, nous n’irons pas loin. La sorte de capitalisme que favorise cette logique allie fort bien mercantilisme, désordres politiques et militarisme. Cette sorte de capitalisme, on en voit déjà les prémisses à l’époque coloniale, avec le régime des sociétés concessionnaires. Tout ce dont il a besoin pour fonctionner, ce sont des enclaves fortifiées, des complicités souvent criminelles au coeur des sociétés locales, le minimum possible d’État et l’indifférence internationale.
Si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix. Personne ne le paiera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit. Ils auront néanmoins besoin de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de solidarité internationale, une grande coalition morale en dehors des États – la coalition de tous ceux qui croient que sans sa part africaine, notre monde décidément sera plus pauvre encore en esprit et en humanité.
ACHILLE MBEMBE
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MERCI
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 02 Jan 2010 à 14h50 | Lu 787 fois
Ami(es) du Crédit a voyagé,
Une nouvelle année commence, l’occasion de souhaiter tous les vœux et d’espérer qu’ils se réalisent. Notre Blog a désormais cinq ans d’existence. Pendant cette période, grâce à votre fidélité, nous avons vécu des aventures extraordaires et assisté à des joies incommensurables. Nous avons célébré des écrivains de talent - les meilleures voix francophones de ces dix dernières années : Dany Laferrière, Léonora Miano, Anouar Benmalek, Yahia Belaskri, Abdourahman Waberi, Sami Tchak, Ananda Devi, Pia Petersen, Louis-Philippe Dalembert, Natacha Appanah, Gilbert Gatore, Wilfried Nsondé, Gabriel Okoundji, Jean Divassa…
Nous avons donné la parole aux plus grands intellectuels africains qui comptent actuellement et dont la pensée est traversée à la fois par une courtoisie de l’échange et une analyse constructive et sans concessions : Achille Mbembé, Célestin Monga, Christian Eboulé. Ces intellectuels tracent les sillons de la pensée ouverte au monde. Et c’est en cela que leur voix est portée par une originalité et une intelligence humaine.
A toutes ces personnalités un seul mot de ma part : MERCI.
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“L’art d’être un homme : Afrique, Océanie.”
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 20 Dec 2009 à 15h29 | Lu 796 fois
En cette fin d’année, permettez-moi de vous conseiller un beau livre, un vrai cadeau qui pourrait faire plaisir à votre entourage. Voici la chronique que j’ai écrite à ce sujet et qui a été publiée jeudi dernier dans Le Figaro Littéraire.
On ne naît pas homme, on le devient. Et pour le devenir « l’apparat » joue parfois un rôle capital, voire incontournable. L’art d’être un homme, Afrique, Océanie explore ainsi les « identités masculines » en Afrique et en Océanie grâce aux objets portés, aux bijoux, aux vêtements, aux accessoires et aux emblèmes. A travers l’histoire et le comportement « esthétique » dans ces deux continents on note que le corps est, dans certains cas, le lieu de l’expression d’un contexte social ou historique.
L’ouvrage est composé d’iconographies, de dessins, de photographies, d’œuvres appartenant à des musées ou à des collections privées. Comment décrypter le message caché derrière un corps « embelli » sans tomber dans l’analyse exotique ? Comment expliquer certains rituels liés à la beauté sans songer aveuglement à une pratique « barbare » ? Pourquoi tant d’explorateurs et de navigateurs ont insisté sur l’importance des parures dans leurs récits de voyages, nous offrant ainsi des témoignages ethnographiques d’exception ? Et qu’en est-il de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes), avec ces dandys – originaires du Congo – qui ont fait du culte de l’habit leur « religion » au point de séduire désormais les grands couturiers d’Europe ?
Cet ouvrage plaide en somme pour un autre regard de l’Afrique et de l’Océanie. Un regard essentiel en ces temps où, plus que jamais, les rencontres définissent notre humanisme.
Alain Mabanckou (Le Figaro, 17 décembre 2009)
L’art d’être un homme : Afrique, Océanie. Ouvrage collectif sous la direction de Christiane Falgayrettes-Leveau et d’Anne Van Cutsen-Vanderstraete. Ed. Dapper, Paris 2009, 300 pages, 32 euros (édition brochée) ; 42 euros (43 euros, édition reliée sous jaquette).
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“Présence Africaine”, vedette du musée du Quai Branly. Madame Diop répond à “Jeune Afrique”…
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 18 Dec 2009 à 16h54 | Lu 770 fois
Jusqu’au 31 janvier 2010, le musée du Quai Branly, à Paris, salue soixante-deux ans de combat en faveur de la littérature africaine. À travers une exposition dédiée à la revue et à la maison d’édition fondée par le Sénégalais Alioune Diop.
Christiane Yandé Diop, directrice de Présence africaine. (Photo : Vincent Fournier pour Jeune Afrique)
Jeune Afrique : L’exposition sur Présence africaine au musée du Quai Branly est un événement trop rare pour ne pas être souligné. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
CHRISTIANE YANDÉ DIOP : Enfin on reconnaît l’importance de la littérature et de l’Afrique ! Pour moi, c’est beaucoup d’émotions. Chaque fois qu’il est question de Présence africaine, je pense à Alioune Diop, à Aimé Césaire, à Léon Gontran Damas, à Cheikh Anta Diop, à tous ceux qui sont encore vivants. Cette reconnaissance est surtout pour eux. Moi, je n’ai été là que pour aider Alioune Diop, mon mari, à poursuivre son combat pour la reconnaissance de l’Afrique dans ce monde.
Soixante-deux ans après, cet idéal est-il atteint ?
Beaucoup a été fait, mais beaucoup reste à faire, surtout auprès des jeunes, qui n’ont pas connaissance des luttes que nous avons dû mener. Pour y parvenir, aujourd’hui, nous avons besoin des médias. Ils peuvent nous aider à véhiculer cette littérature, cette culture, cette nécessité de penser à l’Afrique, car elle aide à l’évolution du monde moderne. Nous avons beaucoup de choses. Mais je ne sais pas pourquoi nous n’arrivons pas à réaliser correctement nos rêves. Peut-être que nous ne faisons pas assez appel à la société civile…
Vous avez pris la relève de ce qui a été commencé par Alioune Diop et ses amis. Comment faites-vous pour tenir dans un contexte difficile pour l’édition ?
Je tiens grâce à la foi, à mon éducation, issue d’une mère camerounaise qui avait beaucoup de caractère et de ténacité, et d’un père sénégalais. Et grâce à l’admiration que je portais à cet homme, Alioune Diop, beau, intelligent, exigeant. Je me suis toujours dit : « Non, je ne peux pas abandonner, même si c’est difficile. » Je suis très fière qu’un de mes enfants ait accepté de travailler avec moi, car les choses sont tellement difficiles aujourd’hui. Et je vieillis… Il faut un regard neuf. Il y a aussi beaucoup de jalousie. On me demande parfois pourquoi je ne vais pas m’installer en Afrique ! Je réponds que l’Europe, Paris, la rue des Écoles nous appartiennent à tous. Nous gênons, malgré nos très faibles moyens.
Vous qui sillonnez le continent africain, pensez-vous que les débats actuels valent ceux de votre époque ?
Non ! Car les gens ne lisent plus. C’est tout à fait différent. Il y avait certes des injustices de notre temps, mais c’est beaucoup plus dur aujourd’hui.
Qu’en est-il aujourd’hui de la solidarité entre les Africains et les Noirs de la diaspora, très active jadis ?
On vit aujourd’hui dans un autre monde. Chacun veut gagner sa vie et personne n’est prêt à se sacrifier pour un idéal. De temps en temps, je regrette ce passé où l’on œuvrait ensemble en taisant nos différences. Alioune Diop, qui était chrétien, avait autour de lui des athées, des musulmans, des juifs. Aujourd’hui, il faut être d’un clan.
Vous sentez-vous trahie quand des auteurs qui ont commencé chez vous rejoignent d’autres maisons d’édition ?
Non, pas du tout. Je suis un peu déçue, évidemment. Mais je comprends qu’ils aillent chercher ailleurs ce que Présence africaine, à cause de ses faibles moyens, ne peut pas leur apporter. Je pense, par exemple, à Alain Mabanckou, que j’aime beaucoup et qui, je crois, reste fidèle à Présence africaine. Je suis très heureuse qu’il ait eu le prix Renaudot [en 2006, pour Mémoires de porc-épic, éditions du Seuil, NDLR]. Présence africaine n’aurait pas pu le lui apporter puisque nous ne faisons pas partie du sérail, des grosses maisons d’édition. Mais, Dieu merci, beaucoup reviennent ensuite auprès de nous.
Dans quels pays du continent avez-vous réussi à vous imposer ?
Nous vendons très bien les livres, les classiques africains, sur l’ensemble du continent. C’est d’ailleurs surtout avec l’Afrique que nous travaillons. Notre seul regret est que le livre reste cher. Mais comment faire ? Il faudrait une aide des gouvernants. Je crois qu’il faut une réunion à un très haut niveau sur le livre en Afrique.
Vous avez traduit des auteurs anglophones. Qu’est-ce que cela a apporté à Présence africaine ?
Beaucoup ! Cela veut dire que notre maison d’édition n’est pas uniquement francophone. Présence africaine est au cœur du mouvement de l’émancipation, dans toutes les langues, et se retrouve partout. Mais ce n’est pas facile, car nous ne sommes pas aidés. Or tout n’est qu’une question de réseaux.
Vous n’êtes pas une femme de réseaux ?
Non. C’est pourquoi je me retire pour laisser les jeunes organiser ces fameux réseaux. Cela nous manque.
Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans l’aventure de Présence africaine ?
D’abord, le choix d’un homme. Je crois que je ne me suis pas trompée et j’en suis heureuse. Je n’ai pas pu aller à l’université. Mais j’ai rencontré de grands intellectuels qui venaient voir Alioune. Il y a eu aussi le premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar, en 1966. Nous étions tous inquiets, mais ce fut un succès. Et comment oublier le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, à La Sorbonne, en 1956, puis le suivant, à Rome, en 1959 ? C’était merveilleux ! Aujourd’hui, il n’y a plus d’élément fédérateur.
Que pensez-vous du débat actuel, en France, sur l’identité nationale ?
La France est multiculturelle. Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Il faut essayer de voir comment gérer nos différences. C’est dès l’école qu’il faut apprendre à vivre ensemble.
Vous avez fréquenté de nombreux Africains-Américains qui se battaient pour leurs droits civiques. L’élection d’Obama est-elle l’aboutissement de ces combats ?
Barack Obama est président des États-Unis. Qu’il soit noir ou pas, c’est un problème américain. Mais si cela nous fait plaisir, à nous qui sommes noirs, si cela nous donne la force de faire ce que nous devons faire dans nos pays, tant mieux.
Quand comptez-vous passer le flambeau à la jeunesse ?
Mais la jeunesse est déjà là, autour de moi. Ma fille, ma petite-fille, et bien d’autres…
Ce qui ne vous empêche pas de venir à Présence africaine presque tous les jours ! Est-ce vraiment difficile de partir ?
Je dois tout de même faire travailler ma tête ! On ne s’en va pas comme ça, même s’il faut passer la main. On n’est pas éternel. Je suis fatiguée. Vous savez, Présence africaine est un fardeau. Mais continuer à être là me fait du bien. Et puis, les jeunes ont aussi besoin de moi.
Exposition « Présence africaine, une tribune, un mouvement, un réseau », jusqu’au 31 janvier 2010 au musée du Quai Branly (Paris). Renseignements sur http://www.quaibranly.fr
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Mabanckou et Miano face à l’identité nationale. Par Laurent Martinet.
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 10 Dec 2009 à 15h13 | Lu 1415 fois
Alain Mabanckou et Léonora Miano (photo), écrivains français d’origine étrangère, nous confient leur sentiment sur “l’identité nationale”.
Que vous inspire le débat actuel sur l’identité nationale?
Alain Mabanckou : J’ai presque envie de dire que le gouvernement pratique la politique de la diversion au moment où les grandes questions sont celles de l’emploi, du logement, de la crise économique, de la pauvreté, des sans-abris, bref de ce qui préoccupe directement chaque Français, de ce qui rend délicate la vie quotidienne. Je ne pense pas que la France est actuellement en pleine guerre civile pour agiter la question de “l’identité” - terme très prisé par les nationalistes et souvent utilisé par les régimes totalitaires qui conduisent le monde dans des aventures sinistres. Parler de l’identité nationale au moment où il faudrait proner l’ouverture au monde relève de l’idéologie, et ma pratique du marxisme léninisme me fait dire que pour mieux analyser une société il vaut mieux se fonder sur l’infrastructure (économie, moyen de production etc.) et non la superstructure (l’idéologie - donc la question de l’identité nationale).
En somme le gouvernement semble gouverner par la superstructure afin de camoufler les urgences de l’infrastructure. Les dérapages d’un élu de L’UMP - qui a prétendu qu’il y avait trop d’immigrés, que les Français allaient etre avalés - montrent que ce débat a réveillé ce que nous repoussons par le sens de la courtoisie et de l’échange : la haine, la suspicion, la xénophobie.
Léonora Miano: Il me dérange, comme d’ailleurs, le concept de nation, avec lequel je compose parce que je n’ai pas vraiment le choix. Je ne crois pas aux identités nationales. L’identité n’est pas un domaine administrable comme la santé ou l’éducation, qui peuvent, elles, être régies par des ministères.
Les individus sont le fruit d’éléments divers, n’ayant pas nécessairement à voir avec l’histoire d’un seul territoire. Ils sont, surtout à notre époque, attachés à des cultures et à des lieux différents. Je parle de mon identité comme frontalière, et définis la frontière comme le lieu où les mondes se touchent sans cesse.
Y voyez-vous des résonnances avec vos thèmes favoris?
Alain Mabanckou: J’ai critiqué dans mon roman Black Bazar (Seuil, 2009) plusieurs travers de ces idéologies par le biais de l’ironie. Mon personnage qui s’appelle Hippocrate est sans doute celui qui colle à la réalité actuelle : il preche l’intolérance, écarte l’Autre et agite le spectre de la xénophobie. Je ne pensais pas que ce que j’avais écrit aurait eu un tel écho dans la réalité… Je continuerai à traquer ces idées, à leur mener une guerre sans merci car j’attends de la France qu’elle reconnaissance qu’une identité est mobile, indéfinissable et qu’elle est la somme des éléments les plus disparates de notre humanité.
Léonora Miano: Aucunement. Ce débat vise à évoquer l’immigration récente, subsaharienne et maghrébine, par des voies détournées. Il s’agit d’un procédé bassement électoraliste. Ma démarche est plus profonde, plus sérieuse. Mon roman, Tels des astres éteints (Plon 2008), était dédié aux “identités frontalières”. Il s’agissait pour moi de réfléchir, à travers des personnages subsahariens et afro-descendants enfermés dans une vision close de l’identité, à la possibilité d’habiter sereinement la frontière. C’est ce que je fais. Mon pays est avant tout intérieur.
Alain Mabanckou est né à Pointe-Noire, en République du Congo, en 1966. Il a obtenu en 2006 le Prix Renaudot pour Mémoires de porc-épic. Il vient de publier Black Bazar (Seuil).
Léonora Miano est née à Douala, au Cameroun, en 1973. Son premier livre, L’intérieur de la nuit, a été choisi comme meilleur roman français de l’année 2005 par Lire. Elle vient de publier Les Aubes écarlates (Plon).
Sources : L’EXPRESS (http://www.lexpress.fr/culture/livre/mabanckou-et-miano-face-a-l-identite-nationale_833630.html)
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Extraits de “L’EUROPE DEPUIS L’AFRIQUE” d’Alain Mabanckou
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 10 Dec 2009 à 10h17 | Lu 890 fois
EXTRAITS DU TEXTE QUI VIENT DE PARAITRE AUX EDITIONS NAIVE, “L’EUROPE DEPUIS L’AFRIQUE”
“L’Europe va mal, on le sait. Elle est alitée, entourée de médecins dont les panacées aggravent son état plus qu’elles ne la guérissent. Elle est victime de l’effet boomerang de sa propre civilisation. De son incapacité à gérer l’immédiat. De ses tergiversations à se mirer. Fière d’elle à tort, elle n’ose prendre le taureau espagnol par les cornes et le coq gaulois par la crête. Elle a été le théâtre de guerres impliquant d’autres continents—qui n’avaient d’ailleurs rien à voir avec ses querelles de voisinage, ses différends de frontières, ses appétits de Grande Puissance. Les circonstances de la mobilisation d’autres peuples venus aux côtes de l’Europe importaient peu : la cause à défendre était noble.
L’héritage de cette expérience commune ? Un tableau qui s’assombrit de décennie en décennie : politique d’immigration draconienne ici, reconduite à la frontière là, les vieux soldats africains qui attendent toujours leurs pensions. Les pauvres vétérans n’ont pour consolation que le statut creux de tirailleurs sénégalais, d’anciens combattants et le port de médailles le dimanche dans les conseils de quartier. Parce que, eux, ils peuvent au moins arguer qu’ils ont fait l’Europe. On dirait des personnages sortis tout droit de Pas de lettre pour le colonel de Gabriel Garcia Marquez. Ou même du Désert des Tartares de Dino Buzzati ...
Je ne ferme pas les yeux à la montée des nationalismes, à la recrudescence de l’antisémitisme, Celui-ci vient de la bouche de certains Africains qui s’imaginent que la solution adéquate serait de mettre sur la balance de Roberval les peines de l’humanité. Ils les quantifient alors, les dosent avant de décréter du haut de leur crétinisme grégaire que telle douleur est “plus douloureuse” que telle autre ! A y bien regarder, aucun continent n’a le monopole de l’épreuve, des souffrances, des injustices.
L’Europe va mal. Aimé Césaire l’avait dit en 1955 dans son Discours sur le colonialisme. Cinquante ans déjà. La moitié d’un siècle. Qui l’avait écouté ? Ni l’Europe, ni l’Afrique. On n’écoute pas les poètes. On fait semblant de s’émouvoir, de célébrer la puissance de leurs vers. Et on regarde ailleurs, parce que, pour beaucoup, la poésie ne sera jamais cette “arme miraculeuse” dont parle ce même Césaire. La vérité de son Discours est bouleversante. Le livre n’a pas pris une seule ride. Le constat principal est le suivant : ”Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.”
L’Europe a-t-elle toujours choisi de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux ? L’Europe a-t-elle lu Aimé Césaire ? A cette Europe-là, il s’agit de montrer qu’elle ne pourra plus faire l’économie d’une autocritique. Qu’elle ne pourra plus repousser ceux qui frappent à sa porte. Qu’elle ne pourra plus accabler ceux-ci de la présomption de mauvaise foi. L’Histoire nous a mis face à face. La rencontre s’est déroulée de manière frontale, avec le bilan inscrit (ou à inscrire) dans les livres que liront les nouvelles générations.”
Extraits de L’Europe depuis l’Afrique, court texte d’Alain Mabanckou, illustré par Christophe Merlin (éditions Naïve) qui se termine par ces mots :
”L’identité européenne ne sera pas façonnée sans l’apport de ceux qui ont contribué à sa grandeur.
Nous autres originaires d’Afrique regardons l’Europe et espérons, pour son salut, qu’elle nous regarde aussi ...”
L’Europe depuis l’Afrique, d’Alain Mabanckou. Illustrations Christophe Merlin, Ed. Naïve, Paris, 2009, 44 pages, 8 euros.
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Le meilleur roman français de 2009 : “L’Enigme du retour” de Dany Laferrière.
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 02 Dec 2009 à 16h08 | Lu 1382 fois
L’année littéraire 2009 aura été riche en publications.
Je me souviens que lorsque dès le mois d’aout sur ce Blog et le 10 septembre dans les colonnes du Figaro j’avais signalé L’Enigme du retour de Dany Laferrière parmi les grands livres de la rentrée, quelques intervenants avaient crié ici au « coup d’Etat », à l’allégeance amicale. Ils se fondaient sans doute sur ma proximité notoire avec cet écrivain de talent que je connais depuis bientôt deux décennies. Devais-je m’excuser d’avoir pour ami quelqu’un qui vient de commettre un chef-d’oeuvre ? Devais-je me taire et laisser les adeptes du “bruit et de la fureur” alimenter leurs caquètements de basse-cour ?
Voilà que L’Enigme du retour a fait son chemin, s’imposant de plus en plus comme une œuvre d’exception, écrasant toute géographie, élevant son auteur au rang des plus grands : il vient d’être élu MEILLEUR ROMAN FRANÇAIS 2009 par la rédaction du magazine Lire fondé par Bernard Pivot et dirigé aujourd’hui par François Busnel. Rappelons que le roman a été distingué par le Prix Médicis 2009 en France, le Grand Prix de la ville de Montréal 2009, le Prix Metropolis Bleu 2009. Au Québec il est toujours en lice pour d’autres distinctions dont le Prix des collégiens et le Prix des libraires, et il se classe désormais parmi les meilleures ventes en France, au Québec et au Canada.
Nous avons également évoqué dès le début de la rentrée littéraire Un roman français de Frédéric Beigbeder qui a remporté le Prix Renaudot 2009. Il reste toutefois un regret : Le Rapt, roman d’Anouar Benmalek qui, à mon avis, a été sous-estimé par la critique et dont on n’a pas perçu la force et la bravoure. Je ne désespère pas que la France comprendra un jour que cet écrivain algérien bâtit une œuvre indépendante, foisonnante et pleine d’humanisme. C’est un livre que je ne quitte plus depuis quelques mois. Faites l’expérience, vous me donnerez raison…
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Le rappeur Hamé pousse un coup de gueule dans “Le Monde” (14/11) : Etre Français ???
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 27 Nov 2009 à 23h01 | Lu 1713 fois
Voici le texte du rappeur Hamé sur la question des débats sur l’identité nationale initiés par le ministre Eric Besson. Nous avons jugé utile de mettre en ligne ce texte saisissant au regard du climat suspicieux qui règne ces derniers temps sur “l’identité française” - question toujours risquée et susceptible de masquer un élan de nationalisme absolu et aveugle. Il est vrai que le ministre Eric Besson en charge de “l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire” (ouf !) étonne plus d’un au moment où la plupart des nations fondent leur richesse sur la culture de la rencontre et de l’échange. Un gouvernerment qui se lance dans une politique aussi “diverstissante” ne peut donner à l’opinion que des signes d’essoufflement. Bref, écoutons la voie judicieuse et pleine de lucidité de Hamé (photo) :
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Etre français, c’est avoir sa vie en France, et rien de plus
Dans la prose marécageuse de l’ineffable Ministre de l’identité nationale et de l’immigration patauge une créature aux élans de camarde. Tous les quinze ou vingt ans, depuis les indépendances et l’éclatement de l’empire colonial, et au gré des cycliques désastres économiques et sociaux, elle s’extirpe de la vase pour venir se rappeler au bon coeur du commun des Français. Plus que jamais la voilà, armée d’un rameau de ronces au bout d’une main sèche, flagellant “l’éparpillement identitaire” et éructant dans tout le pays des mots vieux, épris et pétris d’haleine chauvine.
Cette créature se met à traîner dans tous les plis de nos vies et menace : ”Nous allons une bonne fois pour toutes fixer ce qu’être français veut dire.” Lancée comme une ogive aveugle à fragmentation - qui cependant sait parfaitement où elle doit frapper -, la grande “consultation” de l’Etat sarkozyste sur l’"identité nationale” est partie pour n’épargner personne.
Et désigner à la vindicte en particulier celles et ceux qui, une fois le débat clos, une fois réaffirmées aux frontispices de la nation les “valeurs républicaines” et la “fierté d’être français”, auront l’insigne déshonneur d’en être jugés étrangers ou réfractaires, incompatibles ou inaptes. Car c’est une frontière intérieure, un cordon de salubrité identitaire, désormais labélisée avec l’assentiment de l’opinion qui va nous être infligée de mains d’experts.
Ce n’est hélas pas faire preuve d’imagination folle que d’anticiper l’issue du “débat”. Tant celle-ci se lit et s’entend déjà partout dans les médias de grande audience. Il y a de très fortes chances que nous assistions d’une part, au redéploiement d’une conception mythique, essentialiste, ethnocentrée de ce qu’est la France - avant tout un pays européen de race blanche, de culture gréco-latine et de tradition chrétienne, point barre.
Et d’autre part, à la mise au ban de ce qui n’est pas et ne sera jamais la France en des termes aussi peu neutres que rebattus. Les bandes ethniques causent de toutes les insécurités, les familles polygames, leur marmaille circoncise et leur barbarie importée, les femmes qui se voilent, “s’emburqaïsent” et les hommes qui les y obligent entre deux inaugurations de mosquées, ou encore ce rap qui tambourine les refrains criards de “la haine de la France"…
Que sais-je encore ? Les historiens et philosophes de la cour sauront, à n’en pas douter, enrichir cette liste de nouvelles catégories. Le clivage aura en tous les cas la clarté de l’eau pure et le sens de la nuance des partitions d’extrême droite : d’un côté, la France, de l’autre, l’anti-France. Le corps sain, et l’appendice pathogène à oblitérer. Ceux qui méritent d’aller et venir d’une part, ceux qui doivent être frappés d’invisibilité d’autre part.
Le débat sur l’identité nationale n’en est pas un. C’est une injonction à l’affirmation ethniciste de soi. Un blanc-seing collectif à l’apartheid qui vient.
Etre français, c’est avoir sa vie en France et rien de plus. Cela ne s’interroge pas, mais se constate comme un botaniste constaterait la poussée d’un bourgeon. Ce qui devrait se questionner en revanche, et de la plus forte des manières avant de le congédier, c’est l’identité de ce pouvoir qui nous mène au mur, son irrépressible cynisme, sa brutalité, sa morgue, lorsque dans les mêmes semaines, il aligne blagues racistes, rafles et expulsions d’Afghans dont il occupe le pays, relaxe pure et simple des policiers en cause dans la mort de Laramy et Moushin à Villiers-le-Bel. Deux adolescents niés et invisibles jusque dans la qualification des causes de leur mort.
C’est d’ordinaire le sacerdoce des anges et des démons que de se mêler à la vie des hommes sans être vus. C’est la honte de cette République que de nous offrir, à nous enfants d’immigrés, cette affriolante perspective donc : vivre comme des démons, mourir comme des anges. Nous ne sommes pourtant ni l’un ni l’autre.
Hamé
Hamé est rappeur au sein du groupe La Rumeur.
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DE LIVRES ET D’EAU FRAÎCHE ? Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 16 Nov 2009 à 3h50 | Lu 1081 fois
DE LIVRES ET D’EAU FRAÎCHE ? Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand. Par Xavier Houssin, Renaud Meyer et Laurence Tardieu*
Être écrivain et pouvoir continuer à l’être. Depuis combien de temps, Monsieur le Ministre, parle-t-on de notre statut ? Un problème
rebattu, penseront certains. Hélas, surtout peu débattu… La mise en place de la mission « Création et Internet », que vous avez confiée à Patrick Zelnik, Jacques Toubon et Guillaume Cerutti, et qui doit rendre ses conclusions le 15 novembre prochain, nous apparaît l’occasion de rouvrir le débat avec vous. Nous avons besoin de vous, Monsieur le Ministre. Pour vivre. La plupart des acteurs du monde artistique sont représentés par des instances corporatives et bénéficient d’un statut social protecteur. C’est le cas des professionnels de la télévision, du cinéma, du théâtre et de la danse. Pour exemples, le créateur d’une oeuvre audiovisuelle perçoit une rémunération en sa qualité d’auteur et un salaire pour son travail technique durant le tournage et sa préparation. Lorsqu’il ne travaille pas, il est pris en charge par l’assurance-chômage. Un acteur de cinéma touche un salaire, peut percevoir des indemnités de chômage et reçoit une rémunération supplémentaire si le film dans lequel il a joué est diffusé à la télévision. Les écrivains mettent un, deux ans, ou plus, pour écrire un livre. Les moins mal lotis perçoivent une avance sur leurs droits d’auteur qui, la plupart du temps, se situe aux alentours de 1500 euros et touchent de 5 à 15 % des ventes une fois cet à-valoir remboursé à l’éditeur.
L’absence de statut social protecteur et la précarité financière qui en découle génèrent la multiplication des petits boulots de l’écrit, allant de la pige à la rédaction publicitaire, qui diluent l’oeuvre dans la grande marmite des occupations économiquement nécessaires. Considérez-vous, Monsieur le Ministre, qu’écrivain est un métier et qu’il faut que les gens qui l’exercent puissent en vivre ? Et pensez-vous, en la matière, que cela devrait participer de cette fameuse « exception culturelle française » à laquelle nous sommes si attachés ?
Certes, l’écrivain n’est pas l’unique acteur du livre, mais il en est l’intention première. Et il serait juste qu’il ne demeure pas le seul à ne
pouvoir en vivre, tandis que d’autres acteurs de la chaîne du livre (diffuseurs, éditeurs, libraires) y ont leur statut social et y trouvent, pour certains, une réelle pérennité financière. Le rapport rédigé par Sophie Barluet en 2007 et la mission Gaymard sur la situation du livre de mars 2009 ont insisté, chacun, sur la nécessité de maintenir le prix unique du livre et aussi de soutenir les différents acteurs de sa chaîne afin de préserver, toujours, cette « exception française ».
Qu’en est-il dans la réalité ? Le rapport Gaymard estime à quelque 55 000 les auteurs de livres
en France, qu’il s’agisse des écrivains, des illustrateurs ou encore des traducteurs. Sur ce nombre, seuls 2500 dépendent de l’AGESSA
(Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs à laquelle l’affiliation n’est possible qu’à partir de 7500 euros de revenus annuels),
et vivent donc majoritairement avec les droits perçus au titre de la propriété littéraire et artistique. Les autres doivent exercer une activité
différente à titre principal. Les 7500 euros nécessaires pour être pris en compte par l’AGESSA peuvent, certes, être atteints sous conditions
grâce à des revenus annexes comme des interventions en milieu scolaire ou l’animation de débats. S’agit-il du même métier ?
Les bourses d’aide à l’écriture, les résidences d’écrivains restent gouttes d’eau dans l’océan des Lettres. N’est-il pas temps de repenser vraiment
la place des écrivains dans l’environnement culturel et de leur assurer ainsi des moyens financiers pour avancer dans leur travail ? En 1927, Edouard Herriot déposait un projet de loi visant à créer une Caisse nationale des lettres alimentée par une taxe sur les oeuvres
entrant dans le domaine public. Financer la création des auteurs vivants par le succès des auteurs disparus ? Belle idée. Quelles avancées
depuis ?
La Société des auteurs et compositeurs dramatiques vient de faire 10 propositions dans le cadre de la mission « création et Internet ».
Parmi celles-ci figurent la création d’un compte de soutien aux auteurs d’oeuvres audiovisuelles auprès du Centre national du cinéma, ainsi que
la contribution à un fond de soutien à la création des recettes publicitaires générées par Internet. Ces propositions, qui ne concernent
que les auteurs dramatiques et le monde audiovisuel, sont l’exemple d’un véritable engagement. Mais qu’en est-il des auteurs de l’écrit dans
ce débat sur l’économie numérique ? Serait-il aberrant d’imaginer par exemple, en demeurant au coeur de cette question, que l’on puisse réfléchir autour du « droit de suite », comme il existe sur les ventes successives des oeuvres d’arts plastiques ? Un auteur doit-il être exclu des bénéfices de la revente de son livre sur Internet ? Au moment où cette revente des ouvrages via un certain nombre de réseaux de distribution devient un élément à part entière de la chaîne de diffusion du livre, est-il possible de se passer d’une régulation qui intègre ces nouveaux acteurs ? La condamnation des pratiques de numérisation sauvage des livres par Google montre d’ailleurs combien cet attachement à l’écrit et au droit d’auteur n’a pas disparu malgré les avancées technologiques. Toutes ces questions, vous le savez, font partie intégrante de
l’avenir du livre. Les auteurs désirent votre écoute, Monsieur le Ministre. Et ils attendent de participer activement à ce débat, convaincus que
leurs propositions peuvent contribuer à construire l’avenir
• Xavier Houssin est écrivain et journaliste. Dernier titre paru : La
mort de ma mère. Buchet-Chastel, 2009.
• Renaud Meyer est écrivain et comédien. Dernier titre paru :
Tabloïds. Le Mercure de France, 2006.
• Laurence Tardieu est écrivain. Dernier titre paru : Un temps fou.
Stock, 2009.
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Dany Laferrière remporte le prix Médicis 2009
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 04 Nov 2009 à 13h20 | Lu 1955 fois
Dany Laferrière a été couronné par le prix Médicis à ma plus grande joie – et, je suppose, celle des nos amis qui fréquentent ce village. Un grand écrivain vient d’être salué…
Je me souviens encore de ces instants où, dans son appartement, à Montréal, Dany me lisait quelques passages de L’Enigme du retour (Ed.Grasset, en France, et Ed. Boréal au Québec). Je ne pouvais plus l’arrêter. Il considérait presque ce livre comme celui qui était né de la somme des précédents. Il l’écrivait par bribes, sur des bouts de papier, à la main. Je l’ai surpris ainsi à Port-au-Prince, à Saint-Malo, dans un café à Paris. Une frénésie que je comprenais bien car il ouvrait des pages jaunies de sa jeunesse. On ne sort jamais “indemne” lorsqu’on entre dans le vestiaire de son enfance. La forme tentaculaire et éclatée du livre est à la mesure de cet objet littéraire non identifié. A Montréal le livre est dans les dix meilleures ventes. La France devrait normalement suivre dans les jours à venir.
Au début du mois de septembre, dans une chronique publiée dans les colonnes du Figaro Littéraire, j’expliquais combien ce livre était une grande entreprise littéraire : (http://www.lefigaro.fr/livres/2009/09/10/03005-20090910ARTFIG00405-retour-d-exil-.php)
En pensant aux distinctions littéraires à venir je me disais : « Bouder un roman aussi fort, aussi dense, aussi original et au-dessus de la production littéraire de cette rentrée 2009 serait une des plus graves infractions commises contre la littérature ». L’infraction n’a pas été commise…
La crainte était alors qu’on interprétât mon admiration très ouverte comme « une solidarité amicale » - Laferrière étant mon ami le plus proche. Pourquoi nourrir des scrupules devant un texte exceptionnel, de surcroit écrit par un ami ?
Alors, à Dany qui lit ces lignes je dis : « Ne bouge pas de Paris, je prends l’avion ce soir pour fêter cet événement dans notre coin habituel – le champagne est garanti ! »…
Photo ( avec Laferrière dans le TGV, en 2007)
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Le Nobel de la paix d’Obama. Analyses du journaliste et intellectuel Christian Eboulé
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 26 Oct 2009 à 1h46 | Lu 1298 fois
Tandis que certains applaudissaient à tout rompre, d’autres, notamment au sein des milieux les plus conservateurs des Etats-Unis et d’ailleurs, maudissaient sans doute tous les Dieux possibles et imaginables. Pour ces derniers, Barack Obama, prix Nobel de la paix, c’était probablement un mauvais coup du sort ; ou une de ces conjurations, ourdie par tous ces « imbéciles », et ils sont nombreux, qui n’ont toujours pas compris qu’Obama est au mieux un usurpateur, un mystificateur, qui ne devrait pas tarder à tomber le masque.
Par quel gri-gri avait-il donc pu obtenir une telle distinction ? Alors qu’il continuait de se prendre les pieds dans le tapis de son projet de réforme de la santé, et que, le CIO venait de lui infliger un sérieux revers, en préférant Rio à sa belle ville de Chicago, pour l’organisation des Jeux olympiques d’été de 2016. Pour tous ces contempteurs, c’était à ne rien y comprendre.
Hélas, pour ces esprits chagrins, il est à craindre que les obstacles à la compréhension d’un tel fait social, ne se situent bien au-delà de leurs volontés, contrairement à ce que pensait Pierre Bourdieu. Car en effet, l’essentiel de ce qui fonde cette surdité, doublée d’une grave cécité, c’est notamment l’impossibilité ontologique de vivre avec soi-même, et donc de pouvoir ne serait-ce qu’envisager ce que peut être l’altérité. Ce qui, à bien des égards, constitue d’abord une chance, avant que d’être un mérite quelconque.
D’ailleurs, lorsque j’ai appris que le prix Nobel de la paix avait été attribué à Barack Obama, j’ai immédiatement repensé à l’une des convictions que je m’étais forgées au soir de son élection, à savoir que cet homme s’était déjà hissé non loin de quelques-uns des phares de l’humanité ; et quoi qu’il advienne désormais, il incarnera à jamais, une page importante de l’histoire. Effectivement, au-delà de l’écume euphorisante liée à l’obamania, encore prégnante dans bien des milieux, une évidence s’impose : désormais, Barack Obama marche sur les traces de Nelson Mandela, et, il nous fait inévitablement penser à Martin Luther King, voire, au Mahatma Gandhi.
La seule interrogation, à cet aune, étant de savoir s’il parviendra à se hisser au niveau de ces illustres prédécesseurs, ou si, à plus de vingt siècles de distance, et surtout, à l’épreuve de l’exercice du pouvoir, il arrivera à faire aussi bien que l’empereur romain Marc Aurèle, « l’un des rares humains à avoir détenu pouvoir temporel et sagesse innée ».
Barack Obama au pied du mur
En lui attribuant cette prestigieuse distinction, le comité Nobel conforte ma conviction ; mais surtout, il met Barack Obama au pied du mur, et lui « impose » par la même occasion, un devoir d’exemplarité. Une exemplarité qui va bien au-delà du temps de ses fonctions présidentielles, et qu’il devra cultiver tout au long de sa vie, afin de mieux exercer ce que le philosophe Alexandre Jollien appelle très justement « Le métier d’homme ».
Et de ce point de vue, Nelson Mandela incarne, à mes yeux, un modèle quasiment indépassable. S’adressant à lui, Thabo Mbeki a écrit : « Après un long chemin, nous sommes arrivés au point de départ d’un nouveau voyage. Nous t’avons, toi Madiba, comme l’étoile la plus proche et la plus brillante pour nous guider. Nous ne pouvons pas nous perdre ».
Malheureusement, Thabo Mbeki ne s’est pas appliqué à lui-même, cette injonction qu’il avait si justement énoncée. Cette dernière résonne aujourd’hui comme une sentence, que Barack Obama pourrait très bien reprendre à son compte. La teneur de la courte allocution qu’il a prononcée devant la Maison Blanche, quelques heures après cette décoration, ne permet pas vraiment d’en douter.
Pourtant, dans l’avalanche de réactions qui a suivi l’attribution de ce prix, j’ai perçu beaucoup d’incompréhension, ou plutôt, une grande difficulté pour certains, à mettre en œuvre ce que Edgard Morin appelle la pensée complexe. L’objectif étant bien sûr de « dissoudre » les interrogations, les incertitudes et les ambiguïtés qui pourraient entourer cette « nobelisation ». A travers des perceptions réductrices et simplificatrices, qui se veulent pourtant rationnelles, beaucoup jugent cette distinction prématurée, voire injustifiée, car les Etats-Unis sont notamment à l’origine de nombreux conflits dans le monde. Des faits avérés certes, aux conséquences souvent considérables, et qui sont pour la plupart condamnables à tout point de vue.
Mais gardons nous malgré tout ce ces visions qui font fi de la complexité. Et c’est à juste titre qu’Edgard Morin nous met en garde contre les pathologies de la pensée. Il écrit à ce propos que : « La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d’idées cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu’une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l’irrationalisable ».
Autrement dit, lorsqu’on en a la possibilité, il est utile, et même salutaire, de travailler à ne pas se laisser aveugler par la complexité du réel. Or, Barack Obama incarne cette complexité. D’où la difficulté, pour certains, à comprendre son surgissement et les conséquences qui en découlent. Et ceux qui lui contestent aujourd’hui cette distinction, sont aussi parfois ceux qui doutent encore qu’il soit déjà rentré au Panthéon de l’humanité. Pour étayer leur argumentation, ils mettent en avant les difficultés actuelles d’Obama en matière de politique intérieure, ses initiatives inabouties pour la paix au Proche-Orient, la poursuite des conflits irakiens et afghans…
D’ailleurs, de la même manière, l’on ne peut pas se contenter, à l’inverse, d’évoquer ses succès, son « génie » dans la mobilisation des symboles, sa lutte contre la prolifération nucléaire, sa main tendue aux musulmans, à l’Iran, à la Russie… pour justifier son mérite réel ou supposé. Ces positionnements manichéens font oublier les mots de Pascal sur ce en quoi consiste la grandeur de certains hommes, et l’exemple qu’ils nous donnent : « On tient à eux par le bout par lequel ils tiennent au peuple ;(…) Ils ne sont pas suspendus en l’air, tout abstraits de notre société. Non, non ; s’ils sont plus grands que nous, c’est qu’ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s’appuient sur la même terre ; et, par cette extrémité, ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les bêtes ».
Christian Eboulé
( Titre original de l’article : Aux grands hommes l’Humanité reconnaissante)
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Un Rwandais proche des génocidaires de 1994 exerçait tranquillement la médecine en France…
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 18 Oct 2009 à 13h20 | Lu 1621 fois
Comment se fait-il qu’on ait pu recruter en France un médecin dont le nom figure en “notice rouge” – catégorie de gravité la plus élevée dans la grille d’Interpol – sans au préalable procéder à des vérifications ? On apprend dans Le Monde que c’est une patiente qui a «ouvert l’information », et de la manière la plus inattendue :
« C’est la faute à Google et à Interpol. Mais c’est surtout sa faute à lui. Si, début octobre, le docteur Eugène Rwamucyo, médecin du travail à l’hôpital de Maubeuge (Nord), n’avait pas fait une remarque désobligeante à une de ses patientes (infirmière) à propos de son embonpoint, sans doute ne se serait-il rien passé. “Ce qu’il m’a dit m’a tellement perturbée ! Le soir, j’ai demandé à mon mari d’aller sur Internet pour voir s’il n’y avait pas des trucs sur lui”, raconte Claire (prénom d’emprunt). En fait de “trucs”, l’infirmière est servie. “Jamais je n’aurais cru tomber sur une histoire pareille”, s’étonne encore la jeune femme, qui, dès le lendemain, alerte des syndicalistes de l’hôpital. Lesquels préviennent le commissariat de police et, finalement, la presse. »
Dans le même article le médecin Eugène Rwamucyo, intellectuel hutu, natif du nord du Rwanda nie « avoir tué » mais semble reconnaître sa proximité avec les intellectuels hutu et autres organisateurs du génocide contre les tutsi. Il préfère d’ailleurs évoquer indirectement le « double génocide » ou « l’auto-génocide », arguments souvent ressassés par les négationnistes du génocide : les Tutsi, victimes des massacres planifiés par les hutu, auraient, eux aussi, organisé et exécuté un génocide contre ces derniers. Mieux encore : ce sont les Tutsi eux-mêmes, par le biais du FPR (Front patriotique rwandais dirigé par Paul Kagamé l’actuel président rwandais) qui aurait planifié le génocide de leurs propres « frères » tutsi. Bref, un charabia déjà entendu et qui aura du mal à passer.
Pour l’heure le médecin est suspendu à titre « conservatoire » en attendant que la justice – qui n’est pas tenue quant à une demande de renseignements d’Interpol – regarde de plus près le dossier de cet homme. D’après Aucun témoin ne doit survivre, ouvrage publié par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et Human Rights Watch (Karthala, 1999) le médecin qui exerçait alors dans son pays avait prôné ”une plus grande intervention de l’Etat” et avait exhorté ses compatriotes “à comprendre qu’ils devaient ”travailler ”pour gagner la guerre”. Faut-il rappeler que « travailler » signifie « génocider », « machetter » etc. ? Plus de quinze ans plus tard le médecin dit assumer ce qu’il avait dit…
Source :
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Didier Jacob du “Nouvel Obs” évoque notre article paru dans “Le Monde” (M)
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 12 Oct 2009 à 17h11 | Lu 1455 fois
A la recherche du livre magique : Mabanckou, Sabato, Pamuk… par Didier Jacob
Il y a des livres qui suscitent, Alain Mabanckou nous le rappelait très bien, il y a quelques jours, dans un supplément du Monde, des passions aveugles, et qui exercent auprès du lecteur une attraction presque magnétique, comme irrésistible. Nous cherchons tous (certains parmi nous l’ont déjà trouvé, d’autres se demandent si un tel livre existe) le livre magique, le livre qui aura le pouvoir de changer durablement nos existences, qui nous fait peur parce qu’il peut tout faire vaciller, certitudes, habitudes, confort de vie et de pensée.
«Le livre fétiche», écrit Mabanckou, «est celui qui nous habite en permanence. Pour un écrivain, c’est celui qu’il aurait aimé écrire - ou celui qui aura déclenché en lui la fièvre de l’écriture au point qu’il lui faudra un jour ou l’autre écrire contre cette œuvre avec la conscience qu’il perdra le combat.» Cette œuvre, pour Mabanckou, c’est «Le Tunnel» du grand romancier argentin Ernesto Sabato (photo).
Je me souviens l’avoir lu, il y a longtemps, mais il m’avait fait une impression moindre qu’un autre livre de Sabato, véritablement stupéfiant, «Alejandra». Le plus grand livre (Gombrowicz avait écrit la préface) qu’on ait écrit, je crois, sur le monde des aveugles. A la différence de Mabanckou, je pense qu’il y a plusieurs degrés dans la fascination qu’un livre peut exercer.
Première catégorie: les livres qui vous marquent, simplement. Les livres dont vous savez, quand vous les lisez, que vous ne les oublierez pas. J’ai beaucoup lu Flaubert, ou Faulkner (rien d’extraordinaire dans ce choix), et je suis sûr que, si je les relisais, ils me terrasseraient encore. J’ai été complètement habité par Joyce et son «Ulysse», mais si j’en garde un souvenir ému, je n’en parlerais cependant pas comme d’un livre magique.
Deuxième catégorie (nous nous rapprochons du stade véritablement suprême): les livres qui ont compté à un moment-clé de votre vie. Curieusement, ce sont des livres qui sont parfois moins aboutis, sur le plan littéraire, que ceux de la première, mais leur résonance, en vous, a été plus grande, simplement parce que c’était le bon moment. En ce qui me concerne, c’est «Le Tambour», de Günter Grass, qui a joué le rôle de massue. Je ne sais à vrai dire pas pourquoi, et le fait est que je me souviens très mal du livre. Mais je me souviens parfaitement, en revanche, qu’après en avoir terminé la lecture, la question de la littérature s’est posée à moi différemment.
La troisième catégorie est la plus mystérieuse - celle des livres magiques. Comme dit très bien Mabanckou, elle ne contient jamais plusieurs livres, mais un seul, à supposer que vous ayez un jour la chance de l’avoir entre vos mains. « C’est LE livre, on le relit sans cesse, avec toujours cette impression de le redécouvrir, de n’avoir pas alors saisi tel passage ou telle image au cours des lectures précédentes. Une fois refermé, au moment de nous endormir, ses pages discutent entre elles dans le «secret des grandes communications, dirait Césaire. C’est alors que les virgules se métamorphosent en points d’interrogation tandis que les points de suspension deviennent prolixes, débordent les blancs entre les paragraphes et investissent toutes les marges. Peu de livres atteignent cette dimension mystique, et très vite certains d’entre eux s’érigent en «livres cultes» («L’Attrape-Cœurs» de Salinger par exemple).»
Mabanckou raconte très bien avoir été habité par le texte de Sabato, texte qui lui avait été recommandé par un ami d’enfance, lequel «rêvait de devenir un «écrivain majeur», mais qui répétait à longueur de journée que Sabato l’impressionnait, que cet Argentin avait ruiné ses chances de marquer l’Histoire littéraire.» Au point que cet ami en était arrivé à nourrir, dit Mabanckou, une sorte de rancœur à l’endroit de Sabato, concluant de manière aussi désespérée qu’expéditive son intérêt pour cette oeuvre: «Les vrais écrivains sont ceux qui aiment la peinture. Il n’y a pas de grande histoire sans la peinture. Sabato l’avait aussi compris. Moi, je ne suis pas peintre, c’est donc foutu. Tu peux garder le livre, je te l’offre.» C’est ainsi que Mabanckou devint à son tour, en quelque sorte, la victime de ce livre qui allait, pendant des jours, l’obséder jusqu’à lui en faire perdre le sommeil: «Je ne pouvais plus dormir. Oui, quelque chose d’étrange se tramait entre ces pages.»
J’ai eu, moi aussi, il y a quelques années, un livre magique entre les mains, un roman dont le sujet était justement la quête du livre magique. Il s’agit d’un roman de Orhan Pamuk intitulé «La vie nouvelle». Ce n’était pas seulement une merveille, c’était quelque chose d’autre : on finissait par croire que ce que Pamuk racontait, cette existence d’un livre qui changeait effectivement la vie, n’avait pas seulement cours dans le rêve du romancier, mais que la chose, dans la vraie vie, était possible. Et que c’est le roman de Pamuk lui-même qui allait tout bouleverser.
Je me souviens que Pamuk m’avait dit, quand je lui avais demandé si une adaptation cinématographique était en cours, que Costa-Gavras s’y intéressait. Je ne sais ce que le projet est devenu. Quoi qu’il en soit, chacun peut rêver de dénicher un jour, édition de luxe ou vieux poche tout usé, un pareil livre. Mais c’est aussi de chercher qui donne à la quête, même infructueuse, tout son sens.
Didier Jacob
Source : Nouvel Observateur : http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/10/12/a-la-recherche-du-livre-magique-mabanckou-sabato-pamuk.html )
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Quand Jean Reno remplace Julien Courbet… pour le plaisir des Anglophones
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 06 Oct 2009 à 8h47 | Lu 1249 fois
Il est parfois curieux de voir comment certains films français sont sous-titrés en anglais pour le public américain – ou anglophone en général. Certes beaucoup de ces films ne traverseront que rarement les frontières de la Gaule et on ne les verra jamais dans les salles américaines. Le sous-titrage consiste alors à dénicher ce qui pourrait parler le mieux au public qui n’est pas accoutumé à cette cuisine “franco-française” ou à cet humour qui met en scène des personnages publics français que l’Amérique entière ignore.
Quelques exemples ? Si vous prenez un vol Air-France Paris-Etats-Unis ces derniers temps vous tomberez certainement sur le film français « Incognito » réalisé par Eric Lavaine, avec Bénabar, Franck Dubosc, Jocelyn Quivrin. Dans ce long métrage lorsque les personnages évoquent Julien Courbet – animateur à la télé française –, le sous-titrage en anglais le remplace par un nom plus évocateur pour les Américains : Jean Reno ! Et voilà donc l’animateur télé supplanté par un acteur plus connu dans le monde anglophone. Même chose lorsqu’on évoque le nom d’un écrivain qui n’est connu que dans la Gaule – je ne le cite pas –, le sous-titrage le remplace immédiatement par Proust ! Et, lors qu’on évoque le film Le père Noel est une ordure (ou La Grande Vadrouille, si me souvenirs sont bons), le sous-titrage anglais le remplace par… Stars Wars, la Guerre des Etoiles !
A ce train-là on finira un jour ou l’autre par remplacer la France par un des Etats de l’Amérique. De fois que certains anglophones ignoreraient l’existence de ce pays. En réalité ces petits remaniements posent la grande question de l’exportation de la création : certaines œuvres ne peuvent pas traverser les rives de la Seine. Il ne s’agit pas de blâmer une œuvre qui parle de la France mais celle qui s’accommode de l’instant passager, de figures évanescentes. Quid d’un roman qui aurait alors parlé d’Antoine Waechter (le Vert) ou de Jordi (le gamin alors célèbre avant six ans mais aujourd’hui « disparu ») ? De telles œuvres, si elles ne contiennent pas une dose d’orinalité élevée finissent par disparaître. Pour le bien être de la création, heureusement…
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L’Europe doit payer 7. 770 milliards aux Africains !!!
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 25 Sep 2009 à 5h23 | Lu 2397 fois
Devant la tribune des Nations Unies, Kadhafi le « Guide » aura donc savouré cette semaine pendant plus d’une heure et demie sa joie de gueuler à la face du monde sa rage contre l’Occident, en particulier l’Europe qu’il a accusée d’avoir couvé l’antisémitisme, inventé les fours crématoires etc. L’Afrique n’y est pour rien puisque les Arabes et les Juifs sont des « cousins »…
Le temps imparti à chaque leader devant cette tribune internationale ne devait pas dépasser les 15 minutes. Kadhafi - qui n’avait pas eu cette opportunité de prise de parole depuis quarante ans - aura volé la vedette en se faisant attendre et en parlant plus que tous les autres sous prétexte que Barack Obama s’était exprimé pendant au moins quarante minutes. Ce même Barack Obama qu’il a appelé « mon fils »…
Le plus surprenant fut sa requête pour le paiement de la « dette coloniale ». De quoi donner des idées à certains qui ont toujours le regard braqué vers le passé. En « comptable » averti, notre Kadhafi a même chiffré ce que l’Occident devrait payer aux anciens pays colonisés : 7. 770 milliards de dollars !
C’est sans doute cela qu’on appelle un chiffre rond. Le “Guide” n’a pas dit si cette somme devrait être payée par carte bleue, en espèces ou être virée dans son compte bancaire pour qu’il la redistribue aux anciens territoires spoliés. Mais la menace de Kadhafi est claire, l’Occident n’a qu’à bien se tenir :
“Les Africains vont réclamer cela, et si vous ne le leur donnez pas ce montant de 7. 770 milliards, les Africains iront là où vous avez pris ces milliards”.
Bigre, pourquoi les Africains ne sont-ils pas allés chercher ces milliards jusqu’à présent puisque, vraisemblablement, ils savent là où les « autres » les avaient pris ?
Bref, on attend avec impatience cette somme que notre comptable libyen a calculée au centime près pour notre bonheur. Et peut-être que les problèmes de l’Afrique seront enfin résolus. Après on verra s’il faudra aussi réclamer aux dictateurs africains de rembourser les milliards qu’ils ont spoliés au détriment des populations africaines qui vivent dans la misère…
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Il y a vingt ans que disparaissait Franco Luambo Makiadi
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 24 Sep 2009 à 5h59 | Lu 2558 fois
Dans quelques semaines, plus exactement le 12 octobre, cela fera vingt ans que Luambo Makiadi – alias Franco – aura disparu. Devançons le silence dont fait preuve le milieu musical congolais concernant ce grand artiste qui aura révolutionné la rumba congolaise. Né le 6 juillet 1938 à Sona-Bata (RDC), Franco est mort le 12 octobre 1989 à Bruxelles.
Grand patron du célèbre groupe TP OK Jazz, il est indibutable que son influence demeure manifeste dans la création musicale africaine contemporaine – y compris chez des jeunes artistes congolais en vogue actuellement comme Fally Ipupa ou Ferré Gola, voire chez les confirmés tels Koffi Olomidé et Papa Wemba. Ces derniers n’ont pas oublié l’œil caustique du maitre Franco sur la société congolaise.
Quatre ans avant sa mort Franco a signé ce qui peut être considéré comme son chef-d’œuvre : la chanson Mario qui met en scène un gigolo (Mario). Celui-ci sévit chez les femmes âgées où le pain et le gite sont garantis – y compris la Mercedes. Pourquoi alors travailler ? Dans une autre chanson – la Réponse de Mario -, notre gigolo en a marre et décide de rendre tout ce que « la vieille » lui a offert…
Mario ? Chanson reprise un peu partout dans le monde. Franco eut des déboires avec le maréchal Mobutu, encore que notre chanteur n’hésita pas à consacrer quelques titres à la gloire de ce dictateur…
Les dernières années de Franco sont marquées par « une maladie grave ». Celui qui « pesait lourd » était devenu très maigre avec de grosses lunettes noires. L’épuisement était tel qu’on dut l’arrêter au milieu d’un concert – le dernier – vingt jours avant sa mort. On peut d’ailleurs entendre ce dernier concert ici, avec un Franco plus que souffrant sur les photos en noir et blanc, et une interview à la fin du document :
http://www.youtube.com/watch?v=P5jY7KzP8Co&feature=sub
Ayant sorti une chanson intitulée « Attention na Sida » (Attention au Sida), les rumeurs ne tardèrent pas concernant la mort du Grand Maitre. Sa musique est là, plus belle que l’oxygène, comme dirait le poète…
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Une vie de passage et passages d’une vie, par Chistian EBOULE
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 22 Sep 2009 à 14h58 | Lu 1040 fois
Le propre des communautés humaines est qu’elles constituent des sociétés organisées dans leur quasi-totalité. Ainsi, la plupart des événements importants qui rythment notre quotidien d’être humain, appartiennent à des traditions, avec des niveaux de sacralité et de ritualisation, qui varient d’un endroit à l’autre.
En Afrique subsaharienne, malgré la relative pénétration des différents éléments de la modernité occidentale, certaines traditions restent très prégnantes et, parfois, cohabitent tant bien que mal, avec un environnement souvent dominé par les apports des trois grands monothéismes. Au sein de certaines populations, c’est dès la naissance, que le petit enfant rentre dans un processus initiatique, qui rythmera ensuite toute sa vie.
Ainsi, chez les Himba de Namibie, un bébé n’est jamais laissé seul. C’est une manière de le protéger des esprits malveillants. Quant aux Wodaabe du Niger, ils ne donnent pas de nom à l’enfant, avant l’âge de douze ans, pour le protéger de l’esprit de la mort, qui pourrait le reconnaître. Et chez les Massaï, les anciens du village choisissent un nom pour le bébé, au cours d’une cérémonie officielle, immédiatement après sa naissance.
Pour rentrer ensuite dans l’âge adulte, les jeunes enfants peuvent être soumis à des rites d’initiation, dont la nature varie en fonction des populations. Il s’agit très souvent, de cérémonies organisées par des anciens ou des sages et, qui comprennent presque toujours, un isolement des jeunes répartis par sexe. Cette période d’apprentissage se déroule dans un endroit particulier, qui peut être une forêt sacrée par exemple, ou encore, une maison destinée exclusivement à des cérémonies rituelles. Le passage de la vie d’enfant à celle de jeune adulte, s’effectue alors au terme d’une période d’instruction très précise, qui comporte parfois une série d’épreuves.
Chez les Bassari du Sud du Sénégal, cette initiation a lieu dans la forêt sacrée, entre la quinzième et la vingtième année et, elle s’étend sur plusieurs mois. Au moment où ils sortent de la forêt, les jeunes bassari doivent se comporter comme des nourrissons. Ils sont donc pris en charge par des gardiens, qui les portent, les nourrissent, leur donnent le bain… Il s’agit là d’une régression, qui est le symbole d’un retour à la pureté originelle, afin de les aider à renaître à la vie adulte.
Chez les Krobo et les Shaï de l’Est du Ghana, les rites d’initiation des jeunes filles, célèbrent la féminité et la fertilité. Ces dernières sont isolées pendant trois semaines, au cours desquelles, elles vont apprendre les attitudes, les tâches, voire les secrets de la vie des femmes adultes. Il s’agit par exemple, des soins de toilette et de beauté, de la conduite féminine, des travaux domestiques, ou encore des arts de la danse et de la musique.
Par la suite, selon le sexe, certains événements vont marquer la vie de nos jeunes adultes. Ainsi en est-il par exemple, du passage du statut de guerrier - « Eunoto » -, à celui d’ancien, chez les Massaï du Kenya et de Tanzanie. Celui-ci se fait au cours d’un rituel, qui est organisé tous les sept ans, dans un lieu choisi par l’un des hommes les plus vénérés de la tribu - « Le laibon ». Les guerriers chargés de la protection des troupeaux, passent ainsi de l’insouciance de la jeunesse, aux responsabilités de l’âge adulte, dont le mariage constitue le point culminant.
Pour commencer, les mères des guerriers choisissent un endroit où elles construisent un cercle cérémoniel, composé de 49 huttes appelées « Manyatta », et une grande maison rituelle qu’on nomme « l’Osingira ». C’est là que vont se dérouler l’essentiel des rites de transformation, auxquels vont être soumis les jeunes guerriers. Ce type d’initiation vaut pour n’importe quelle classe sociale. Au Niger, le festival de Sallah à Katsina, dans le centre du pays, a pour principal objet d’attester de la puissance et de l’autorité du chef. Ici, le chef foulani, que l’Islam permet d’appeler émir, apparaît à cheval avec sa suite d’aristocrates, pour défiler devant les habitants de la ville. Ils vont ainsi de la mosquée au Palais royal, deux endroits historiques, qui symbolisent respectivement, le sacré et le profane. Cette double symbolique est à mettre en regard avec le rôle de l’émir, qui est à la fois chef religieux et chef politique.
Ces passages de vie illustrent bien différentes formes d’universalité, dont la mort et sa rituelisation, constituent probablement l’un des parangons. Pour les Dogon du Mali par exemple, tous les objets et tous les êtres vivants ont une âme.Et quand un être humain meurt, son esprit quitte son corps et menace l’ordre du monde. Pour retrouver un certain équilibre, il est alors indispensable de procéder à un ensemble de rites funéraires.
Au Cameroun, dans de nombreuses régions, la mort d’un chef ou d’un roi, est souvent suivie d’un ensemble de rites, qui ne sont connus que des seuls initiés. Mais pour les jeunes adultes notamment, c’est aussi parfois, l’occasion de « passages », qui sont bien souvent de véritables parcours initiatiques.
Christian Eboulé
Photo © Patrick Fabre, Sacre du printemps.
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Prix littéraires 2009 : le premier tour est-il une figuration ???
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 18 Sep 2009 à 10h20 | Lu 1795 fois
La rentrée littéraire de septembre est sans doute la période la plus « douloureuse » pour les écrivains. Les livres sont « pesés » en quelques semaines, et les tonnes de papier vont subir des coupes jusqu’à ce que les membres des grands prix (Goncourt, Renaudot, Fémina, Medicis) viennent donner un verdict qui, de toute façon, ne fera pas l’unanimité. Tel est le cas cette année avec les listes que vous avez sans doute découvertes dans la presse.
Ainsi au Goncourt on prédit déjà la victoire de Marie Ndiaye (Trois femmes puissantes, ed. Gallimard) dont le livre est le plus recensé de la production de cet automne. David Foenkinos, avec La délicatesse (ed. Gallimard ) est le seul écrivain à figurer sur toutes les quatre grandes listes. Enfin, le roman que nous soutenons depuis un moment, L’Enigme du retour de Dany Laferrière, n’est pas mal placé, il sélectionné au prix Femina, au prix Medicis, au prix France-Culture/Télérama et au prix Wepler.
Nous regrettons l’absence de certains livres qui auraient mérité un sort plus juste. C’est le cas des romans d’Abdourahman Waberi (Passage de larmes, éd. Lattès), de Léonora Miano (Les aubes écarlates, éd. Plon) – son roman est en lice toutefois pour le prix RFO 2009 -, d’Anouar Benmalek (Rapt, éd. Fayard). l’excellent L’homme qui ne savait pas dire non de Serge Joncour (éd. Flammarion) ou encore Nord absolu de Fabrice Lardreau (éd. Belfond).
Les premières listes de ces prix sont en général un petit tour de piste, et certains observateurs n’hésitent pas à les minimiser au point de dresser une liste des prochains ejectés. Qui sont ces futurs éjectés ? Pierre Assouline prédit par exemple que pour le Goncourt c’est « ce qui pourrait être le cas des romans de Edem Awumey, Yannick Haenel, David Foenkinos, Justine Lévy, Serge Mestre et des mémoires de guerre de Daniel Cordier qui doit être bien étonné de se retrouver ainsi enrôlé parmi les auteurs de fiction (de quoi encolérer Claude Lanzmann !). Rendez-vous le 6 octobre pour le déjeuner de vissage des boulons.” ( http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/09/15/goncourt-la-premiere-selection/ )
Certains livres, d’après lui, ne figureraient sur les listes que pour faire plaisir à tels éditeurs ou tels écrivains !!!
Et on commence à s’interroger sur le sens véritable de la littérature. Pourquoi pourvoir des places aux livres qui ne les méritent pas alors que d’autres oeuvres, plus fortes, subissent les conséquences de ce marchandage ?
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Dany Laferrière selectionné au Prix Femina, Prix Médicis, Prix Télarama/France Culture, Prix Wepler
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 11 Sep 2009 à 8h39 | Lu 1672 fois
À l’annonce de la mort de son père, le narrateur quitte Montréal pour retourner dans son île natale, Haïti.
«La nouvelle coupe la nuit en deux.
L’appel téléphonique fatal
que tout homme d’âge mûr
reçoit un jour.
Mon père vient de mourir.»
Windsor Laferrière est ce père que Dany Laferrière n’a vu que sur une photo. Un père poussé à l’exil par Papa Doc et retranché depuis une cinquantaine d’années dans un minuscule appartement de New York avec pour seul bien une petite mallette déposée dans une banque et dont il garde précieusement le secret du contenu.
Le fils Laferrière se rend aux funérailles à New York avant de “ramener” le corps en Haïti pour l’enterrement. Ce voyage commence par le nord pour finir au sud, le contraire de l’exil connu par le père et que connaîtra plus tard le fils. Le parcours du fils est en effet semblable à celui du père : contraint à l’exil lui aussi, Dany Laferrière a quitté Haïti, mais sous le régime de Bébé Doc, fils de Papa Doc. Une espèce « d’énigme du retour » des choses : les pères s’affrontent entre eux, les fils poursuivent ce duel sans merci. D’un côté, le clan du dictateur qui estimait à lui seul écrire l’histoire de la première république noire ; de l’autre côté, Windsor, opposant politique qui est convaincu que c’est au peuple d’écrire l’histoire d’une nation.
Lorsque, menacé, il quitte Haïti pour Montréal, Dany Laferrière n’a que vingt-trois ans et ignore qu’il vivra un long exil de plus d’une trentaine d’années dans ce nord où le froid reproche souvent aux gens du sud leur habitude du soleil. Sa baignoire va devenir son espace secret, la géographie de son Haïti. Le jeune journaliste devient un écrivain, publie Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, roman qui lui assure une renommée internationale. Le père l’observe à distance, refuse même d’ouvrir la porte un jour où son fils débarque à New York. Il est loin de se douter que Dany Laferrière ne gardera de lui que l’image d’un homme immobile…
Trente-trois ans plus tard, le fils est finalement de retour en Haïti avec le corps du père. Depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, il constate que son pays natal lui est désormais étranger. Au pays, certains artistes peignent des fruits mûrs et juteux. Parce que personne n’achèterait un tableau qui représente la réalité dans toute sa sécheresse. L’ombre de la grand-mère plane dans le cimetière. La mère est là. Mais c’est son neveu que Laferrière choisit comme « guide », un neveu qui s’appelle aussi Dany Laferrière et qui rêve de devenir écrivain ! C’est une autre patrie qu’il fait découvrir à son oncle.
L’Énigme du retour devient alors le livre de la renaissance qui fait écho à L’Énigme de l’arrivée du romancier V.S. Naipaul et du peintre Giorgio De Chirico. On rencontrera Aimé Césaire de bout en bout. Un père adoptif en quelque sorte. La densité de ce roman écrit dans une forme très originale et hardie montre à quel point cette grande entreprise littéraire vient conforter une œuvre déjà importante d’un auteur qui a placé la question du temps et de l’espace au cœur de ses préoccupations dès sa première publication…
A. Mabanckou, Le Figaro, 10 septembre 2009
L’Énigme du retour de Dany Laferrière, Editions Grasset, 302 p., 18 €.
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Tintin doit rester une trace de l’esprit colonial des années 30
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 11 Sep 2009 à 5h07 | Lu 2280 fois
Voici l’intégralité de l’interview que nous avons accordée au Nouvel Obs le jeudi 10 septembre alors que “l’affaire Tintin” prend une ampleur presque cocasse. Certains demandent le retrait de cet album de Hergé considéré comme préjudiciable pour le Noir. D’autres proposent l’ajout d’élements pédagogiques.
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BibliObs :
- Quel souvenir gardez-vous de la lecture de «Tintin au Congo»?
Alain Mabanckou :
- J’ai lu les «Tintin» pendant mon enfance, au Congo. A cette époque je n’avais pas de recul pour comprendre la «face cachée» des choses. J’étais amusé, séduit comme la plupart des gamins de mon âge. En somme, les aventures de Tintin côtoyaient celles de Zembla, Blek le Roc, Tex Willer, Tarzan.
Il serait presque ingrat de ne pas reconnaître que ces bandes dessinées ont façonné mon imaginaire. D’où l’allusion que je fais dans mon roman «Black Bazar» (Seuil, 2009) où un personnage se demande ce que sont devenues les routes empruntées par Tintin lorsqu’il était au Congo. Des routes coloniales qui sont en état de délabrement à cause de l’inertie des Etats du continent noir. Derrière cet humour «noir», je rendais sans doute indirectement hommage à un des personnages qui ont bercé mon enfance. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que j’évoquais Tintin. On retrouve des allusions à ce personnage dans un autre de mes romans, «Verre Cassé» (Seuil, 2005)
BibliObs :
- Qualifieriez-vous les représentations liées aux Africains, dans la BD, de racistes?
A M :
- Il est clair que dans «Tintin au Congo» les représentations du Noir - j’allais dire du Nègre - ont une connotation paternaliste, raciste et colonialiste. L’album paru en 1931 a subi des « réaménagements » ultérieurs. Hergé avait donc entendu toutes les critiques formulées contre cette œuvre. Or ces réaménagements n’étaient rien par rapport à l’esprit même de la bande dessinée qui n’était pas retouché. Hergé a changé par exemple la scène dans laquelle, Tintin enseigne aux nègres une leçon qui commence par : «Mes chers amis je vais vous montrer votre patrie, la Belgique». Cette leçon est devenue une leçon de mathématiques lors de la retouche. Ce n’est pas cela qui dérange puisque nos parents, colonisés par la France, apprenaient eux aussi que leurs ancêtres étaient des Gaulois !
«Tintin au Congo» montre des Noirs à l’état de barbarie, sans esprit et qui parlent dans une langue censée reproduire leur imbécillité, la langue que l’auteur estime à la hauteur de «ces gens-là». Dans sa défense, Hergé avait argué qu’il baignait comme «tout le monde» dans cette idéologie au sujet des Noirs. Qu’à cette époque cette pensée dominait. Ce que je trouve inexact puisque bien avant la parution de «Tintin au Congo», beaucoup d’intellectuels européens regardaient autrement l’Afrique et les Africains.
Entre 1927 et 1929, par exemple, des livres majeurs plaidaient pour la revalorisation de la condition de l’homme noir, et ces ouvrages étaient donc des plaidoyers contre le colonialisme. Je pense aux deux livres publiés par André Gide (Voyage au Congo et Retour du Tchad) ou encore à Terre d’Ebène d’Albert Londres. Par ailleurs, quoique l’on puisse reprocher au siècle des Lumières, il reste que cette époque a été celle de l’humanisme et donc de recherche d’un certain équilibre entre les hommes. Hergé ne pouvait pas ignorer cela. Il avait donc fait un choix capital: légitimer la colonisation de la Belgique au Congo par son œuvre. En effet les Belges étaient nombreux à ne pas vouloir se rendre dans cette terre lointaine. Il fallait bien une propagande. Dans ce sens, Hergé a donné un grand coup de main au système colonial belge, et «Tintin au Congo» - toutes proportions gardées - a été aussi «stratégique» que ces propagandes que diffusait l’armée française pour inciter le gens à aller se battre en Algérie.
BibliObs :
- Doit-on privilégier le contexte historique de l’oeuvre à l’oeuvre elle-même?
A M :
- Le lecteur adulte peut lire «Tintin au Congo» avec un peu plus de recul. Parce qu’il sait - en principe - que la question coloniale est au cœur de ce livre. Mais quid des enfants, de tous ces jeunes qui n’ont appris l’histoire coloniale que sous un angle positif? Et c’est dangereux de parler d’un «contexte historique» alors même que la question coloniale est encore d’actualité de nos jours. Ce que subissent les Noirs aujourd’hui dans le monde est le résultat d’une idéologie raciste bien ancrée dans les consciences de certains esprits pernicieux. Prenez n’importe quel livre d’histoire en France, un livre au programme scolaire, et remarquez ce qu’on dit de la colonisation ! Une glorification, une revendication de la grandeur de la puissance coloniale, celle qui est allée dispenser les lumières loin là-bas, dans les territoires reculés, au cœur des ténèbres !
BibliObs. :
-Que pensez-vous de cette polémique? Seriez-vous partisan d’une interdiction, ou encore d’une mise en perspective du contenu de l’album dans ses rééditions?
A M :
- Non, je ne suis pas partisan d’une interdiction de cette bande dessinée. Elle doit rester une trace de l’esprit belge de ces années trente. Elle est une des preuves historiques d’une certaine pensée occidentale - mais pas de toute la pensée occidentale ! La polémique qui entoure cette œuvre risque de friser la cocasserie à force de ne lire les choses que sous un angle «africaniste», voire «intégriste». Ce n’est pas à partir de «Tintin au Congo» que la pensée du Blanc sur le Nègre s’est formée. Lorsque Tintin est «arrivé au Congo», l’idéologie raciste et coloniale sur le Noir était déjà bien établie.
Il faut remonter à la source, déconstruire cette pensée et poser la vraie question: comment enseigner la colonisation aux enfants ? Oui, la colonisation est un sujet mal abordé en France - c’est presque un sujet «explosif». Et jusqu’alors il se trouve que beaucoup croient encore au rôle pleinement positif de l’Europe en Afrique. La colonisation est un asservissement, point final. Il est ridicule de songer à rajouter un texte pédagogique dans l’album «Tintin au Congo». Pourquoi ne pas, alors, le faire aussi dans L’Esprit des lois de Montesquieu, où il est dit que les gens du sud sont faibles comme des vieillards et que les gens du nord sont forts comme des jeunes hommes ? A ce train-là il va falloir relire tous les livres du monde et rajouter des pages pédagogiques ici et là.
Une fois de plus, il suffit d’enseigner avec objectivité la colonisation en France, dès le bas-âge, pour que les enfants forgent leur intime conviction et regardent l’Autre à sa juste valeur. Lorsqu’on est enfant, on pense toujours que les héros d’une œuvre sont réels. En apprenant à ces mêmes enfants la pensée coloniale, ils seraient enfin capables de séparer le bon grain de l’ivraie.
Propos recueillis par David Caviglioli.
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En France, l’immigration régénère-t-elle la République ? Par Christian Eboulé
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 05 Sep 2009 à 18h47 | Lu 1396 fois
Christian Eboulé, critique, journaliste (TV5, Magazine Continental…), esprit indépendant, nous livre en exclusivité, dans une analyse originale et fine, un regard sur la question de l’immigration. Il en ressort que la France doit en grande partie son génie à ceux-là qui sont venus d’ailleurs. Une vision très salutaire par les temps qui courent. (Nous avons rajouté des titres de paragraphes pour la commodité de la lecture)
NOUS SOMMES TOUS UN PEU ROUMAIN, UN PEU GERMAIN, UN PEU ARABE, UN PEU JUIF…
En 1987, il y a plus de 20 ans déjà, un colloque avait été organisé à la Sorbonne, sur le thème de la France qui s’enrichit des apports multiples, dus à l’immigration. Il était intitulé « La France et le pluralisme des cultures ». A l’époque, le président François Mitterrand avait déclaré: « Nous sommes tous un peu roumain, un peu germain, un peu juif, un peu italien, un peu espagnol, de plus en plus portugais ». Et il ajouta: « Je me demande, si déjà, nous ne sommes pas un peu arabes ».
Mais, comme le souligne l’historien Gérard Noiriel, dans son excellent livre «Le creuset français » (1) , cette perspective était et reste encore aujourd’hui, une manière de se donner « bonne conscience ». Car d’une certaine façon, il faut être pour ou contre l’immigration. Et tous ceux qui sont pour, démontrent en quoi elle constitue un apport essentiel.
Or, en matière d’immigration, il ne s’agit pas d’être pour ou contre, et encore moins « de réhabiliter des racines, dévoiler des origines ou exalter l’identité plurielle de la France ». Il s’agit plutôt, au niveau de la communauté nationale, qui incarne la république, de considérer l’immigration, non pas comme un problème extérieur, mais comme une question interne à l’Histoire du pays. Dans ces conditions, la question de savoir si l’immigration régénère la République, c’est expliquer ce que la France d’aujourd’hui doit à l’immigration. Autrement dit, « c’est donner à des millions d’habitants de ce pays, la possibilité de situer leur histoire personnelle, dans la grande histoire de la Nation française, afin qu’elle y ait une place légitime ».
LA NOTION DE LA REPUBLIQUE
L’immigration régénère-t-elle donc la République ? Essayons tout d’abord, de lever toute ambiguïté, dans les termes de cette question. Commençons par exemple, par la notion de République, qui jusqu’à présent est au cœur de la fameuse querelle entre les anciens et les modernes. Si nous devons à l’Antiquité la démocratie directe, c’est aux théoriciens de la démocratie moderne, que nous devons la conception de la société politique héritée d’Athènes. Pour Aristote par exemple, déléguer son pouvoir, c’était renoncer à la liberté. Or, comme le souligne Dominique Schnapper, dans son ouvrage intitulé « La communauté des citoyens » : « C’est l’invention de l’idée de délégation ou, en termes modernes, de représentation, qui a permis d’envisager que la république puisse être le régime d’un grand pays ».
Et selon « Le mémento du républicain », un ouvrage collectif paru sous la direction de l’ancien député socialiste André Bellon, « La démocratie est un commencement, dont la République est l’aboutissement toujours inachevé ». Autrement dit, « si la démocratie fait du peuple, le fondement du pouvoir, elle n’en indique pas vraiment le rôle ». Or, la République, dont la finalité est la recherche du bien commun, fixe quant à elle, une référence qui va plus loin que la démocratie. La république apparaît ainsi, comme un système politique dans lequel, l’État doit servir le bien commun et non des intérêts privés. Quant au verbe régénérer, le petit Robert nous apprend qu’il date du 11ème siècle et vient du latin ecclésiastique « regenerare », qui signifie « faire renaître ». Et s’agissant d’un être vivant, régénérer signifie « reconstituer une partie détruite ».
IMMIGRÉ OU ÉMIGRÉ ?
Dans sa célèbre « Réflexion sur la question juive », Jean-Paul Sartre affirmait que « l’immigré est d’abord un homme que les autres tiennent pour immigré ». Mais qu’est-ce donc qu’un immigré ?
Dans le langage courant, les confusions sont fréquentes entre émigrés et immigrés. Or si les premiers, comme les travailleurs étrangers, quittent leur pays pour travailler temporairement, hors de chez eux, les seconds en revanche, nourrissent même de manière implicite, le projet de s’installer durablement dans le pays d’accueil. C’est ce qui différencie le travailleur saisonnier, du jeune africain, qui est prêt à perdre sa vie, pour rejoindre l’Europe, en passant par Ceuta, Melilla ou encore les Iles Canaries. D’ailleurs, le sociologue Abdelmalek Sayad affirme justement que dans les sociétés industrialisées, « c’est le travail qui fait naître l’immigré, qui le fait être ; c’est lui aussi, quand il vient à cesser, qui fait « mourir » l’immigré, prononce sa négation ou le refoulement dans le non-être » (2) .
Dans un rapport du Commissariat au Plan, l’immigré est défini comme toute personne « née étrangère à l’étranger et venue s’installer en France » (3) . Et dans l’Hexagone plus qu’ailleurs, immigration et industrialisation sont indissolublement liés. Pour faire face à ses déficits démographiques et suppléer aux faiblesses historiques de son économie, la France a fait appel à l’immigration. En effet, malgré les progrès techniques réalisés dès le 18ème siècle, dans le textile et la métallurgie, l’industrialisation a été très lente en France, jusqu’aux environs des années 1820 - 1840 (4). Cette situation va s’aggraver, avec la crise qui suivit la Révolution française et, les difficultés de l’Empire.
IMMIGRATION ET ECONOMIE
Afin de dynamiser l’industrie française et donner de la souplesse à l’économie, les autorités vont favoriser l’immigration dès le début du 19ème siècle. Ils sont ouvriers agricoles, manœuvres dans les chantiers de construction, ouvriers d’usine, employés dans les postes les plus mécanisés et, les plus insalubres. C’est le cas par exemple des Sardes, qui étaient employés dans les savonneries de Marseille (5) . Rajoutons que, à cette époque, l’agriculture tenait une place très importante en France, et la petite paysannerie était encore très forte. C’est ainsi qu’on a assisté à ce qu’on a appelé « une industrialisation à la française » caractérisée notamment par un enracinement des ouvriers de métier en zone rurale, dans des secteurs comme les mines et la métallurgie.
Mais dès le début du 19ème siècle, tous les démographes constatent en France un malthusianisme très prononcé. La plupart des familles tiennent à maîtriser leur fécondité, pour favoriser l’ascension sociale de leurs enfants, et leur transmettre un patrimoine. Pour faire face à la pénurie de main d’œuvre, la société Pont-à-Mousson essaye par exemple, d’importer des ouvriers en provenance de Roumanie, de Pologne, voire de Kabylie. D’autant que dans les mines, la sidérurgie, la chimie, l’électrochimie…, les ouvriers-paysans français refusent les travaux pénibles. De plus, la Première Guerre mondiale va priver l’industrie française, d’environ 10% de son personnel.
CES IMMIGRÉS QUI FONT LA GRANDEUR DE LA FRANCE
Mais l’apport de l’immigration, ne peut être limité à ces seuls aspects économiques. L’histoire sociale et culturelle de ce pays, a aussi très largement été nourrie par l’immigration. Patrice de Mac-Mahon, qui était d’origine irlandaise, fut maréchal du Second Empire et président de la Troisième République.
Le Baron Haussmann était issu d’une famille allemande.
Fils d’un immigré italien, Léon Gambetta opta pour la nationalité française en 1859, il avait 21 ans. Marie Curie, prix Nobel pour ses découvertes sur la radioactivité, était d’origine polonaise. Les philosophes Bergson, Meyerson, Jankélévitch étaient tous d’origine polonaise. Chez les écrivains célèbres, on peut citer Verlaine, qui avait des ascendances belges, Apollinaire qui était d’origine polonaise, la comtesse de Ségur qui était la fille d’un gouverneur général de Moscou, Emile Zola qui était le fils d’un ingénieur italien. Plus proches de nous, on peut citer Romain Gary, Joseph Kessel, Emmanuel Bove, Henri Troyat, Georges Perec… qui étaient d’origine russe. En matière musicale, on peut citer Jacques Offenbach, qui était d’origine allemande ou encore, Joseph Maurice Ravel et Arthur Honegger qui étaient de parents suisses.
Sarah Bernhardt était d’origine néerlandaise. Ariane Mnouchkine est de père russe et de mère anglaise. Michel Piccoli, Yves Montand, Serge Reggiani… sont tous d’origine italienne. Charles Aznavour, Alice Sapritch et Henri Verneuil sont de la deuxième génération de l’immigration arménienne. Tout comme Isabelle Adjani est de la deuxième génération de l’immigration algérienne. Serge Gainsbourg était d’origine russe et Coluche d’origine italienne.
En sport, la liste est longue : Wizsniewski, Budzinski, Synakowski, Kopa, Di Loro, Di Nallo, Repellini, Platini, Battiston, Bellone, Ferreri, Amoros, Luis Fernadez, Tigana, Touré, Zidane… Ce catalogue peut être allongé à l’infini. Mais, comme le souligne Gérard Noiriel, il n’a d’intérêt que si l’on montre en quoi ces hommes ont influencé la «civilisation française contemporaine ». Sinon, le risque c’est de sombrer dans la thèse rebattue « des capacités d’assimilation de la nation française ».
Autrement dit, ces apports se seraient fondus dans un creuset français, sans remettre en cause une identité déjà fixée, notamment depuis la Révolution française. Or, de nombreux sociologues affirment aujourd’hui, que toutes les sociétés marquées par une immigration massive, témoignent ensuite d’une culture pluraliste.
Christian Eboulé
Notes :
1. Noiriel Gérard, « Le creuset français. Histoire de l’immigration XIXe – XXe siècles », Paris, Seuil, 1988.
2. Abdelmalek Sayad, « El Ghorba : le mécanisme de reproduction de l’émigration », Actes de la recherche en sciences sociales, 1975, p.137-138
3. Héran François (dir.), « Immigration, marché du travail, intégration », 2002, Rapport du Commissariat Général du Plan
4. Claude Fohlen, « Du nouveau sur la révolution industrielle en France », Revue économique, 1955, volume 6, numéro 5 p. 800 – 808.
5. F. Le Play (ed.), « Paysan et savonnier de Marseille », Ouvriers des deux mondes, 1859
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“Tintin au Congo” : Hergé était-il raciste ?
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 02 Sep 2009 à 12h28 | Lu 2623 fois
A la suite de plusieurs plaintes déposées par un Congolais (RDC) Bienvenu Mbutu, la question sur le racisme du dessinateur belge Hergé - créateur de Tintin - suscite une fois de plus de vives polémiques. Ce Congolais a décidé de “ramener” cette affaire en France avec l’aide de ses avocats. Il argue que l’image de son peuple est en jeu, et, au-delà, celle de l’Homme noir qui est représenté comme un primitif, un paresseux.
Dans quelle mesure peut-on estimer qu’Hergé a exposé des idées à la fois colonialistes et racistes dans “Tintin au Congo” ? Ce dessinateur pouvait-il continuer à invoquer l’excuse de l’époque (tout le monde en Europe pensait que le Noir était ainsi, que la colonisation était une bonne chose… )
Nous estimons que cette excuse est une manière d’escamoter le vrai problème : l’enseignement de l’histoire coloniale dans une perspective objective. Ce qui n’est pas le cas en France. Les gamins qui lisent Tintin au Congo ne savent souvent rien de la colonisation - puisqu’elle n’est pas enseignée ou est enseignée de manière “positive”.
Non, Hergé ne pourrait être “blanchi” au seul motif qu’il suivait la pensée des gens de son temps. A l’époque où il publia “Tintin au Congo”, plusieurs Européens, ses contemporains, fustigeaient déjà l’aventure coloniale : André Gide, Albert Londres, pour ne citer que ces deux-là.
Voici en lien le débat que nous avons eu ce matin dans l’emission “La polémique culturelle” animée par Marc-Olivier Fogiel sur Europe 1 :
http://www.europe1.fr/Radio/Videos-podcast/La-polemique-culturelle/Tintin-est-il-raciste
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Gens de Grigny, soyez riches et vieux pour que cesse la faillite !!!
Posté dans: Événements | Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 27 Aoû 2009 à 5h48 | Lu 1514 fois
Je lis dans le Le Monde.fr que la ville de Grigny (Ile-de-France) est en faillite ! C’est une situation si rare en France que cela démontre combien « les politiques » de la ville - toutes tendances politiques confondues – ont échoué de la manière la plus cuisante malgré les promesses électorales les plus extravagantes. Or il se trouve que ce sont des individus faits de chair et de sang qui vivent dans cette partie de l’Ile-de-France, la partie la plus pauvre, la plus abandonnée, celle qui n’apparaît au grand jour qu’à l’occasion de faits divers bien orientés pour assouvir la soif du sensationnel de certains ou offrir des arguments électoraux à d’autres qui revendiquent l’exclusion et la haine comme modes de fonctionnement en politique. Ces derniers montrent du doigt les immigrés - et ils sont nombreux à vivre à Grigny…
La crise budgétaire de Grigny est tellement profonde qu’on a du mal à y croire : « De 1,9 million d’euros en 2006, le déficit est passé à 9,8 millions en 2008 et 15,5 millions en 2009, soit un tiers du budget communal » précise Le Monde. Et que nous proposent alors les autorités ? Le quotidien susmentionné dévoile que la préfecture de l’Essonne “a été contrainte” de se substituer à la municipalité communiste ! C’est donc le préfet qui se lance dans l’extinction de l’incendie budgétaire puisque les communistes - qui ont oublier que le prolétariat devrait l’emporter en toutes circonstances - ont “laissé” les choses pourrir.
Certes, cela paraitrait à première vue une solution louable et rapide. Sauf que le préfet a décidé d’augmenter les taxes foncières (+50%), la taxe d’habitation (+44,26%) et la «réduction des dépenses de personnel et des subventions aux associations » ! Un peu comme si, au lieu d’établir une procédure de réduction de l’endettement on imposait à un surendetté l’augmentation de sa dette ! Pourtant, dans un cas d’urgence, dans une situation de détresse, un seul mot devrait compter : solidarité.
Pourquoi aggraver les taxes dans une ville qui est déjà surendettée au lieu de faire appel à la solidarité des communes les plus riches ou proposer une sorte de « plan Marshall » ? Neuilly (Hauts-de-Seine) est à l’abri de la faillite, soyons rassurés. Les autres villes, les autres communes, les autres régions riches doivent afficher des réserves budgétaires qui pourraient sans doute aider Grigny à relever la tête…
A qui la faute dans cette histoire ? On nous « apprend » alors que les dépenses qui ont conduit Grigny à la faillite seraient dues en grande partie à « la pauvreté et la jeunesse de ses habitants… ».
Donc l’opération est claire : Pauvreté + Jeunesse de la population = Faillite. Le message cynique qui en découle serait presque le suivant : Gens de Grigny, soyez riches et vieux pour que cesse cette faillite ! Et c’est ainsi que la France est grande !
Sources du billet : http://fr.news.yahoo.com/64/20090826/twl-en-quasi-faillite-la-ville-de-grigny-acb1c83.html?printer=1
Photo : La cité de la Grande-Borne, à Grigny (AFP/JOEL ROBINE)
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A ne pas rater : “Inglourious basterds”, le nouveau film de Quentin Tarantino.. MAGISTRAL !!!
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 24 Aoû 2009 à 4h46 | Lu 1788 fois
Inglourious Basterds, le nouveau film de l’Américain Quentin Tarantino actuellement à l’affiche en France est un véritable chef-d’œuvre !
L’histoire oppose deux “camps” : celui des nazis obsédés par la recherche des Juifs à l’intérieur des campagnes françaises et celui d’un petit groupe de juifs américains décidés à administrer une raclée très sanglante aux régime d’Hitler.
Dans ces années quarante, une jeune fille dénommée Shosanna Dreyfus (interpretrée par la française Mélanie Laurent) échappe à une exécution après avoir vécu celle de sa famille par les hommes du terrible et cynique colonel nazi Hans Landa ( interprété par Christoph Waltz).
Devançant les troupes américaines, des juifs américains,« Les bâtards », dirigés par Aldo Raine (Brad Pitt) terrorisent les nazis, les scalpent, leur font subir toutes sortes d’atrocités au point d’inquiéter Hitler dont l’ire est à son comble. « Les bâtards » s’associent à une actrice allemande dans le dessein de faire tomber les caciques duTroisième Reich.
Hitler est d’ailleurs présent le jour de la représentation de la première d’un film qui retrace les actes de bravoure d’un soldat allemand qui joue son propre rôle. Ironie du sort, cette réprésentation se déroule dans une salle parisienne tenue par Shosanna Dreyfus qui a depuis changé d’identité. Son passé va la rattraper : c’est l’ancien bourreau de sa famille qui est chargé de la sécurité pour cette représentation à la gloire de l’Allemagne, et le bourreau refuse que le Noir qui travaille avec Shosanna assure la projection du film…
Les clins d’œil au cinéma français d’avant-guerre abondent - mais aussi à l’univers des films précédents de Tarantino (on pense à Pulp Fiction) ou à d’autres longs métrages mythiques (Scarface, avec les scènes finales de mitraillettes, Le Parrain de Coppola lorsque Brad Pitt “imite” Marlon Brando). L’intimité entre le Noir projectionniste et Shosanna Dreyfus est à son comble avec un baiser qui sonne comme un adieu, mais aussi comme une insolence au regard de la question raciale.
A 26 ans, Mélanie Laurent (Shosanna Dreyfus) s’impose désormais comme l’actrice française la plus cotée à Hollywood. Hitler est vu ici sous un angle de la dérision, et Tarantino nous le montre criblé de balles avec ses proches lieutenants…
L’acteur d’origine autrichienne Christoph Waltz (qui joue le colonel nazi) mérite son prix de l’Interprétation masculine reçu lors du festival de Cannes en mai dernier. Il est, à mon avais, l’un des acteurs les plus charismatiques de ce film – et il n’a rien à envier à un Brad Pitt.
Quentin Tarantino nous démontre presque que les pages les plus sombres de l’Histoire de l’Occupation peuvent être revisitées avec humour – ce qui déclasse au passage certaines œuvres romanesques abordant le sujet dans une posture tellement saturée et pernicieuse que le lecteur est souvent abandonné en rase campagne, sans eau et sans victuailles.
En somme, Tarantino a fait un film « écrit » - découpé d’ailleurs en chapitres à l’instar d’un roman. C’est un cinéaste à part dans la sphère d’Hollywood, comme l’est son compatriote Scorsese…
Un film à ne surtout pas rater.
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Anouar Benmalek, un écrivain à risques… (Notre chronique suivie de I’interview “El Watan")
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 21 Aoû 2009 à 13h51 | Lu 1129 fois
“L’Enigme du retour” de Dany Laferrière, et “Le Rapt” - roman de l’écrivain algérien Anouar Benmalek (Ed.Fayard) - sont incontestablement à compter parmi les grands livres de cette rentrée littéraire en France ( un avis qui n’engage que moi, bien entendu). Deux livres qui confortent la place de ces écrivains dans le paysage littéraire d’expression française. Une chronique sera ultérieurement consacrée au livre de Laferrière. Aujourd’hui, place au “Rapt” d’Anouar Benmalek...
J’ai lu “Le Rapt” d’une traite en Algérie - et c’est autre chose lorsqu’on lit le livre d’un écrivain dans son pays d’origine. On a l’impression que les ombres qui déambulent entre les pages suivent la respiration de votre lecture et vous poussent à ne pas voir la nuit tomber ou le jour se lever. Le livre est un pavé de plus de cinq cent pages. Et jamais un pavé ne se lit aussi vite ! L’écriture électrique, ciselée, drôle à mourir et la force du regard porté sur un des grands évenéments de l’histoire d’Algérie( le massacre de Melouza http://www.cartage.org.lb/fr/themes/Geohis/Histoire/chroniques/pardate/Chr/570529a.HTM) montrent à quel point Benmalek est un écrivain “à risques”. Mais son talent est une assurance.
Qu’on n’aille surtout pas conclure que l’épisode du massacre de Melouza constitue l’essentiel de ce livre attachant. C’est surtout avant tout l’histoire d’Aziz - en somme un Algérien moyen - en prise avec l’Algérie contemporaine. Un homme dont le cours de l’existence va basculer le jour où sa fille est enlevée et qu’un mystérieux ravisseur le menace s’il alerte la police. Aziz doit donc se lancer seule dans la tragédie. Ou alors trouver d’autres secours, en particulier son beau-père, un Français. Mais est-ce vraiment la bonne personne ? N’est-il pas un des pans de la guerre d’Algérie ? Du coup, dans ce roman, le simple détail devient un mystère, le puzzle se complique au fur et mesure qu’on avance, et lorsque le rire nous emporte, la surprise n’est pas très loin.
Le passage sur les bonobos, ces singes offerts à l’Algérie par un dictateur du Congo-Brazzaville est un moment d’Anthologie. Pour le rire et pour le pire. On présente le livre comme un “thriller”, mais avec une nation algérienne dont les cicatrices ne sont pas encore pansées, “la vie devant soi” devient un thriller. Et il faut apprendre à vivre entre crimes et châtiments…
Benmalek a écrit le grand roman de l’Algérie contemporaine. Celle qui regarde l’avenir et refuse le repliement.
Voici, ci-dessous un extrait de l’interview que l’auteur a accordée ces jours-ci au grand quotidien algérien El Watan.
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Avec ce thriller de la vengeance et de l’amour, Anouar Benmalek impose à ses héros de choisir entre le mal et le moindre mal, entre leur survie et celle de leur conscience.
El Watan :
Comment avez-vous écrit ce livre ? Le cadre est étouffant, un appartement exigu dans une cité-dortoir, le manque de communication des protagonistes, le sang comme prix de la délivrance et des animaux pour nous rappeler notre humanité… L’Algérie serait prisonnière de son passé, renfermée sur elle-même, autiste.
Anouar Benmalek :
L’Algérie est d’abord prisonnière du mensonge : mensonge de l’histoire, mensonge du présent qui tricotent allégrement, l’un aidant l’autre, les mensonges du futur. Reniant tout ce pour quoi elle s’est battue, une partie de la population de notre pays, de moins en moins minoritaire, se complait dans la haine de soi et dans l’amertume des perdants. Nous devenons petit à petit autistes — je reprends volontiers votre terme — face aux bouleversements du monde. Nous le savons tous, tant nous avons transformé, par notre lâcheté et notre acquiescement veule à tous les petits maîtres d’hier et d’aujourd’hui, un pays qui avait tous les atouts du monde et une certaine idée de l’honneur en une contrée étouffante où les valeurs de liberté se sont transformées en une recherche acharnée du plus grand conformisme social et religieux. L’ambition de devenir un grand pays phare de la région, démocratique et libre, agissant sur les affaires du monde, s’est réduite en celle de se muer en une annexe docile, au moins sur le plan mental, de pays aussi peu réjouissants que l’Arabie saoudite pour certains, l’Afghanistan pour d’autres. Vous pensez qu’Abane Ramdane ou Ben Mhidi se sont battus pour ça ?
El Watan :
L’histoire se déroule en Algérie mais le thème est universel. Quel est le prix de la rédemption, de la réminiscence ? Crime et châtiments ?
A.B :
Effectivement, mon roman aurait pu se dérouler ailleurs. L’essentiel, à travers les personnages du Rapt, est de voir comment certains êtres humains qui ont pu « glisser » vers le pire, au point de croire qu’ils y sont à jamais condamnés, peuvent malgré tout aspirer à la rédemption. Je n’aime pas ce terme car il a une forte connotation religieuse, mais je n’en trouve pas d’autre : comment, par exemple, quelqu’un qui a participé à un massacre conserve malgré tout une chance, même infime, de se racheter ; comment un autre qui a été tortionnaire retrouvera, ne serait-ce qu’un moment, grâce aux yeux de l’enfant qu’il a été. Dans le livre, le prix de cette expiation est très élevé, mais certains des personnages acceptent de le payer. À un moment de leur vie, ils sont brusquement habités par un regret très fort : celui de ne pas correspondre au rêve de leur enfance — au fond le seul paradis dont nous ayons vraiment l’expérience. Pour échapper à cet insupportable regret et sous l’impulsion de circonstances extraordinaires, ils sont prêts à tout, même au sacrifice ultime. Pour reprendre votre allusion à Dostoïevski, Le Rapt pourrait avoir effectivement comme sous-titre : Crimes, châtiments et rédemptions.
El Watan :
Un quotidien algérien avait appelé au boycott de votre livre Ô Maria. Avec celui-ci, vous risquez à nouveau de déclencher une grande polémique. Appréhendez-vous l’accueil de votre dernier livre ?
A.B :
Je dirais d’abord que, dans nos pays, les écrits littéraires qui ne dérangent personne ne valent même pas le papier sur lesquels ils sont imprimés. Il y a peu de différence, en somme, entre écrivain et écrit vain… Je ne cherche pas la polémique pour la polémique, d’autant que, chez nous, elle est bien souvent synonyme de « danger physique », si vous voyez ce que je veux dire… Les thèmes que je traite dans mes livres m’habitent pendant longtemps, jusqu’à ce que je décide, le moment de maturation venu, de me colleter avec eux : mon histoire familiale, celle de l’Algérie, le Moyen Orient, l’Andalousie et l’histoire du monde musulman, et, maintenant, la guerre d’Algérie. Je n’oublie jamais cependant que si le hasard m’a fait Algérien, je suis d’abord et surtout un être humain, à la fois singulier et semblable à des milliards d’autres partageant un même étrange destin : celui de naître pour mourir…
Je me doute que des plumitifs d’obédiences diverses vont m’accuser de tous les maux. Je commence à en avoir l’habitude car l’insulte est facile en Algérie. J’espère seulement que le lecteur ordinaire, en particulier le lecteur algérien, se reconnaîtra dans cette peinture sans concessions que je fais de notre pays, peinture souvent terrible, parfois pleine de tendresse. Qu’il soit sûr cependant d’une chose : je n’ai servi, en écrivant ce roman, qu’une idée : celle, très haute, que je me fais de la littérature et de son corollaire le plus exigeant, la liberté.
El Watan :
Vous avez réussi une première dans le monde de l’édition, être édité en même temps à Paris et à Alger...
A.B :
Je suis très heureux que ce livre soit publié à la fois en Algérie et en France. J’aurais difficilement supporté que ce livre qui concerne aussi fortement l’Algérie n’y soit pas distribué en même temps qu’à l’étranger. De plus, cette édition en Algérie permet de faire sauter au moins un des verrous de la censure : le prix.
Entretien réalisé par Sarah Lou pour El-Watan
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Quand certains Etats africains se rappellent qu’ils sont propriétaires…
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 15 Aoû 2009 à 10h58 | Lu 1189 fois
Un immeuble sis au boulevard Poniatiowski (XIIè arrondissement de Paris) pose un problème juridique qui oppose la mairie de Paris aux anciens Etats de l’Afrique Occidentale Française (AOF). La cocasserie de la situation ne doit pas faire oublier les personnes - pour la plupart des Africains - habitant cet immeuble. Elles se retrouvent “prisonnières” de l’Administration française et du laisser-aller des dirigeants de l’époque qui avaient “perdu de vue” qu’ils étaient propriétaires et ont laissé le bâtiment se désagréger comme nous le raconte Tonino Serafini dans les colonnes de Libération.
Et voici que les Etats africains se réveillent de leur sommeil léthargique… pour écarter la mainmise de la mairie de Paris sur l’immeuble !
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Un immeuble en décrépitude a été la cause d’une petite brouille diplomatique entre la France et les sept Etats (1) issus de la défunte Afrique occidentale française (AOF) et du processus de décolonisation. Des mots qui fâchent ont même été prononcés par des diplomates africains en poste dans l’Hexagone : «Tentative de spoliation», «abus de droit», «déni de propriété», ont lâché ceux qui s’estiment propriétaires de l’immeuble.
A l’origine de la discorde : une tentative de la ville de Paris de s’approprier de ce bâtiment situé 69-71 boulevard Poniatowski (Paris XIIe), dans le cadre de sa politique de résorption de l’habitat insalubre et dangereux. Arguant de l’état d’abandon de l’immeuble, l’Hôtel de Ville avait engagé début 2008 une procédure de «bien sans maître» (un bien laissé à l’abandon par son propriétaire), pour prévenir un drame similaire aux incendies qui avaient endeuillé la capitale en 2005 (2). Mais elle a dû jeter l’éponge et renoncer à sa procédure. Son initiative a en fait été stoppée nette par la fronde de plusieurs ambassades des pays concernés, alertées par l’association des résidents de l’immeuble. Des représentants de la ville de Paris ont d’abord été priés de s’expliquer à l’ambassade du Sénégal à Paris, avant que le président sénégalais Abdoulaye Wade n’intervienne personnellement dans ce dossier. Lors d’une visite fin mars à Paris, il a reçu l’avocat des résidents, Me Mathieu Gibert. Pour ce dernier «il n’est pas contestable que l’immeuble appartient en indivision aux sept Etats africains».
Indépendance.
Acquis en 1950 par l’AOF, le bâtiment du boulevard Poniatowski servait à ses débuts à loger les élus représentant les territoires d’Afrique occidentale au Parlement français. Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny ou Hubert Maga, tous députés au Palais Bourbon, y ont séjourné avant de devenir les présidents du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et du Dahomey (actuel Bénin), à l’indépendance en 1960. A partir de cette date, la bâtisse devient une Maison des étudiants des Etats d’Afrique de l’Ouest.
Mais alors que l’AOF est dissoute, que ses biens sont dévolus aux sept Etats, aucune clarification de la propriété n’a été effectuée au niveau administratif. A ce jour, à la Conservation des hypothèques, l’immeuble est toujours répertorié comme appartenant au… gouvernement général de l’AOF ! Et les services fiscaux procèdent aux mises en recouvrement de la taxe foncière… toujours au nom de l’AOF.
Le Sénégal, qui s’est beaucoup investi dans ce dossier, entend désormais fédérer un accord avec les six autres Etats concernés, pour rendre juridiquement incontestable leur droit de propriété. Et pour cause : l’arrêté de «bien sans maître», signé en janvier 2008 par le maire Bertrand Delanoë, prétendait que «les recherches menées par les services municipaux n’[avaient] pas permis d’établir la propriété de l’immeuble», son propriétaire officiel (l’AOF) n’existant plus depuis près d’un demi-siècle.
Casse-tête
Au-delà de ces considérations juridiques, la dégradation de l’immeuble - et l’inquiétude que cela suscite pour la sécurité des occupants - a été l’élément déclencheur de cette affaire. La ville de Paris avait pour projet de vider les lieux en relogeant en HLM ses 172 occupants : des hommes seuls et des familles avec enfants, tous originaires d’Afrique de l’Ouest. Puis d’engager de gros travaux de réhabilitation. Il y a urgence. Depuis plusieurs décennies, les sept Etats copropriétaires se sont désintéressés de leur immeuble, qui n’a cessé de se détériorer. Il est autogéré par l’association des résidents, qui n’a ni les prérogatives ni les moyens d’engager des travaux de réhabilitation qui se chiffrent en millions d’euros. Des notes d’électricité de plus de 30 000 euros sont impayées et EDF menace de couper le courant. L’impôt foncier n’est pas toujours payé, loin s’en faut.
En 1993 déjà, le Quai d’Orsay, alerté par la préfecture de police de Paris, s’inquiétait de l’état de «délabrement de l’immeuble» dans une note adressée aux ambassadeurs des pays concernés, que Libération s’est procurée. Quinze ans et une brouille diplomatique plus tard, rien n’a bougé. L’immeuble n’est plus vraiment une résidence étudiante depuis longtemps. Seuls«une trentaine d’occupants, sur les 172, font des études», souligne Aimé Segla le président de l’association des résidents.
A l’Hôtel de Ville l’affaire agace. «Nous n’avons voulu spolier personne, s’irrite un proche de Bertrand Delanoë. Seule la sécurité des habitants nous importait dans cette opération.» La ville a renoncé à sa procédure de «bien sans maître» dès que le ton s’est durci à son endroit. L’affaire, devenue un vrai casse-tête humain, politique et juridique, est remontée jusqu’au Quai d’Orsay et même à l’Elysée. Plusieurs réunions ont eu lieu récemment du côté français, dont une interministérielle, pour sortir de l’impasse. Car, à ce jour, aucune solution n’est dégagée pour réparer l’immeuble et reloger les habitants d’un lieu désormais dangereux.
TONINO SERAFINI (Libération)
(1) Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger et Sénégal.
(2) L’incendie de trois immeubles vétustes parisiens habités par des familles africaines avait fait 49 morts, dont 29 enfants.
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Entretien accordé au “Courrier International”
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 09 Aoû 2009 à 23h41 | Lu 4157 fois
Voici l’intégralité d’un entretien accordé au Courrier International :
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Courrier international :
Les médias Occidentaux évoquent très rarement le Congo. Comment expliquer une telle indifférence ?
Alain Mabanckou :
On a tendance souvent à n’insister que sur les guerres civiles et les catastrophes qui se passent sur le continent africain. Le Congo-Brazzaville subit cette “attraction cynique” des médias. Un jour, il faudra bien qu’on parle de l’école de peinture de Poto-Poto à Brazzaville, du peintre Gotene, qui est notre Picasso, du courage des femmes d’affaires congolaises et d’autres réalisations. Non, il n’y a pas d’indifférence. Je pense que la presse est une entreprise : elle vit aussi dans la concurrence, et elle “sert” ce qu’elle pense que le public attend. Du coup, c’est plus vendeur de pérorer sur les malheurs que d’afficher la joie de vivre ou l’espérance qui sourd de la jeunesse congolaise.
C.I. :
Comment vivent les Congolais aujourd’hui ? Leur vie quotidienne s’améliore-t-elle ?
A.M. :
Il est difficile d’améliorer la situation d’une population d’un coup de baguette magique – surtout si cette population sort de deux guerres civiles [de 1993 à 2002, le Congo a connu des affrontements réguliers entre milices, notamment celle de Pascal Lissouba, président de 1992 à 1997, et celle de Denis Sassou-Nguesso, ex-président revenu au pouvoir à la suite de ces conflits armés. Il vient d’être réélu le 12 juillet dès le premier tour de la présidentielle avec plus de 78 % des suffrages]. Il y a de grands chantiers à entreprendre. Le plus urgent concerne le système de santé. L’hôpital est à rénover – en particulier celui de Brazzaville. La culture est aussi à doper : le Congo est une terre de grands hommes de culture, les guerres ont coupé cet élan. Ce pays a besoin de librairies, de bibliothèques, d’une politique de lecture dans les campagnes, etc.
C.I. :
Un grand nombre d’écrivains africains reconnus ont quitté le continent. Ils vivent en Europe ou en Amérique du Nord. Comment expliquer ces départs ?
A.M. :
Je ne pense pas que ce soit des départs par “contagion”. Chaque écrivain à son parcours, et certains abusent souvent de l’étiquette d‘“exilés" pour se fabriquer une légende qui, à la fin, devient ridicule quand on sait que beaucoup d’entre eux sont allés à l’étranger pour poursuivre leurs études, souvent payées par les gouvernements africains ! Un écrivain peut vivre n’importe où puisque l’écriture n’a pas de géographie dans sa conception. Peu importe que le roman naisse à Paris, Los Angeles ou Sydney, pourvu qu’il soit un roman. Enfin, je ne dirais pas que les “écrivains africains reconnus ont quitté l’Afrique” puisque, généralement, leur étoile a commencé à briller dès lors qu’ils se sont déplacés. Tout simplement parce que leur écriture est mise à l’épreuve du monde et que les barrières n’existent pas dans les lettres.
C.I. : Est-ce plus difficile de travailler et de créer en Afrique qu’en Occident ?
A.M. :
Pour ma part, non. Ma démarche inclut la prise en compte des voix du monde, et c’est lorsque je suis hors d’Afrique que j’ai la soif insistante de ce continent. C’est d’ailleurs curieux de constater que tous les écrivains africains qui vivent hors d’Afrique n’écrivent finalement que sur l’Afrique ! Ce qui change, c’est le regard. On ne fonctionne plus avec les clichés, on se confronte au monde, aux climats. Le tout, c’est de se dire que l’eau chaude n’oublie pas qu’elle a été froide.
28.07.2009 | Propos recueillis par Pierre Cherruau ( Courrier International)
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Compte-rendu de « Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama », essai d’Alain Foix
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 05 Aoû 2009 à 17h11 | Lu 1183 fois
Le journaliste Christian Eboulé a lu “Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama” et nous en fait un compte-rendu.
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Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama est paru aux éditions GALAADE, une petite maison d’édition parisienne très dynamique, qui a notamment publié L’intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama ; ouvrage lumineux signé Edourd Glissant et Patrick Chamoiseau. Eh bien Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama s’inscrit dans cette lignée. L’auteur, Alain Foix, est écrivain, philosophe et dramaturge. Il y a deux ans il a notamment publié Histoires de l’esclavage racontées à Marianne.
Dans cet essai, c’est d’abord le titre qui interpelle : Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama. Outre le subtil jeu de mots contenu dans ce titre, c’est aussi à un long voyage que nous invite l’auteur. Un voyage dans le temps et dans l’espace, qui nous amène de Toussaint Louverture à Barack Obama, en passant par Martin Luther King ou encore Nelson Mandela. L’ouvrage est divisé en quatre chapitres parfaitement articulés, mais qui peuvent aussi se suffire à eux-mêmes.
Dans le premier chapitre intitulé « Noir avec ou sans majuscule ? », Alain Foix s’interroge sur la raison pour laquelle une convention presque unanimement admise veut qu’on qualifie de noir, tout individu dont « la peau révèle un certain taux de mélanine indépendamment de son individualité, de son histoire, de son origine, de sa société ou de sa nation ». Pourquoi donc la persistance de cette désignation alors même que les termes infamants de « jaunes » et « rouges » qui renvoyaient respectivement aux hommes originaires d’Asie et aux Amérindiens ont été abandonnés ?
A travers l’histoire d’un Antillais et d’un Afro-américain, Alain Foix démontre notamment que le nègre est le produit de la domination du Blanc. Il montre également qu’alors que la Martinique est française depuis 1635, la France se vit d’abord comme blanche et « considère qu’on n’est Français « de couleur » que par accident. Mais surtout, il essaye de nous débarrasser de cette camisole de force que constitue la couleur de la peau, et de dynamiter quelques-uns des mythes les plus aliénants comme la fierté noire, ou encore des évidences imbéciles comme ce qu’on appelle en France « les minorités visibles ». D’ailleurs, l’auteur se demande pourquoi le noir serait plus visible que le blanc, le roux, ou le brun ; quels sont les critères de la visibilité et qu’est-ce qu’on voit exactement ?
A juste titre, Alain Foix rappelle dans le troisième chapitre de son essai que la visibilité liée à la couleur de la peau tend d’abord à stigmatiser certaines catégories de population. Il appelle donc « à solder l’impôt de la couleur et à en finir avec la négritude ». Pour Alain Foix, le Noir paie encore aujourd’hui l’impôt de la couleur. Autrement dit, il subit encore au mieux une dévalorisation de sa qualité d’homme, et au pire une négation pure et simple de cette humanité.
Pour l’auteur, les Noirs sont une composante du genre humain et leurs cultures, aussi singulières soient-elles, s’inscrivent dans un ordre universel. C’est pourquoi il dénonce tous les effets pervers du concept de négritude. Il affirme ainsi que la Négritude « comme concept de combat, loin de libérer le Noir dans un dépassement qualitatif d’une image de soi imposée par l’autre, l’enferme dans le noir plaisir autosatisfait de son paraître noir ». Car pour l’auteur, « s’affirmer Noir c’est en fait intégrer le regard de l’autre en soi, se désigner par la main de l’autre ». Pourtant, la véritable question selon lui n’est pas simplement « qui est Noir ? », mais plutôt « qu’est-ce qu’être Noir ? ». Il nous invite donc très clairement à « dépasser la condition noire, comme la négritude qui est l’une de ses expressions militantes ». Et c’est ce qu’ont réussi à réaliser Toussaint Louverture, Nelson Mandela et Barack Obama.
Pour Toussaint Louverture, qui refusa toute vengeance des anciens esclaves haïtiens sur leurs anciens maîtres blancs, ce dépassement fut formalisé dans la proclamation du Cap Français en 1801. Pour Nelson Mandela, ce fut évidemment la création de la nation arc-en-ciel, dont l’un des symboles fut la fameuse commission vérité et réconciliation. Et enfin pour Barack Obama, ce fut évidemment le fameux discours de Philadelphie du 18 mars 2008.
Christian Eboulé
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A lire dans “Libération” : Quand la France refuse les visas aux artistes et écrivains africains.
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 29 Jul 2009 à 16h29 | Lu 2560 fois
Voici, reporté ici, le texte publié ce matin dans le quotidien “Libération” (rubrique “rebonds"), texte que nous avons rédigé depuis le salon du livre de Cajarc avec Christian Eboulé pour nous insurger contre certaines injustices des ambassades africaines à l’égard des artistes africains francophones.
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Les douleurs sourdes, lancinantes, et leur corollaire, la colère, sont souvent les plus violentes, voire les plus meurtrières. Ainsi en est-il de celles qu’éprouvent actuellement bon nombre de citoyens africains au Sud du Sahara, face au sort qui leur est réservé dans la plupart des consulats français du continent. Obtenir un visa pour venir en France n’était déjà pas une sinécure, c’est de plus en plus mission impossible; et aucune catégorie de population n’est épargnée. Si l’on peut comprendre les nécessités d’une gestion rationnelle des flux migratoires, dans un environnement marqué par de multiples crises, l’on peut néanmoins s’interroger sur la mise en œuvre et les conditions d’application de la politique française d’immigration.
Alors que traditionnellement, artistes et intellectuels d’Afrique noire bénéficiaient d’une certaine bienveillance dans l’octroi des visas, la donne semble avoir complètement changé. Chaque jour, les refus de visas se multiplient, notamment en période estivale, où les invitations à participer à des festivals et autres manifestations culturelles sont nombreuses. Pis, les procédés employés pour signifier ces refus sont de plus en plus pernicieux; les rendez-vous proposés unilatéralement par les consulats, sont fixés de telle sorte qu’il est impossible d’honorer les invitations.
Invité au festival Africajarc, qui se tenait du 23 au 26 juillet dernier à Cajarc dans le Lot, l’écrivain sénégalais Fadel Dia n’a obtenu un rendez-vous que pour le 07 septembre prochain. Les Ivoiriennes Awa et Maaté du groupe les Go de Koteba, ou encore l’écrivain mauritanien Mbareck Ould Beyrouck ont eux aussi été victimes de la même logique absurde. A la frustration de ne pouvoir voyager, s’ajoute l’humiliation. Une double peine qui dans bien des cas n’est pas que symbolique. Si les artistes et les intellectuels qui vivent en Afrique, parfois au péril de leur vie, sont réduits au silence, à cause d’une gestion aveugle de l’immigration, alors quid du dialogue des cultures et de la diversité culturelle. Si ces hommes et ces femmes, qui ont volontairement choisi de vivre dans leurs pays, ne peuvent plus circuler librement, alors c’est un peu de notre culture que nous abdiquons.
Fadel Dia, septuagénaire, est l’auteur du roman La Raparille, paru aux Editions Présence Afraine, à Paris, une maison que fréquentaient entre autres Théodore Monod, Jean-Paul Sartre, Michel Leiris. L’ironie du sort est à son comble puisque, quelques mois avant, la directrice de Présence Africaine, Christiane Diop, avait été élevée au rang de chevalier de la Légion d’Honneur par le Président de la République.
La culture est le lieu par excellence de l’ouverture au monde. Le romancier Dia écrit en français et représente de ce fait le rayonnement de la langue de Molière au meme titre que les écrivains invités à Cajarc et qui résident en France. Nos Lettres peuvent-elles se payer le luxe de substituer l’ingratitude à la culture de l’échange, au moment où sonne le glas d’une littérature-monde en français ?
Alain Mabanckou, écrivain
Christian Eboulé, journaliste
”Libération”, édition du 29 juillet 2009
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Le Panaf, j’y étais, j’ai vu… Texte de Yahia Belaskri
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 25 Jul 2009 à 0h55 | Lu 1273 fois
Du 5 au 20 juillet, s’est tenu à Alger le 2ème festival culturel panafricain Alger 2009, sous le signe de « la renaissance africaine ». De partout de ce vaste continent, sont venus des femmes et des hommes, divers, différents, pluriels. Ils se sont retrouvés à Alger, ville dédale, ville labyrinthe, ville d’une rare beauté qui surprend à chaque tournant, ville sertie de trésors inestimables qu’il faut chercher, ville aimante, amante malmenée par ses enfants.
Alger recevait l’Afrique et j’y étais. En 1969, j’y étais déjà ! J’avais dix-sept ans et je découvrais, moi l’Oranais, Alger et ses charmes. Quarante ans après, je redécouvre cette ville et ses charmes. Le Panaf, comme ils disent à Alger, j’y étais donc. Hier comme aujourd’hui.
Aujourd’hui, j’ai vu des femmes et des hommes courir les places publiques pour écouter un concert, regarder un spectacle. J’ai vu des jeunes à Bab-el-Oued, à Kouba, sur l’esplanade des Martyrs, devant la Grande Poste et ailleurs, s’agglutiner devant les scènes et vibrer au premier son entendu.
J’ai vu des femmes, en hidjab ou pas, assises sur les places publiques, discutant, s’esclaffant, attendant l’heure du spectacle.
J’ai vu des hommes, en groupes, seuls aussi, fumant une clope ou pas, une canette de soda à la main ou un bol de café ou encore un thé, commenter le spectacle donné par une troupe nigériane.
J’ai vu et entendu un enfant de onze ans dire à sa mère « maman, tu ne peux savoir le bonheur que j’ai en ce moment ; jamais je n’ai encore vu de si beaux spectacles. »
J’ai vu le théâtre bondé, les salles de spectacles prises d’assaut. J’ai vu le Mama (Musée d’art moderne et contemporain), cette belle réalisation en plein centre d’Alger, accessible à tous –certains soirs jusqu’à 22H !- et les expositions des photographes Africains et celle de Mesli. J’ai vu le Musée des antiquités et celui du Bardo. J’ai vu le Palais des Raïs et la villa Abdeltif. J’y ai croisé un public bigarré, familles, couples, jeunes et moins jeunes, filles et garçons, tous attentifs, intéressés.
J’ai vu le village des artistes à Zéralda et les deux mille personnes qu’il abritait. Une belle infrastructure, fonctionnelle, agréable, équipée d’un cyber avec 72 ordinateurs –je les ai comptés-, une bibliothèque avec des livres, oui des livres, des vrais –pas beaucoup il est vrai- mais une bibliothèque qui s’enrichira d’autres titres à l’avenir ; une salle de répétition et d’enregistrement équipée de matériel moderne, et bien d’autres équipements qui facilitent la vie aux résidents. J’y ai rencontré des Zambiens, des Ivoiriens, des Sénégalais et bien d’autres, chantant, dansant, discutant, rigolant.
J’ai vu et entendu une photographe allemande dire, à propos du concert de Khaled, « j’étais en face de Khaled et derrière moi, il y avait l’Algérie. » J’ai vu et entendu un poète et écrivain Tunisien, dire « je n’ai pas pu assister au concert de Khaled, mais j’ai vu le peuple algérien aller vers lui. Jamais je n’ai vu cela. » Tous deux exprimaient ce qui était visible : la joie des Algériennes et des Algériens lors de ce Panaf.
J’ai vu autre chose, bien d’autres choses. J’ai vu la générosité des Algériens, l’épicier qui dit « vous paierez un autre jour » lorsque vous farfouillez trop longtemps à chercher la monnaie ; le taxi « ce n’est pas grave, vous me paierez une autre fois » ; le serveur d’un restaurant « vous avez oublié votre appareil photo ! » J’ai vu la sérénité des Algériens. Eh oui et j’en étais surpris, je l’avoue. Je les ai laissés il y a quelques années perturbés, fatigués, épuisés. Peut-être le sont-ils encore, ils m’ont apparu moins torturés, moins inquiets, en tous cas ils se retournent moins. J’ai vu la gentillesse des Algériens, toujours le mot et le geste qu’il faut, même lorsqu’ils disent à un homme « soyez la bienvenue ! »
J’y étais, j’ai vu, j’ai entendu et j’ai rencontré. Oui j’ai rencontré des femmes et des hommes, libraires, éditeurs, écrivains, journalistes, professeurs d’université, chercheurs, cadres du ministère de la culture. Nous avons discuté, débattu, critiqué, relevé les impasses, souligné les insuffisances et les erreurs. Nous avons aussi noté les avancées, les réalisations, les projets. Nous avons partagé des moments forts, instructifs, émouvants quelques fois. Ces femmes et ces hommes, remarquables, cultivés, ne sont pas dupes, ni candides ; ils connaissent les réalités de leur pays, sont conscients des enjeux ; ils veulent être écoutés, à Alger comme ailleurs.
Je n’élude rien, ni la souffrance des petites gens, ni l’impasse politique, ni l’absence de libertés, ni la censure qui s’exerce de temps à autre. Rien n’est éludé. Je veux juste témoigner d’un moment de fraternité, de rencontre et d’enthousiasme. Rien d’autre que dire qu’Alger a respiré durant ces quinze jours. Reste à « continuer à respirer » comme le dit Omar Mokhtar Chaalal.
Yahia Belaskri
Yahia Belaskri est l’auteur du roman ”Le Bus dans la ville”, roman paru chez Vent d’ailleurs.
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Des Noirs victimes d’actes de racisme pendant les concerts de Manu Dibango au Panaf 2009, en Algérie
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 22 Jul 2009 à 17h38 | Lu 3205 fois
« Tout être est mon être » L’émir Abd El-Kader.
Sur cette terre qui a vu naître l’Emir Abdelkader et qui se fait fort de célébrer les plus belles valeurs que nous avons en partage, des hommes ont mis ces mêmes valeurs à terre. Ils ont eu l’extrême élégance de gâcher la fête en insultant d’autres hommes avec une brutalité que n’autorise que la piètre estime qu’un être peut avoir de lui-même. Ils se sont cru fondés d’imiter les cris d’un singe et de jeter des pierres à ces hommes au seul motif de la couleur de leur peau.
Si nous posons qu’il faut combattre la haine sur tous les fronts, nous concevons que tout un chacun est libre de se voiler la conscience et de se conduire comme il l’entend.
Qu’on nous permette, en vertu de ce principe, de dire que notre écœurement est total et qu’il n’a d’égal que notre honte en cet instant où l’intelligence, tirée vers le bas par les ténèbres, ne sort pas grandie de cette épreuve.
Le grand Manu Dibango, mis au courant de l’incident, a eu peur de jouer sur l’esplanade dédiée aux Martyrs. Notre blessure est grande. Nous nous inclinons devant ces hommes et ces femmes, venus de toute l’Afrique et qui croient, à juste titre, que ce pays est le leur. Nous leur offrons notre estime et notre fraternité. Les accepteront-ils simplement ? Nous les en conjurons pourtant.
Nous aimons à croire, en notre « intranquille » innocence, que tous les hommes sont frères et que nul d’entre nous ne répugnerait à faire sien ce mot lumineux de Bachelard qui doit nous guider en toutes circonstances : « l’amour de notre prochain est notre destin le plus intime. »
Kebir-Mustapha Ammi (écrivain d’origine maroco-algérienne), Yahia Belaskri (écrivain d’origine algérienne), Karim Chikh(éditeur algérien, éditions APIC )
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“Le Bus dans la ville”, roman de Yahia Belaskri
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 12 Jul 2009 à 17h58 | Lu 1143 fois
Le Bus dans la ville, paru aux Editions Vents d’ailleurs est un récit bref, vif et attachant. Le narrateur est assis avec quelques un de ses proches dans un bus qui sillonne une ville d’Algérie dont le nom n’est pas désigné. Il y a aussi des passagers ordinaires. Qui montent. Qui descendent. On sait, à travers les descriptions que nous sommes à Oran. La ville de l’enfance du narrateur. Sa ville natale. C’est aussi la ville de sa jeunesse. Mais il devient presque un étranger. Il n’y habite plus. Donc Rome n’est plus dans Rome. Les ombres des amis d’enfance sont dressées à l’instar des fantômes qui regardent la déliquescence d’une époque.
Yahia Belaskri a réussi en un trait bref à nous plonger dans la vie et les angoisses de toute une population. La causticité et le regard sans concessions porté sur « la ville » nous rappellent les pages du Cahier d’un retour au pays natal de Césaire : ville plate, ville malade de son avenir, oublieuse de son passé, ville en bord de mer sans la mer…
Le destin ici est tragique : le narrateur fauché autrefois par une automobile a survécu. Son père fauché par un bus a quitté ce monde après un séjour dans un hôpital. La mère, veuve silencieuse a vu ses enfants partir aux quatre coins du pays. Un des frères est sorti de prison, mais où le trouver ?…
Il y a aussi ces amours d’enfance, cette fascination pour l’autre sexe, pour cette actrice de théâtre ou cette femme convoitée par tout le quartier. Il y a de la vie dans ce roman d’ombres et de lumière meme si le paysage blessé, tente de réparer ses entailles…
L’amour de la littérature, la pratique de la dramaturgie bouleversent la conscience d’une jeunesse poussée dans le “socialisme spéficique”. Et lorsque le narrateur, quelques années plus tard devient un responsable des ressources humaines c’est pour se rendre compte de “l’absurdité” de l’Administration qui le vire parce qu’il n’a pas embauché le parent de quelqu’un qui prétend avoir de longs bras.
La force de ce livre c’est aussi ces « arrêts » de bus – on aurait dit des « arrêts sur image ». Des passagers qui entrent, qui descendent, tous le visage marqué par la peur, La peur du passé, mais surtout la peur de l’avenir. Et lorsque le narrateur revit son passage dans le Sud de l’Algérie c’est tout un peuple qui parle, le peuple noir qui est majoritaire dans cette région. Le racisme, la ségrégation et la discrimination dans le sud sont ici dénoncés avec vigueur. Les Noirs du sud travaillent chez les gens du nord.
Le Bus dans la ville est un hymne vibrant. Qu’on ne traduise pas la colère du narrateur en une sorte de mépris. Derrière ces mots qui crépitent s’élève l’un des plus grands chants d’amour jamais écrit par un Oranais pour sa ville – une ville qui devient très vite celle du lecteur…
Le Bus dans la ville, de Yahia Belaskri, Ed.Vents d’ailleurs, Paris, 2008, 128 pages.
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Tati Loutard, un grand poète rejoint sa Muse Néné Amélia
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 09 Jul 2009 à 22h18 | Lu 2616 fois
J’ai appris depuis Alger que Jean-Baptiste Tati-Loutard est mort le 4 juillet dernier.
Loutard ? J’ai connu le poète dont j’ai appris les textes au lycée. J’ai rencontré l’homme dans les années 90 au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, à Paris alors qu’il n’était plus ministre au Congo. C’était pour lui la traversée du désert. Sa disparition n’est pas seulement une perte pour la poésie congolaise, ce grand poète était l’une des voix les plus importantes de la poésie d’expression française (membre du Haut Conseil de la Francophonie, il fut couronné par l’Académie française pour sa contribution au rayonnement de la langue française). Salué pour son lyrisme, l’exigence de son écriture, la force de ses réflexions dans ses célèbres « Art poétiques », Loutard aura marqué toute une génération de jeunes auteurs congolais a qui il consacra L’Anthologie de la poésie congolaise (rééditée en 2003 sous le titre de Nouvelle anthologie de la poésie congolaise, Ed. Hatier International). Dès 1968, ses deux premiers recueils de poèmes, Poèmes de la mer et Les racines congolaises ouvraient une autre voie singulière dans un paysage littéraire du continent noir marqué par la négritude et ses épigones. Il ne s’agissait pas pour lui de bêler en masse mais de regarder l’Homme dans ses tourments. D’où le repli vers la nature et les thèmes éternels : la Mort, l’Amour, la nostalgie de la terre congolaise et la fascination pour l’Art – en particulier la peinture. Il nous fera découvrir l’école de peinture de Poto-Poto et le grand peintre Gotène qui illustra l’un de ses plus beaux recueils, Les Normes du temps (Ed. Montnoir, 1974).
C’est au poète que je souhaite rendre hommage ici. C’est ce qui nous réunissait. Dès mes premiers textes poétiques je ne cachais pas ma fascination pour cet univers à la fois apaisé et traversé par les fêlures de l’existence…
Il y a quelques années, Néné Amélia, son épouse nous quittait déjà. Elle était une poétesse. J’avais eu l’impression que désormais Loutard n’était plus qu’un oiseau qui volait d’une seule aile et qui perdait des plumes à chaque saison sèche. S’il lui arrivait de se poser sur un arbre c’était pour reprendre aussitôt son envol vers l’horizon, dans l’espoir d’atteindre « les normes du temps ». Or il n’avait plus la notion du temps. Néné Amélia l’avait précédé dans l’autre monde, elle qui fut sa muse, cette muse qui survolait la plupart des textes poétiques…
L’ensemble de l’œuvre de Loutard est disponible sous le titre « Œuvres poétiques », aux éditions Présence Africaine, 2007. Il n’est jamais trop tard pour aller à la rencontre d’un poète…
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Littérature sans frontières
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 03 Jul 2009 à 18h13 | Lu 2125 fois
C’est la première fois que je mets les pieds en Algérie. L’aéroport International Boumedienne grouille de monde. On me dit qu’il y a un charter qui vient d’atterrir et qui a transporté plusieurs ressortissants d’autres pays africains pour le Festival panafricain auquel nous avons été plusieurs à être invités : Sami Tchak, Louis-Philippe Dalembert, Yahia Belaskri, Anouar Benmalek… C’est le deuxième Congrès de ce genre en Algérie. Le premier a eu lieu il y a quarante ans. Comment ne pas applaudir l’initiative des éditions APIC – une maison algérienne – qui a eu l’idée de demander l’impression de nos livres en poche en Algérie. Ce qui permet une diffusion plus large et à un prix abordable. C’est toujours ce paradoxe : l’Afrique qui écrit des livres qui n’arrivent pas aux Africains. Des écrivains qui ne rencontrent pas ceux que certains appellent « les lecteurs naturels ». Cette expression m’horripile. Il n’y a pas de lectorat naturel. Autrement c’est la mort de la littérature. Nous avons rêvé des univers lointains, nous avons voyagé grâce aux livres. Cela n’aurait pas été possible si nous nous étions cantonnés à cette notion nationaliste et grégaire de « lecteurs naturels ». Nous ne lirions alors que les auteurs de notre espace et gâcherions nos chances de devenir des “écrivains japonais”. Il s’agit de rendre la littérature sans frontières. Ces frontières sont infranchissables à cause de l’écart entre le Nord et le Sud. Mais aussi du monopole de l’Hexagone sur l’édition - les grandes maisons d’éditions sont basées dans les capitales des anciens pays colonisateurs et aucun pays d’Afrique noire francophone n’arrive jusqu’à présent à installer une maison d’édition de référence dans le continent.
Les Institutions ne bougent pas ? A nous de renoncer à nos droits sur les livres destinés au Sud et donc de permettre aux éditeurs locaux de réimprimer les ouvrages parus en France et de les écouler sur place. C’est ce que nous avons fait en Algérie. Sans regrets. Nous l’avions déjà fait pour Haiti - et nous le referons pour ce pays l’année prochaine. Notre verre est petit, mais nous buvons dans notre verre. Et s’il faut vider la mer à l’aide d’une fourchette pour que les livres arrivent en Afrique ou dans les autres pays du Sud, nous le ferons. Sans geindre. Parce qu’il s’agit d’une question vitale…
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Laferrière et Beigbeder font leur rentrée chez Grasset
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 01 Jul 2009 à 16h06 | Lu 1270 fois
Paris. Café « Le Bonaparte »…
J’ai rendez-vous avec un producteur de cinéma, son assistante, le réalisateur et Joelle qui s’occupe des droits cinématographiques aux éditions du Seuil. Il fait très chaud, la chaleur semble provenir du macadam. Les embouteillages n’arragent pas les choses. Il vaut mieux marcher que de s’emprisonner dans une automobile. Prendre place sur la terrasse c’est un peu accepter d’aller en enfer. Nous choisissons de nous attabler à l’intérieur. Pendant que je passe entre les tables, je remarque un type aux longs cheveux, la barbe de séducteur. C’est lui, Frédéric Beigbeder (photo). Je le reconnais. Nous nous saluons. Je sais qu’il se passe quelque chose. De grave ? N’exagérons pas. Rien de grave ne se passe au Bonaparte. C’est un lieu pour élaborer des stratégies. Une dame est assise en face de Beigbeder et prend des notes. Il me la présente comme une journaliste des Echos. Tout d’un coup je me rends compte que la rentrée littéraire commence déjà quelques mois avant la sortie de tous ces livres qui viendront livrer une guerre sans merci sur les tables libraires. On le sait : on ne parlera en gros que d’une vingtaine de livres. Une dizaine d’entre eux se tailleront la plus grande place. Cinq d’entre eux seront couronnés par les prix littéraires les plus importants d’automne. Beigbeder est déjà sur le terrain. Je l’appelle souvent le « saltimbanque des lettres françaises ». Il en rigole toujours - la journaliste note la blague. Ses chroniques dans Lire sont d’une intelligence rare. C’est lui qui a inventé la formule de “la critique apothicaire”. Cette critique qui ne s’occupe que du classement des ventes, de ce que l’écrivain gagne ou va gagner et non de l’importance du livre dans le paysage littéraire…
Beigbeder va publier son roman en aout. Avec un titre qui est tout un programme à lui seul : Un roman français. Il y a quelque chose de Jean-Paul Dubois dans ce titre, lui qui écrivit Une vie française, roman couronné par le Fémina. Le livre de Beigbeder je l’ai reçu il y a quelques jours. L’auteur est étonné. Je lui dit que deux grands livres vont se démarquer. Que les deux sont publiés chez Grasset. Son roman et celui de Dany Laferrière, le très étrange Enigme du retour auquel je vais consacrer un article dans les pages littéraires du Figaro à la rentrée. Beigbeder acquiesce. Il l’a lu. Il est tombé sous le charme de cette écriture inventive et originale. De cette forme hardie. Beigbeder et Laferrière ont presque regardé dans la meme direction : la quête de leur être. Avec l’humour qui est le sien, Beigbeder dit que son livre c’est l’histoire d’un pays qui a réussi à perdre deux guerres en faisant croire qu’il les avait gagnées, et ensuite à perdre son empire colonial en faisant comme si cela ne changeait rien à son importance. Ce pays c’est la France. Mais il y a son enfance, son passé – ce qu’on n’avait jamais lu jusqu’alors. Du moins de façon très prononcée comme dans Un roman français. Il y a le père. Il y a le frère. Il y a la nostalgie. Comme chez Laferrière. Deux « fausses » autofictions. Parce qu’en lisant ces livres on est contaminé par leur élan. Les itinéraires échappent aux auteurs et deviennent notre univers. Deux grands livres chez un même éditeur, cela promet du remue-ménage. Les paris sont ouverts. Pour notre bonheur, nous les lecteurs…
Un roman français, de Frédéric Beigbeder, Grasset, parution, aout 2009
L’Enigme du retour, de Dany Laferrière, Grasset, parution, aout 2009
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Mon cousin de la Nouvelle Orléans
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 24 Jun 2009 à 19h26 | Lu 1418 fois
Voilà, c’est toujours cette atmosphère de ville naufragée lorsqu’on arrive ici, à New Orleans. Un immeuble s’élève au milieu de rien. Les vitres démantibulées. De l’herbe qui pousse sur le macadam – du jamais vu. Mais là où est passé un cyclone tout est possible. Sur le trottoir de Common Street un afro-américain m’arrête. C’est un clochard. Il me demande une cigarette, puis une pièce de monnaie. Je n’ai que des euros. Il me somme de faire le change. Et puis quoi encore, me dis-je. Je n’ai en fait pas de droit sur ma propre monnaie. Un billet de banque est une offense pour un être dont le visage est encore zébré de cicatrices d’une catastrophe naturelle. Ce qu’il faut à cet homme c’est plus qu’une pièce. Il a perdu le sens des rêves. Ses songes tournent en rond, et parfois, sinon le plus souvent, ils empruntent la direction opposée du futur. Le sens giratoire des rêves. Oui, c’est cela. Je lui dis que je reviendrai dans 5 minutes lui donner un billet. « Je ne te crois pas, frère. Ceux qui disent ça ne reviennent jamais. Ma vie c’est cela. Des gens qui me disent qu’ils reviendront et qui ne sont jamais revenus. C’est pour cela que je reste sur le trottoir. Je ne sais plus quel train emprunter pour arriver jusqu’à la gare de la vie. Alors ne me mens pas, passe ton chemin et va vivre ton opulence de l’autre côté de Bourbon Street où tous les touristes viennent laisser cours à leurs vices »…
Son discours me pince le cœur. Comment lui dire que ma vie aussi est faite de départs, des gens qui m’ont promis qu’ils seront là, qu’ils reviendront me voir et qui ne sont jamais revenus ? Je pense à mon cousin Bertin Miyalou : il s’est donné la mort quelques jours après mon départ pour la France, à la fin des années quatre-vingts. Nous vivions dans le même studio à Pointe-Noire, puis à Brazzaville - avenue Loutassi. Il n’a jamais voulu que je parte. Que je brise ce lien. Nous respirions le meme air. En partant je lui ai ôté la vie. Je lui ai coupé le souffle. Je suis aussi complice que la corde qu’il utilisa pour aboutir à la pendaison.
C’est étrange comme cet Afro-américain ressemble à mon cousin. Même regard sombre. Et si c’était lui ? Alors je fonce vers un distributeur. Je tire de l’argent. Je ne sais plus combien. Je reviens vers le type, je lui dis : « Voilà, mon cher Bertin Miyalou ». Il regarde les billets, presque hébété que je sois revenu sur mes pas. Il les empoche vite et murmure : « Bertin Miyalou c’est qui ? »
J’étais déjà parti…
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L’enigme du retour, Dany Laferrière, Pauline Kengué et l’écrivain algérien
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 18 Jun 2009 à 17h12 | Lu 2490 fois
Je suis arrivé à Montréal depuis quelques jours. Depuis l’hôtel Le Delta – 475 rue du Président Kennedy – j’écris quelques lignes d’un roman qui brasse mon enfance et dont j’ignore encore les grandes lignes. Je ne sais jamais ce qui peut se passer d’une page à une autre. J’écris comme certaines bêtes picorent. Je gratte la terre, je trouve des graines, et j’avale celle qui peut aisément passer à travers ma gorge…
Il y a des travaux dans la rue. Cela n’arrange pas les choses. Alors je regarde par la fenêtre. Au loin j’aperçois le quartier de mon éternel frère, Dany Laferrière. Que fait-il ? Hier nous avons discuté toute la nuit. Il m’a lu des passages de son prochain roman L’Enigme du retour – qui sort en France en fin aout aux Editions Grasset à Paris et aux Editions Boréal à Montréal. J’ai reçu le livre que je ne quitte plus. C’est le livre le plus apaisé et le plus tendre de mon ami. Je suis plus que bouleversé. C’est un autre Laferrière. Dans le fond et dans la forme. C’est un roman qui va forcément se démarquer de la production littéraire de la rentrée prochaine. C’est le roman d’un très grand écrivain. Je le sais. Je le sens. Un roman qui mêle haïkus et récits. Un roman qui se déplace, qui explose, qui tend ses tentacules à travers le monde. L’enigme c’est le retour. J’ai vu Laferrière écrire ce livre à Petionville (Haiti), à Paris, à Brives, en Guadeloupe. Un roman dans lequel ma propre mère Pauline Kengué est présente. Je n’aurais jamais bâti une telle demeure à celle qui occupe mes textes. On n’entre pas dans mes livres sans passer par Pauline Kengué. Laferrière m’avait caché cela. Parce qu’il l’écrivait. On pouvait parler de tout. Sauf de ce passage qui me concernait – ou plutôt qui concernait cette femme. Laferrière ne m’avait pas dit que cette femme, morte au Congo en 1995, ressusciterait en Haïti…
Hier dans une émission télé de Radio-Canada-Télé ( http://www.radio-canada.ca/emissions/bons_baisers_de_france/2009/chronique.asp?idChronique=82821 ) on a voulu que je parle du hockey. C’est le sport national au Canada. J’ai dit que je ne comprenais rien à ça. Que lorsque je regardais des matches de hockey à la télé je me demandais toujours ce que les joueurs recherchaient en patinant comme des démons avec leurs vêtements de zouaves. Non, je ne comprends rien à ce sport. Alors je retourne à ma lecture. La lecture de L’Enigme du retour…
Demain je reprends l’avion pour Marseille. Je dois présenter une conférence. Ceux qui vont m’entendre ne savent pas encore que je vais déclarer que je suis un écrivain algérien. De l’Algérie noire, bien entendu. Je n’aurai même pas à le démontrer puisque cela saute aux yeux. Je suis devenu plus que jamais un écrivain algérien depuis qu’on a failli m’interdire le séjour dans ce pays-là. Tout écrivain devrait donc opter pour la citoyenneté d’un pays qui lui ferme ses frontières…
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Dieudonné et la “ liste antisioniste”
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 03 Jun 2009 à 22h18 | Lu 1947 fois
Le comédien Dieudonné a donc une fois de plus fait la une des journaux. En décidant de se présenter aux élections européennes avec ses amis de la « liste antisioniste », que veut nous faire comprendre le franco-camerounais ? Il semblerait même qu’il ait obtenu une conversation avec le terroriste Carlos depuis son bagne et que ce prisonnier soutiendrait la cause de cette liste. Coup de fil dont le porte-parole du gouvernement français Luc Chatel semble réfuter l’authenticité tant il lui paraît impossible de laisser parler un forçat dont les contacts avec l’extérieur sont très cadrés. Une enquête serait à cet effet ouverte : ”A ma connaissance, M. Carlos a la possibilité d’appeler quelques personnes depuis sa cellule mais ce sont des appels dits ‘désignés’, j’imagine mal que M. Dieudonné fasse partie des appels désignés de Carlos”, a-t-il déclaré sur RTL…
Une réunion de la liste de Dieudonné a fait salle pleine au Théâtre de la Main d’Or – qui appartient au comédien. Chacun aurait déboursé plus de 8 euros pour écouter les candidats lancés dans leur campagne en Ile-de-France. Outre le comédien Dieudonné, on note la présence dans cette liste du polémiste Alain Soral (en arrière-plan sur la photo) et de Yahia Gouasmi, président du Parti antisioniste (chiite radical).
Toujours est-il que Dieudonné a réussi une fois de plus de faire parler de lui… par ses détracteurs. Ceux-là qui, pourtant, souhaitent le faire taire. Ironie du sort ?
De tout cela je retiens qu’il s’agit du malaise de la société française, une société qui a du mal à gérer la composition de sa population – la question du regard qu’on porte sur l’Autre est plus que d’actualité. L’absence d’une lecture objective de l’Histoire est patente. Parce que cette histoire est écrite de manière unilatérale. Toutefois, si par moments il arrive qu’on veuille s’appesantir sur la posture (ou les postures) de Dieudonné, un doute finit par traverser l’esprit. Parce que demeurent des zones d’ombre. Parce que le combat que mène le comédien est souvent gêné par les méthodes et l’idéologie qui l’entourent. Comment par exemple expliquer aux immigrés de France ses accointances avec Le Pen, un personnage qui a toujours fondé sa politique sur l’exclusion de l’Autre ?
Photo AFP/Jacques Demarthon
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Existe-t-il une “pensée noire” ?
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 21 Mai 2009 à 0h46 | Lu 3523 fois
L’hebdomadaire “Le Point” consacre un hors-serie intitulé “La Pensée noire” que vous pouvez trouver en kiosque actuellement. Plusieurs intellectuels du monde noir ont jeté un regard sur l’état actuel de cette “pensée” et ses “textes fondamentaux” - en gros ce qu’il faut savoir pour comprendre l’évolution actuelle du peuple noir. J’ai évoqué la place de James Baldwin et l’importance de son chef-d’oeuvre “La prochaine fois, le feu” dans l’émancipation des Noirs d’Amérique. Plusieurs analyses touchent des domaines aussi variés que le rap, l’immigration, l’antisémitisme, l’élection de Barack Obama ou la colonisation. Une interview d’Edouard Glissant donne à l’ensemble une vue très ouverte vers le futur. Une bibliographie permet d’aller plus loin et de saisir l’état de la recherche sur la question. Un document utile à avoir dans sa bibliothèque.
Voici l’introduction de cet hors-série faite par Catherine Golliau, rédactrice en chef des hors-séries au Point :
Un hors-série du Point sur la pensée noire ? Certains s’en étonnent. Pourquoi ? Parce que la pensée noire n’existe pas ? Il est vrai que les textes (une trentaine), présentés dans ce vingt-deuxième numéro de la collection Les Textes fondamentaux , n’ont rien à voir avec un traité de Spinoza : ce sont des récits autobiographiques d’anciens esclaves, des discours politiques contre l’esclavage, le racisme, la ségrégation ou la colonisation, des essais sociologiques, des romans, des poèmes… Ce sont des cris de douleur ou de rage, des appels au pardon et des réflexions sur le problème racial, des textes qui parlent avec les tripes plus que des traités métaphysiques. C’est que la pensée noire, c’est d’abord se penser noir, et affronter le regard du Blanc. Mais penser en couleur, n’est-ce pas nécessairement penser de manière raciste ? Non, même si certains auteurs noirs soutiennent des thèses dignes des programmes de l’extrême droite. Pas question, ici, de faire de l’angélisme : le racisme n’est pas seulement de couleur blanche, et M. Le Pen n’aurait pas osé prononcer les discours de Farrakhan, chef du mouvement Nation of Islam.
Impossible pourtant de mettre tout le monde dans le même sac. Ce hors-série aurait pu en effet tout aussi bien s’intituler “Pensées noires”, tant les prises de position sont plurielles, des écrits de Du Bois ou de Césaire à ceux de Fanon et de Malcolm X. Tous, pourtant, ont tenté de répondre à la même question : comment se penser homme quand on vous a voulu objet ? Bien sûr, c’était hier, face à l’esclavage, à la colonisation et à la ségrégation. Et aujourd’hui ? Des piquets de grève de Guadeloupe aux conflits interethniques africains, du racisme de monsieur Tout-le-Monde à l’antisémitisme d’un Dieudonné, le monde noir n’est pas guéri de la blessure de l’esclavage, même chez les plus jeunes. Pourtant, il faut aller au-delà, comme l’a prôné Barack Obama le 18 mars 2008, à Philadelphie, et comme le soulignent dans ce hors-série des personnalités aussi importantes que le poète martiniquais Édouard Glissant ou le sociologue britannique Paul Gilroy. Après la pensée noire, la pensée métisse ? Pourquoi pas ? Ce serait une bonne idée pour un hors-série du Point .
Catherine Golliau
Le Point hors-série, La Pensée noire - Les textes fondamentaux, 132 pages, 6,50 euros, en kiosque actuellement.
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“Verre Cassé” à l’occasion du 20 ème anniversaire du festival “ Etonnants voyageurs” à Saint-Malo
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 19 Mai 2009 à 12h28 | Lu 1037 fois
Communiqué du Festival Etonnants-Voyageurs qui célèbre ses 20 ans :
Une grande soirée-événement le dimanche 31 mai à 21 heures à Saint-Malo : en coproduction avec le Théâtre de Saint-Malo, une représentation exceptionnelle de Verre Cassé, le roman d’Alain Mabanckou – premier lauréat du Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs en 2005 –.
Enfin adapté à la scène en France par le musée Dapper sous la direction de Gerty Dambury cette pièce est jouée par Tadié Tuéné (Une saison de machettes mis en scène par Dominique Lurcel, L’ivrogne dans la brousse adapté par Philippe Adrien…) et Jean Bédiébé (Chocolat de Claire Denis, Kirikou et les bêtes sauvages de Michel Ocelot et Bénédicte Gallot…) dans les rôles principaux.
En scène, donc : Le Crédit a voyagé, un bar congolais où se croisent les plus improbables trajectoires. La geste de ces ivrognes sublimement poètes c’est un peu comme De Gaulle dans la brousse ou des éléphants sur le périph’ parisien, toute la relation Nord-Sud – les relations humaines – repassée au prisme des réflexions de Verre Cassé lui-même, « Diogène des bars », et de son miroir, L’escargot entêté, accoucheur d’histoires et tenancier du Crédit a voyagé.
Le site du THEATRE DE SAINT-MALO : http://www.theatresaintmalo.com/accueil.php
Pour réserver vos places “ Verre Cassé” : http://illeetvilaine-prestataire-billet.for-system.com/index.aspx?Globales/ListeIdFournisseur=12132
Le programme du Festival Etonnants Voyageurs : http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?rubrique11
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“Black Bazar” : le “livre audio” sort le 13 mai en librairie
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 07 Mai 2009 à 12h34 | Lu 1836 fois
Le livre audio prend une expansion en France – aux Etats-Unis ce mode d’accès à la création littéraire est très répandu. C’est ainsi que j’avais écouté en anglais « Des Souris et des hommes », le chef-d’œuvre de Steinbeck ou encore « Beloved » de Toni Morrison. Et j’étais loin d’imaginer qu’un jour mes propres personnages quitteraient l’intimité de la page d’un livre pour devenir des “entités” sonores. C’est désormais une réalité…
En effet, à partir du 13 mai la version audio de « Black Bazar » sera disponible, éditée par Audiolib – éditeur sonore français dont le catalogue est aussi riche que varié, brassant aussi bien la littérature française qu’étrangère : Jean Echenoz, Amélie Nothomb, Boris Vian, Stephenie Meyer, David Lodge, Yasmina Khadra, François Cheng, Françoise Sagan, etc.).
Le comédien français Paul Borne a lu intégralement le roman. Je fis sa connaissance au Musée Dapper en janvier 2009 lors de la rencontre-signature à l’occasion de la parution de “Black Bazar”. Le Musée Dapper l’avait choisi comme lecteur de quelques extraits du livre avant la rencontre. Ce fut le coup de foudre vocal.
Par la suite, lorsque les éditions Audiolib ont demandé et acquis les droits d’exploitation du roman auprès de mon éditeur Le Seuil, j’ai immédiatement pensé à Paul Borne, à cette voix grave et sereine. Je l’ai proposé naturellement comme lecteur…
Paul Borne a travaillé au théâtre et au cinéma et participe à des lectures de textes publiques. Professionnel reconnu du doublage, il est la “voix française” de Dennis Haysbert dans les films 24h chrono, Loin du Paradis ou celle de Laurence Fishburne dans Mystic River, Mission Impossible, Las Vegas 21, Les Experts…
L’occasion pour moi de le remercier ici pour ce voyage, pour cette “lecture” qui m’a appris beaucoup de choses puisque j’ai assisté pendant une journée entière à l’enregistrement, dans le 1er arrondissement de Paris.
Ce livre sonore est suivi d’un entretien exclusif que nous avons réalisé juste à la fin de l’enregistrement.
Pour en savoir plus :
Extraits de l’entretien sur l’enregistrement audio : : http://www.audiolib.fr/bonus.html?voir_la_video=blackbazardvpal1Mbps
Extraits de Black Bazar lu par Paul Borne : http://www.audiolib.fr/collections/litterature/black-bazar.html#ecouter_extrait
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Basketball et boxe : le monde et l’hégémonie américaine
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 02 Mai 2009 à 1h13 | Lu 1473 fois
Les mois d’avril, mai et juin sont les mois des finales de basketball aux Etats-Unis. Je regarde tout cela de très près – au point même d’oublier de manger. Je m’enferme chez moi, je décroche le téléphone pendant les matches et je grignote quelques carottes – c’est maintenant mon petit péché, au moins ça ne fait pas grossir m’a dit ma voisine. Ces joueurs de basket sont des géants, je vous dis. Ils sont presque des dieux, sauf qu’à la différence de dieu que les hommes rémunèrent en prières, nos dieux du basket, eux, se font payer des sommes faramineuses pour une activité que certains réduiraient trop vite au lancer d’un ballon dans un panier troué et perché. Moi j’y vois de l’art, du rêve, de l’endurance, de la tragédie, du sens collectif. Quand on regarde deux équipes américaines jouer, on se dit qu’il n’y a que des Noirs. Tout comme la boxe, le foot américain etc. – le basket serait aussi un truc pour les nègres parce qu’ils sont censés l’avoir dans la peau ?
Vivant à Los Angeles, dois-je naturellement soutenir notre équipe les Los Angeles-Lakers ? En fait je suis toujours derrière l’équipe qui court après le score, l’équipe qui franchit pour la première fois une étape de ces finales. Elle tranche avec les autres qui ont de la bouteille et qui alignent des vedettes capricieuses et mégalomanes. Comment un entraineur peut engueuler un tel joueur à qui l’on paye par mois le salaire de presque une vie d’un salarié ordinaire ? Et puis j’ai horreur des joueurs presque imbus de leur talent comme ce Kobe Bryant des Lakers. J’aime l’équipe de Chicago parce qu’il y a l’enfant de l’ancien tennisman Yannick Noah qui y joue (Joakim Noah, ici en photo avec le maillot des “Chicago Bulls”, son équipe actuelle). C’est incroyable comme le père et le fils ont les mêmes tics et cette rage de vaincre ! Le gamin a hérité de la gouaille du père, cette gouaille qui l’avait fait gagner Roland Garros il y a quelques décennies. J’aime l’équipe de Philadelphie parce qu’elle a un joueur qui s’appelle Dalembert – et je crois qu’il doit y avoir un lien entre lui et mon ami écrivain Louis-Philippe Dalembert qui vient de publier un livre mignifique que je vous recommande : Le roman de Cuba (éd. du Rocher). Ils ont aussi la même tronche…
Bon, je fantasme sans doute, je vois des Dalembert partout, des Haïtiens à chaque coin de la terre !
Au fond le sport que j’aime le plus, c’est la boxe. Je ne rate aucun matche sur HBO – et c’est surtout pour cette discipline que j’ai pris le câble. La boxe et moi c’est une longue histoire. En 1974 j’ai regardé pour la première fois la télé, et c’était un combat qui opposait Mohammed Ali à George Foreman. Ils combattaient au Zaïre. C’était encore le bon temps où les combats se déroulaient dans le monde entier, la boxe disait le monde. Songez par exemple que George Foreman et Joe Frazier ont combattu dans les années 70 à Kingstone (Jamaique) ou encore le meme George Foreman qui à mis KO son adversaire à Caracas (Venezuela). Comment ne pas oublier l’un des combats les plus légendaires de la boxe : l’affrontement d’Ali et Frazier… à Manille (Philippines). La boxe utlisait alors la géographie, la connaissance des peuples, l’expansion du bel art…
De nos jours j’ai le sentiment que ces combats de boxe – en tout cas les plus importants – ne se font plus qu’aux Etats-Unis, dans un périmètre très dirigé : à Las Vegas, en Californie, au Madison Square Garden à New York etc. Le boxeur américain devient souvent champion du monde sans aller chercher son titre dans le monde, hors de son pays. Si tu es un champion d’ailleurs (d’’Europe ou d’Afrique par exemple), on te regarde de haut, on a l’impression que tu n’es qu’un amateur. Le sport c’est aussi ça, l’Amérique qui veut tout dicter, tout dominer.
Bon, je dois vous quitter. Le basket commence à la télé dans quelques minutes : l’équipe du Michigan (Les Pistons) joue contre celle de L’Ohio ( Les Cavaliers)…
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Votre président déclare-t-il ses revenus et paye-t-il ses impôts ?
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 16 Avr 2009 à 10h43 | Lu 4453 fois
Avril 2009 : tous les américains ont pu lire la feuille de déclaration des revenus de la famille Obama. Le président américain et son épouse ont déclaré des revenus annuels d’un peu plus de 2. 650.000 dollars. Le couple a ainsi payé plus de 850,000 dollars à l’Etat fédéral et près de 78,000 dollars à l’Etat de l’Illinois… (cf. lien en fin de cette chronique)
Obama millionnaire ? Ce sont les droits d’auteur des deux livres publiés par le président qui ont « gonflé » les revenus du foyer. On ne devient pas président dans le dessein de s’enrichir !
En regardant de près cette déclaration des revenus, j’ai songé aux présidents africains. Quel africain en effet a déjà « vu de ses propres yeux » la déclaration d’impôts de son président ? Mystère…
Payent-ils vraiment les impôts, nos présidents des tropiques ? Si oui - parce qu’il faut en tout temps accorder le bénéfice de la bonne foi - comment alors se calculerait leur assiette d’imposition si leur fortune personnelle correspond au centime près à la richesse entière de leur pays ?
Payer les impôts signifie déclarer ce qu’on a. Or depuis « les soleils des indépendances » le dirigeant politique africain pratique l’opacité absolue des revenus. Les taxes et autres contributions payées par les populations viennent gonfler une « caisse noire » dans laquelle les ministres et le président puisent sans vergogne.
Au fond, il ne s’agit plus de rechercher qui est « démocrate » ou dictateur en Afrique. La ligne de démarcation est désormais la suivante : le démocrate paye ses impôts et rend public sa déclaration ; le dictateur – et donc le détourneur de fonds publics – ne déclare jamais ses revenus.
Une chose est certaine : si votre président paye ses impôts, faites-lui confiance. Au moins aura-t-il illustré un des devoirs du citoyen…
La déclaration d’imposition de la famille Obama :
http://media.mcclatchydc.com/smedia/2009/04/15/17/Talev-2009-Obama-1040.source.prod_affiliate.91.pdf
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A propos du dernier roman de Stéphanie Hochet
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 08 Avr 2009 à 8h15 | Lu 1280 fois
Marie, le narrateur de Combat de l’amour et de la faim, n’a pas connu son père biologique. Il a passé son adolescence à Baton Rouge (Nouvelle Orléans) avec sa mère Lula qui « collectionnait » les hommes. Il y a eu, parmi ces hommes de passage, Ernst Riddle et ses bonnes manières ; le violent Daniel Micebull, médecin, politicien. Lula épousera cependant un pasteur très rigide, veuf et déjà père de deux enfants : le hargneux Tombery et la mystérieuse Heather. Lorsque cette dernière tombe enceinte, tout laisse à croire que Marie est le « coupable » de ce péché. Comment prouverait-il son innocence ? Pouvait-il d’ailleurs rétablir la réalité des faits alors que sa propre mère avait pris parti pour le pasteur ? C’est donc une tempête qui s’abat dans ce foyer du début du XXème siècle. Marie n’a plus d’autre choix que de prendre la poudre d’escampette.
Commence ainsi une longue période d’errance. Pour survivre notre narrateur devient tour à tour plongeur, aide-plombier, télégraphiste, puis rédacteur dans une revue d’agriculture à Cottonport. John Clemens, le directeur de la revue, apprécie son travail, l’invite à diner. Marie épousera May, la fille de son patron. L’aisance, le confort sont alors au rendez-vous.
La grande vie ? Certainement. Mais pas pour longtemps. Voici notre héros qui découvre les charmes de l’alcool, mais devient la marionnette de ce beau-père encombrant qui rêve d’avoir un petit-fils. Or le temps a fini par éroder ce mariage, d’autant que pour Marie il ne s’agissait que d’un « plaisir de la chair ». Du coup, lorsqu’un train passe, Marie songe à sa liberté. Pour lui les nuits ne sont plus que des instants de monotonie jusqu’au jour où, résolu, il subtilise une forte somme d’argent du compte de son épouse et disparaît sans laisser de traces. Le voilà libre et riche.
Accroc au jeu, il entame alors une existence de gigolo qui tient à se raccrocher à la grande vie, son combat de l’amour et de la faim. « Quand une femme vous nourrit pourquoi sortir de chez soi ? » Vie tumultueuse qui se poursuivra jusqu’au Wyoming. Au fond le destin de Marie n’est-il pas d’être rattrapé par les démons de son passé ? Peut-il rouler infiniment la gent féminine, laisser derrière lui un nombre aussi impressionnant de victimes ?
Avec une écriture à la fois fluide et ciselée, Stéphanie Hochet dépeint une certaine Amérique, celle où tous les coups sont permis. On sort bouleversé de cette histoire, une histoire qui ne pouvait se passer qu’au Sud des Etats-Unis, sur ces «terres puritaines hantées par l’idée du péché », nous précise l’auteur. Fascinant.
Stéphanie Hochet, Combat de l’amour et de la faim, Fayard, 182p, 16euros
A. Mabanckou (texte paru dans le magazine LIRE de ce mois d’avril)
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Tchicaya U Tam’si nous regarde
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 22 Mar 2009 à 2h42 | Lu 2332 fois
Hommage à l’un des plus grands poètes d’expression française
Je n’ai jamais rencontré Tchicaya U Tam’si. J’ai vu ses photos en noir et blanc. Ce visage à la fois serein et rebelle. Cette chevelure enracinée jusqu’à la naissance du front. Ces lèvres bien dessinées et qui susurrent les ultimes paroles d’une vie et demie, d’un rêve « échoué dans la gueule de l’engoulevent ».
Que nous serions-nous dit si nous avions été l’un en face de l’autre ? Il m’arrive d’y songer, de m’imaginer en train de l’écouter me lire sa poésie – ceux qui l’ont connu rapportent qu’il affectionnait cet exercice.
J’ai gardé en moi l’écho d’une voix qui n’est sans doute pas la sienne. Ce sont des voix que j’ai cru entendre en regardant de plus près les photos. Ce sont des voix que j’ai associées à la « colère » du poète. Ainsi je ne peux mettre de sons précis à ses vers. Je ne peux penser un seul instant que le grand poète congolais me murmure ses vers. Tant mieux. C’est ainsi que je conçois une rencontre avec un auteur. Je me suis inventé la voix d’une petite feuille qui chante pour son pays. Une petite feuille qui s’est détachée de l’arbre et qui espère atteindre l’horizon. Peu importe que la voix que j’entends sonne faux, qu’elle n’ait pas les accents de Mpili et que je joue à triche-cœur…
Un jour il faudra se prendre
Marcher haut des vents
Comme les feuilles des arbres
Pour un fumier pour un feu…
Tchicaya U Tam’si est en moi parce que je sais de quel arbre je descends, parce que je me nourris de la cendre et du pain, parce que je j’aime les sonorités de l’arc musical, parce que j’ai goûté aux fruits si doux de l’arbre à pain, parce que j’ai senti une horde de cancrelats et de phalènes effleurer ma peau, parce que j’ai vu une colonie de méduses échouer sur la grève de la Côte sauvage de Pointe-Noire à l’époque où nous guettions les pêcheurs béninois qui revenaient de leur besogne nocturne, et parce que j’ai toujours entendu crépiter le feu de brousse qui m’incite à écrire, à écrire encore et encore, à dessiner un Congo qui n’est pas toujours à cheval sur l’Equateur, un Congo dont le Nord est au Sud et dont le Sud est au Nord. Qui trouvera la direction de l’est et de l’Ouest ?…
Tchicaya U Tam’si ? Poète difficile, arguait-on. Poète cérébral, rajoutait-on. Il fallait donc une clé afin d’entrer dans son univers. Un univers bien verrouillé. Et nous cherchions sans relâche ce sésame. Parce que nous espérions que ces mots jetés, beuglés, catapultés dans une structure à la fois déconstruite et juste ne pouvaient que nous pénétrer « dans la chair, jusqu’au cœur », pour reprendre la célèbre formule de Léopold Sédar Senghor qui saluait alors la naissance d’un des plus grands poètes francophones de notre temps.
Tchicaya aura ainsi libérer notre poésie de l’emprise d’une négritude devenue le fonds de commerce de plusieurs épigones de l’époque. C’est grâce à lui – et bien plus tard à Tati Loutard – que nous avons échappé, nous autres Congolais, à une littérature de troupeau, à une scansion insipide, aveugle et militante. Nous n’avions pas crié notre tigritude, nous avions bondi sur la proie et nous l’avions dévorée !
Le grand poète de Mpili nous regarde depuis son purgatoire. Nous l’avons injustement oublié. Comment soutenir ce regard qui perce les ténèbres, cette voix qui s’ajoute à la symphonie universelle ?
Notre tort ? Oui.
Et voici l’acte d’accusation de Tchicaya :
J’habitais un pays de musique
inaccessible à toute oreille…
Alain Mabanckou
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Conversation à L’Alizé Club avec « Roi Soleil », ancien musicien de Koffi Olomidé
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 18 Mar 2009 à 19h05 | Lu 3507 fois
Alors que j’essaie de me frayer un passage au milieu de la foule, je tombe sur « Roi Soleil », un ancien chanteur de Koffi Olomidé qui promet de sortir son album solo le « 14 février à 14h 14 ». Accoudé au bar, il semble surpris que je sois le seul à le reconnaître à L’Alizé Club, une des discothèques black les plus courues de Paris. Lorsqu’il s’aperçoit que je suis accompagné d’un photographe pour le besoin d’un reportage, le voici qui manifeste soudain un vif intérêt :
- Je suis en promo, dit-il. Il faut bien le mettre en gros caractères dans votre journal, je ne suis pas ici pour l’ambiance seulement… J’ai fini l’enregistrement d’une chanson et je me suis dit pourquoi pas faire un tour ici…
- On dit que votre ancien patron, Koffi, va passer par ici ?
- Vous n’allez pas me dire que c’est pour lui que vous êtes ici ! Je le connais, il ne passera plus, il est déjà 4 heures du matin !
- On rapporte surtout que vous avez été sèchement évincé du groupe et…
- On n’évince pas le Roi Soleil, le Roi Soleil se retire pour fonder son propre royaume ! Ecoutez donc mon album et vous verrez le boulot que j’ai fourni. Je n’ai aucun grief contre Koffi Olomidé. C’est lui qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Nous avons gardé de bonnes relations, j’ai même reçu un texto de lui ce soir, je peux vous le montrer maintenant.
Il allume son portable, cherche pendant un moment, puis me montre un message reçu et signé « KO » :
- Vous avez vu ? « KO » veut dire Koffi Olomidé ! Il reste en quelque sorte mon père spirituel parce qu’il est, quoi qu’on dise, le meilleur artiste congolais de tous les temps !
- Est-ce que ce n’est pas un peu la langue de bois ?
- Je vous dis la vérité, et c’est ce que vous devez rapportez : KO est le meilleur artiste de tous les temps. La preuve ? Depuis qu’on est là en train de tchatcher on ne fait que jouer ses titres, pas les titres d’un autre artiste. Y a même ma voix dans la chanson Sylvie qu’on écoute maintenant… Ecoutez donc !
En effet on entend Roi Soleil, avec sa voix suave et ses fameuses envolées. Il semble satisfait de lui-même :
- Sans ma voix, je vous dis que cet album aurait été de la merde !
- Vous n’exagérez pas un peu, Roi Soleil ?
Il se tourne vers une femme accoudée derrière lui :
- Moleka, dis à ce frère qui je suis et ce que j’ai fait pour le Quartier Latin de Koffi.
La femme acquiesce de la tête.
- Tu as vu ? me balance Roi Soleil dans un élan de triomphe avant de me sommer :
- Maintenant dites à votre photographe de me prendre en photo, c’est pas tous les jours que vous aurez cette chance, je suis très très sollicité. Et puis je vous donne un conseil : mettez ma photo sur toute une page, écrivez moins de choses. C’est l’image qui compte, le reste les gens s’en foutent, ils veulent voir le Roi Soleil !
Il se redresse, son visage se fige et son corps devient tout raide :
- Qu’est-ce qu’il attend, le photographe, hein ? Moi je suis prêt !
Hugues s’avance vers lui en souriant puis le photographie.
- C’est un journal pour les Blancs ou pour le ghetto ?
- Pour les Blancs, je lui réponds.
- Alors il faut me prendre d’autres photos parce que les Blancs sont trop compliqués.
Ce texte est un extrait du reportage que nous avons publié dans le mensuel français “Technik’Art” de février 2009
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“Nihilisme et Négritude” le nouvel essai de Célestin Monga. Achille Mbembe l’a lu pour nous
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 12 Fév 2009 à 14h12 | Lu 4559 fois
Achille Mbembe a lu le prochain livre de Célestin Monga - Nihilisme et négritude. Les arts de vivre en Afrique (Paris, Presses Universitaires de France, 2009).
Dans les lignes qui suivent, il célèbre la naissance d’un véritable critique.
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L’Afrique ne regorge guère de penseurs. Le dire, ce n’est en rien diminuer la qualité de notre production culturelle. Nous avons quelques bons écrivains, quatre ou cinq grands philosophes, un certain nombre d’hommes et de femmes de savoir, quelques producteurs d’œuvres d’art, quelques centaines de milliers d’universitaires et de diplômés et – ce n’est pas le trait le moins baroque - presqu’autant de marabouts, pasteurs, bricoleurs et mystiques. Mais tout cela réuni ne fait pas encore une véritable tradition de la pensée critique.
Plus grave encore – on évoquera volontiers Alexandrie et Tombouctou. Mais par-delà le génie verbal et les arabesques du langage, avons-nous vraiment jamais su, au long de notre histoire, stocker nos savoirs ? Où sont, aujourd’hui, nos gigantesques bibliothèques, nos archives du son et de la photographie, nos musées d’art et d’artisanat ? Qu’est-ce donc que cette prétendue civilisation qui n’est pas convaincue d’etre un objet digne d’etre su, d’etre pensé et d’etre préservé ?
Ce qui manque pourtant le moins, c’est le trop-plein de réalité. Ceux d’entre nous qui vivons sur place, en Afrique, n’avons aucune peine à le constater. La vie quotidienne est une vraie scène de théâtre. Que de personnages réels et allégoriques. Que de figurines. Baroque des mots, baroque des images, des religions et des sons. Partout le spectacle, partout le grouillement, sur fonds de ce drame profane et tragico-comique qu’exprime bien le tryptique du dictateur luxurieux, de ses courtisans et de ses fous.
Qui nous donnera donc une idée de ce dont il retourne ici, quand les mendiants s’avancent en haillons et costumes méchants ? Regardant la dictature droit dans les yeux, verrons-nous plus qu’un porc souillé, plus qu’une chair pourrie, plus qu’une horrible niche de poux ? Et si toute chose a son langage, qui fera parler la chose notre en ses qualités et ses sonorités propres, dans un langage qui exprime à la fois le jeu de la joie et l’enflure du temps ? Sans la connaissance du signe, l’esprit n’est-il pas muet ? Mais si, malgré tout, l’esprit se met à parler en toute ignorance du signe, de quelle parole s’agira-t-il et de quel coté de sa bouche sortira-t-elle? Du coté cynique ou du coté nihiliste ?
C’est à ce genre d’interrogations que s’efforce de répondre Célestin Monga dans un livre rafraichissant qui parait dans quelques jours dans la collection « Perspectives critiques » des Presses Universitaires de France. Monga ne se pose pas ces questions à un tel niveau d’abstraction et c’est en partie l’un des mérites de cet ouvrage qui mêle avec bonheur de nombreuses anecdotes et observations directes, des éléments autobiographiques, des réflexions philosophiques et des analyses sociologiques.
Le livre foisonne de thèmes puisés dans la vie quotidienne et arrangés à la manière de scènes, fresques et tableaux d’autant plus saisissants qu’ils font toujours l’objet de vivants récits et de descriptions tantôt caustiques, tantôt ironiques, moqueurs et persifleurs. Les lieux ne sont pas en reste. L’on passe allègrement de l’aéroport de Douala à une pharmacie à Yaoundé, d’un marché de fruits à Ouagadougou à une salle des fêtes à Toronto. Les temps de la vie font également l’objet de pénétrantes analyses. Ainsi en est-il notamment des deux chapitres sur « l’économie politique du mariage » et sur la « philosophie de la table ». Mais l’on retrouve également de nombreuses références à la musique, au corps, à la danse, aux arts de manger et d’aimer, à la violence de tous les jours.
Il n’y a pas une thèse unique à ce livre qui, d’ailleurs, épouse la structure d’un voyage. Le lecteur est invité à suivre l’auteur au détour de ses déambulations. Monga n’est cependant pas un flâneur. Ses sujets, ce sont les « Africains » - ou précisément l’énigme ouvert que représentent leurs « arts de vivre ». Mais dans la réflexion de Monga, aussi bien l’idée de l’Afrique que le terme « Africain » restent suffisamment ouverts pour laisser place à une multitude de déterminations.
Prenant le contre-pied du faux débat sur « l’afropessimisme », Monga porte carrément son regard sur ce qu’il nous faut bien appeler l’enflure du temps. Et cela me semble bien etre l’objet final de ce livre. Cette enflure n’est pas simplement une attitude du langage.
Il y a bel et bien, dans le fourmillement de la vie décrite par l’auteur, quelque chose de relativement vertigineux. Manifestement, les « arts de vivre » qu’il examine font un appel indéniable à la luxure qui, à son tour, s’accompagne d’un désir de violence. Au détour d’un passage concernant la circulation automobile dans les rues défoncées de Douala, Monga observe par exemple qu’ici, « on se déshumanise avec joie ». Peut-être ce temps de la déshumanisation gaie et joyeuse n’ouvre pas nécessairement sur le gouffre ou sur l’abime. Peut-être ne s’agit-il après tout que d’une sorte de sonorité enivrante. Mais l’ivresse est bel et bien là – dans les chansons, dans les danses, les insultes, les colères, le viol verbal, les relations entre les hommes et les femmes, les citoyens et le pouvoir et, surtout, dans le rapport à soi, à la nourriture et aux plaisirs, au temps et au monde.
À mes yeux, c’est donc la terrible question du pouvoir nu et de l’homme ivre qui est bel et bien posée dans ce livre. Cette question dépasse-t-elle les forces de la pensée ? Non, répond Monga. Le roc massif de la signification est-il en train de se fendre ? Monga semble dire que le travail de production des significations se poursuit. Mais le contexte dans lequel ce travail a cours est bien celui de l’homme ivre face au pouvoir nu et du pouvoir ivre face à l’homme dévêtu que l’on s’efforce de discipliner par le fouet. L’espace à partir duquel nous sommes appelés à penser est bien celui de la mère qui, au marché, est prête non seulement à vendre des fruits, mais encore à « louer » sa fille au passant le plus offrant ; celui du parent défiguré que l’on est appelé à dévisager à la morgue, au milieu de la rouille devenue, à l’occasion, le signifiant absolu d’une vie dont ne subsiste plus ni nom, ni emblème, ni costume – une choséité morte. Significatif, à cet égard, est le fait que ce livre se conclue sur une scène dramatique – l’annonce d’un décès et la préparation de funérailles.
C’est cette double condition d’ivresse et de nudité dans un contexte où l’on est disposé à tout louer qui octroie au thème du nihilisme tout son poids d’ambigüité. Si, contrairement à ce que laissa croire la négritude, l’Afrique n’est pas qu’un simple ornement verbal, alors il faut se poser de nouveau la question de savoir quelle sorte de parole est de nature à exorciser le reste invaincu de la vie. C’est justement l’exercice auquel se consacre Monga. Dans les conditions africaines contemporaines, le nihilisme, semble dire Monga, est une manière de conduire sa vie dans la claire conscience du caractère éphémère des choses, de leur fugacité – la vie elle-même y compris. En l’absence de toute sensibilité religieuse – ce qui semble etre le cas de l’auteur – le nihilisme s’apparente également à un refus radical aussi bien de la culpabilité que de la tristesse.
Car la culpabilité empêche que la vie trouve en elle-même l’accomplissement de sa signification. Quant à la tristesse, elle tend vers le mutisme et mutile toute capacité de communiquer. Ne reste alors que l’imagination poétique et l’adoration esthétique. Afin de ne pas etre indéfiniment condamné au travail qui consiste à ensevelir des cadavres dans des statues de bois, Célestin Monga postule une sorte de nihilisme poétique – une pratique d’ouverture à l’art, mais un art dont la fonction est de donner forme à la vie.
« Ce n’est que dans l’au-delà que les bienheureux pouvaient recevoir en partage un corps incorruptible et jouir réciproquement de sa beauté en toute pureté », affirmait Saint Augustin. Monga, qui ne croit guère en l’au-delà, jette son dévolu sur l’ici-bas. Cette figure de l’art qui donne forme et beauté à la vie et toute sa voix à la plus légère émotion, c’est chez Richard Bona et Lokua Kanza qu’il s’en va la chercher.
Achille Mbembe
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Harlem Heritage : mémoire et renaissance.
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 08 Fév 2009 à 16h21 | Lu 1847 fois
C’est sous le titre « Harlem Heritage : mémoire er renaissance » que la revue « Riveneuve Continents » (http://www.riveneuve.com) consacre une étude riche et variée sur les années 20 à Harlem, années d’intense créativité du monde afro-américain, « d’explosion culturelle », cette explosion qui explique aussi la grande « santé » des lettres afro-américaines contemporaines. Il s’agit ainsi de revisiter le passé, non pas dans un élan de nostalgie, mais dans le dessein de mieux saisir l’incidence de cette période dans la création actuelle. On retrouvera les analyses des plumes que nous connaissons : Léonora Miano – qui, outre sa casquette de romancière, est aussi une spécialiste des cultures américaines ; le critique littéraire Boniface Mongo-Mboussa ; l’ancien journaliste de Libération Antoine de Gaudemar ou encore l’intellectuel Blaise N’Djehoya.
Dirigé et coordonné par le professeur Anthony Mangeon, ce numéro spécial est agrémenté d’extraits et d’inédits en français de Sterling Allen Brown, W.E.B. Du Bois, Rudolph Fisher, Langston Hughes, Zora Neale Hurston, Ted Joans, Georgia Douglas Johnson et Claude McKay. Autant dire que nous tenons un document essentiel, une somme de réflexions sur l’émergence de cette autre identité américaine, celle qui fut longtemps étouffée, piétinée, mais celle que l’Amérique ne pouvait ignorer pendant longtemps…
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Extrait de « Lever du jour en Alabama » de Langston Hughes :
Quand je serai devenu compositeur
J’écrirai pour moi de la musique sur
Le lever du jour en Alabama
J’y mettrai les airs les plus jolis
Ceux qui montent du sol comme la brumes des marécages
Et qui tombent du ciel comme des rosées douces
J’y mettrai des arbres très haut très haut
Et le parfum des aiguilles de pins
Et l’odeur de l’argile rouge après la pluie
Et les longs coups rouges
Et les visages couleur de coquelicot
Et les gros bras bien bruns
Et les yeux pâquerette
Des noirs et des blancs des noirs des blancs et des noirs
Et j’y mettrai des mains blanches
Et des mains noires des mains brunes et des mains jaunes
Et des mains d’argile rouge
Qui toucheront tout le monde avec des doigts amis
Qui se toucheront entre elles ainsi que des rosées
Dans cette aube harmonieuse
Quand je serai devenu compositeur
Et que j’écrirai sur le lever du jour
En Alabama
Traduction de François Dodat .
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Littérature-monde : un colloque international en Floride (du 12 au 14 février 2009)
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 05 Fév 2009 à 2h32 | Lu 1753 fois
Le Manifeste « pour une Littérature-Monde en français » continue à faire parler de lui. En préparation à l’Université de Floride (Tallahassee) au Winthrop-King Institute for Contemporarry French and Francophone Studies, à l’inititative d’Alec Hargreaves, un colloque international, qui se déroulera du 12 au 14 février 2009. Les écrivains invités : Azouz Begag, Michel Le Bris, Alain Mabanckou, Anna Moï, Jean Rouaud et Abdourahman Waberi.
Parmi les intervenants universitaires : Mary Ann Caws (City University of New York), Charles Forsdick (Liverpool University, UK), Lydie Moudileno (University of Pennsylvania), David Murphy (University of Stirling, UK), Jean-Marc Moura (Université de Lille-III), Dominic Thomas (UCLA).
Migration, humanisme, exotisme, identité, transgressions et limites, dysfonctionnements et (r)évolutions, médiatisation, sémantique… La littérature-monde questionnée, observée, débattue, critiquée sous tous les angles.
Historique : World literature anglo-saxonne, Weltliteratur chère à Goethe, Manifeste pour une littérature voyageuse, où se situe le manifeste pour une littérature monde face à ces grands courants ?
Géographique, ou la littérature monde vue de Québec, de la Nouvelle-Calédonie, d’Afrique, d’Australie ou des Caraïbes…
Critique à travers les œuvres d’Edouard Glissant, Jean Rouaud, Fabienne Kanor, Nancy Huston, Maryse Condé, Sami Tchak…
Économique, où l’on replacera la littérature-monde face à « l’Empire de l’édition parisienne »…
Lancé par M. Alec Hargreaves, directeur du Winthrop-King Institute, cet événement est sans aucun doute la meilleure manière de débuter l’année 2009, celle du XXème anniversaire d’Étonnants Voyageurs !
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“Jean-Marc Ela : Le veilleur s’en est allé”. L’hommage d’Achille Mbembe
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 25 Jan 2009 à 16h27 | Lu 4016 fois
L’on n’entendra donc plus la voix de Jean-Marc Éla (photo), d’une limpide et cristalline pureté, si fulgurante dans son refus de toute compromission, si scintillante de clarté, et si porteuse d’espérance au milieu de la nuit de notre âge, de l’aridité de nos jours et de la cruauté qui n’a cessé de nous envelopper si étroitement, à la manière d’un mauvais sort.
Celui qui, un demi-siècle durant, s’était fait notre inlassable veilleur et qui, sans cesse, nous exhorta à nous lever et à marcher - celui qui avait consacré sa vie à guetter la nuit et à scruter l’aube désormais n’est plus. Et nous voici résolument orphelins, à jamais inconsolables, le cœur transpercé par une indicible douleur.
Pourtant, tant que nous n’aurons pas fini avec l’idée de l’Afrique et celle de l’homme aux prises avec lui-même, avec son prochain, avec son destin et avec Dieu, son nom partout nous accompagnera, le timbre de sa voix résonnera parmi nous, et son écho se fera entendre jusqu’aux extrémités d’un monde qu’il nous apprit à fréquenter et à réclamer comme le notre.
Persécuté par les siens, c’est au Canada qu’il trouva refuge. C’était au milieu des années 90. Il avait alors près de soixante ans. Engelbert Mveng, l’un des plus grands jésuites africains, historien et théologien de renom et fondateur d’une expérience monastique africaine venait d’être décapité. Éla, qui avait toujours manifesté pour lui une fraternelle piété fut profondément bouleversé et, dans sa lamentation, dénonça avec toute la force prophétique de sa voix cet odieux crime.
Derrière le meurtre de ce frère innocent, il vit la main d’un régime politique opaque et aveugle, organisé en une myriade de réseaux parallèles et en sociétés secrètes vouées au culte des fétiches et à la pratique des sacrifices humains.
Parce qu’il avait permis à ces réseaux et sociétés secrètes de coloniser l’État et parce qu’il tenait une grande partie de son pouvoir de son instrumentalisation de ces dispositifs de l’ombre, Éla tint Paul Biya, président de la république, directement responsable du sang d’Engelbert Mveng.
C’est alors qu’il fut, à son tour, confronté à des menaces de mort et quitta le pays.
La fin de son Exode, à l’autre bout de la terre, hiver de la solitude et de l’éloignement, ajoute son poids de honte et d’infamie au fardeau de notre douleur.
Elle fait remonter à la lumière du jour la nature ombreuse d’un État au berceau duquel gisent tant de cranes de tant de morts, tant de squelettes et tant d’ossements humains – la funeste récolte de tant d’emprisonnements, de tant de bannissements et relégations, de tant d’exils forcés, de tant de meurtres directs et indirects, de tant de pendaisons, empoisonnements et assassinats, depuis Rudolf Douala Manga Bell et Paul-Martin Samba du temps des Allemands en passant par Ruben Um Nyobè sous les Français, et, dans la foulée de la décolonisation, Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié, Osendé Afana, jusqu’à Abel Eyinga, Mongo Beti, Albert Ndongmo, Ahmadou Ahidjo, Engelbert Mveng, et tant d’autres, bourreaux, complices et victimes, morts et vivants confondus.
Comment en effet faire deuil d’Éla sans inscrire ce qui lui est arrivé et son décès au loin dans cette longue histoire des exilés et la longue lignée des martyrs de notre peuple ?
Comment ne pas placer ses funérailles sous le signe du long récit de notre captivité intérieure, en souvenir de la persécution systématique de nos meilleurs esprits, de la destruction organisée de notre créativité – et l’espérance que lui-même ne cessa d’entretenir, qu’un jour à venir, résultat de nos luttes, ces tourments prendront fin ?
Au demeurant, la critique et la dénonciation de cette logique du meurtre et de la destruction sous-tend toute sa vie et son travail. Elle était particulièrement au cœur de sa réflexion théologique. Trois figures jouaient ici une fonction-témoin et, littéralement, hantaient son imagination. Et d’abord celui qu’il appelait « l’homme de Nazareth », duquel il se sentait si proche, auquel il vouait une affection sans bornes, et dont il réinterpréta le calvaire si vivement pour ses contemporains dans Ma foi d’Africain.
Ensuite Abel, tué par son frère Caïn et dont le cri monte jusqu’aux cieux, suscitant de Dieu lui-même cette implacable question à laquelle Éla revint sans cesse, comme si de la réponse à cette injonction dépendait le sens dernier de la vie et de la foi : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère Abel ? ».
Et finalement ce qu’il appelait « le monde d’en-bas », ceux auxquels il s’identifia, les faibles et les opprimés, tous les déboutés de la vie et les « sans-parts » pour lesquels il manifesta un parti-pris radical, et dont les paysans africains avec lesquels il partagea quinze années de sa vie dans les montagnes de Tokombéré (nord-Cameroun) constituaient les témoins inquiétants, comme l’indique bien son beau livre L’Afrique des villages.
L’appel constant et le renvoi à ces trois inquiétantes figures octroyait à sa critique une extraordinaire force d’accusation et une puissance de protestation rarement atteinte dans l’histoire de la pensée africaine. Sa capacité à montrer du doigt et à nommer l’immonde était inégalable. La sienne était une critique prophétique du pouvoir qui se nourrissait d’une intransigeance éthique et d’une colère d’essence biblique et testamentaire.
Cette critique et cette colère n’étaient pas seulement dirigées contre la puissance publique et les forces du monde. Elle n’épargnait pas l’Église à laquelle il appartenait et qui, obsédée par les honneurs, le luxe et le profit, ne savait plus exercer la charité, exiger la justice et protéger les faibles. Cette intransigeance ne visait pas la condamnation des individus. Elle était déployée au nom d’un amour radical pour l’homme, et surtout pour le pauvre et le malheureux dont il épousa entièrement la cause.
Lui-même tirait une partie de son énergie spirituelle de la figure de Jean Baptiste – celui qui, prêchant dans le désert, se fit l’annonciateur de cet-Autre-qui-devait-venir. Et de fait, le thème de ce-qui-vient et le souci du futur devinrent des piliers de sa réflexion tandis que la force d’accusation et d’annonciation et le jugement prophétique porté sur l’histoire, le pouvoir et la vie donnaient à sa pensée le triple caractère d’un long procès, d’une longue méditation et d’une longue prière.
Aussi bien le procès, la méditation que la prière étaient marqués par un profond sentiment d’urgence, une foi inébranlable en la justice de Dieu, la force des pauvres et l’espérance d’un monde nouveau à faire sortir tout droit de nos mains (voir Le cri de l’homme africain), de nos savoirs, de notre intelligence et de notre mémoire (La plume et la pioche).
Cette pensée de l’urgence puisait également sa force et sa radicalité dans une pratique personnelle de l’ascèse – le renoncement à toutes choses superflues, la joie et la liberté intérieure que lui procuraient le fait de ne rien posséder sinon ses livres, son amour pour l’humanité et sa foi en Dieu. Il devait sans doute à cette vie ascétique l’éclat fulgurant de sa pensée, sa fidélité à l’égard des dépossédés, sa profonde dévotion pour l’Afrique et pour son peuple, et sa détermination à ne rien céder face à des pouvoirs voués à la destruction de la vie et décidés à échapper à toute dette de responsabilité.
C’est également cette pratique de l’ascèse qui fit de lui le théoricien africain sans doute le plus radical depuis Frantz Fanon.
Mais il fut aussi un prophète de l’espérance. De fait, le fondement de son œuvre intellectuelle et de sa praxis sociale fut de bout en bout l’espoir de libération des énergies cachées ou oubliées – l’espérance d’un éventuel retournement des puissances endormies, le rêve de résurrection.
Sa théologie en particulier s’origine dans ce rêve de résurrection. Chez lui, cette question de la résurrection était l’autre nom de la vie et de ce qu’il appelait la délivrance, ou encore la « libération ». Au demeurant, de ses enquêtes sociologiques, on peut dire qu’elles étaient le pendant séculier de sa critique théologique dans la mesure où elles avaient pour objet le dépassement de la mort et la célébration des luttes quotidiennes pour la vie et la dignité.
Il vécut sa vie comme une offrande au monde, à l’Afrique et à son pays, dans l’espoir qu’un jour proche, il sera possible à tous, et surtout aux faibles et aux malheureux, de participer à une vie humaine plénière.
Sa disparition laisse au tréfonds de nos vies une faille si immense qu’elle ne pourra jamais être traversée.
Elle nous fait pousser un cri de douleur si aigue parce qu’à la mesure du don sans prix qu’Éla aura été pour les siens et pour le monde.
Il nous lègue un extraordinaire trésor qui alimentera l’esprit et les luttes des générations de demain.
C’est pourquoi, de Jean-Marc, nous nous souviendrons pendant longtemps, avec amour et filiale piété, chaque jour, comme le double qui accompagne le soleil au zénith, et la lumière qui fend de sa clarté l’ombre de minuit.
Achille Mbembe
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Principaux ouvrages de J-M Ela :
La plume et la pioche
Le cri de l’homme africain
L’Afrique des villages
Ma foi d’Africain
La ville en Afrique noire
Quand l’État pénètre en brousse
Innovations sociales et renaissance de l’Afrique
Afrique : l’irruption des pauvres
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“Black Bazar” sélectionné au Grand Prix RTL-Lire
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 18 Jan 2009 à 13h35 | Lu 2538 fois
Le Grand prix RTL-Lire a été créé en 1975, il est attribué lors du salon du livre de Paris. Les rédactions du magazine “Lire” et de la radio RTL sélectionnent en janvier un certain nombre d’ouvrages qui sont proposés à des libraires. Les librairies doivent composer des jurys régionaux de lecteurs qui sélectionnent le lauréat. Ce dernier bénéficie d’une large couverture rédactionnelle (Lire et L’Express) et d’une campagne de publicité sur l’antenne de RTL.
Les livres sélectionnés pour l’attribution de ce prix sont :
1. Olivier Adam, Des vents contraires, Ed. L’Olivier
2. Nan Aurousseau, Le ciel sur la tête, Stock
3. Pascale Kramer, L’implacable brutalité du réveil, Ed. Mercure de France
4. Alain Mabanckou, Black Bazar, Ed. du Seuil
5. Tanguy Viel, Paris-Brest, Ed. de Minuit
Source : Livres Hebdo
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Merci mon capitaine !
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 30 Dec 2008 à 19h41 | Lu 11269 fois
Les putschistes qui ont pris le pouvoir en Guinée ne manquent pas d’air et réussissent parfois à donner de l’humour dans leurs propos.
Dans une dépêche de l’AFP on apprend qu’ils ont rencontré ce mardi les émissaires de la communauté internationale, notamment les ambassadeurs des pays du G8, des représentants de l’ONU, du Fonds monétaire internationale (FMI) et de la Banque mondiale. Le chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara (photo) se lance alors dans un plaidoyer à faire pleurer les pauvres émissaires :
C’est le moment d’en appeler à votre compréhension, à votre coopération et à votre collaboration pour réussir cette transition qui devrait aboutir à des élections réellement démocratiques”…"Les sanctions internationales ou isolement de tout ordre ne sauraient être la solution aux problèmes actuels de la Guinée… Encouragez-nous pour que le pays soit stable, pour ne pas que vous continuiez à dépenser vos sous pour rien. Si vous nous sanctionnez, qu’est-ce que cela va vous rapporter ? Vous aurez encore endurci le désespoir de la Guinée…
Et de rajouter :
”On a pris le pouvoir sans effusion de sang, vous devriez nous remercier pour cela”.
Bon, capitaine, on vous remercie, n’en rajoutez pas ! Juste une petite question sans vouloir troubler votre élan d’humaniste : c’est pour quand la vraie démocratie, mon capitaine ?
”Cela peut être dans six mois, huit mois, dix mois et au-delà. Ca dépendra du peuple de Guinée”.
Si certains avaient inventé les calendes grecques, la junte guinéenne est en train de l’appliquer…
Photo AFP
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Agenda complet sur les émissions, rencontres et signatures “Black Bazar”
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 20 Dec 2008 à 15h43 | Lu 5361 fois
Chères Villageoises, Chers Villageois,
La fin de l’année approchant, je vous souhaite déjà de bonnes et joyeuses fêtes et une bonne nouvelle année pleine de réussite, de succès et de santé. Je me retire pour quelques jours, histoire de savourer le charme de la province française. J’emporte avec moi les romans de Mathias Enard, Zone (Actes Sud, 2008) et de mon ami Patrick Deville, Equatoria (qui sort au Seuil en janvier 2009). Je vous retrouverai avec plaisir en début d’année. Encore mille mercis pour toutes celles et tous ceux qui contribuent à l’animation de ce lieu qui entre dans sa troisième année.
Et pour celles et ceux qui souhaitent suivre l’actualité de “Black BazaR”, le roman en librairie à partir du 8 janvier 2009, voici le calendrier “rencontres avec le public, radios et tv” (calendrier non exhaustif) concocté par mes deux responsables de presse et de librairies au Seuil, Marie et Géraldine - que je salue au passage.
Cet agenda sera actualisé au fur et à mesure :
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RENCONTRES ET SIGNATURES EN LIBRAIRIE (JANVIER-FEVRIER)
13 JANVIER : Toulouse, Librairie Renaissance
15 JANVIER : Paris, Fnac Forum des Halles, 17h30
20 JANVIER : Paris, Librairie L’Ecume des Pages, Bld Saint-Germain, 18h30
21 JANVIER : Nantes, Librairie Vent d’Ouest et débat au Lieu Unique
22 JANVIER : Tours, Librairie La Boite à Livres
27 JANVIER : Montpellier, Librairie Sauramps + Rencontre à l’Université
30 JANVIER : Strasbourg, Librairie Kléber
31 JANVIER : Paris, Rencontre-signature au Musée Dapper, 15h (http://dapper.com.fr/spectacle-fiche.php?id=158)
5 FEVRIER, Paris, Librairie L’Arbre à Lettres de République, Rencontre signature avec le parainnage du magazine Transfuge
10 FEVRIER : Bordeaux, Librairie Mollat
24 FEVRIER : Nancy, Librairie L’Autre Rive
26 FEVRIER : Rennes, Rencontre à la Fnac
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EMISSIONS RADIOS ET TV DE JANVIER
Dimanche 4 janvier, 13h10-13h30, Europe 1, ”Faites comme chez vous”, émission animée par Pierre-Louis Basse
Lundi 5 janvier, France Inter, livre chroniqué au cours de l’émission ”Esprit critique”
Mardi 6 janvier, 8h48, France 2, Emission « Dans quelle étagère » de Monique Atlan
Mardi 6 janvier, rediffusion de “Dans quelle étagère”, France 2, 23h50
Mardi 6 janvier, Emission “Ce Soir ou jamais”, France 3
Mercredi 7 janvier, rediffusion de “Dans quelle étagère”, France 2, 05h55
Jeudi 8 janvier, 8h-8h30, “Le 5-9” de France Inter présentée par Patricia Martin
Jeudi 8 janvier, 20h30, France 5, Emission « La Grande librairie » de François Busnel, France 5
Vendredi 9 janvier, 12h30-14h30, Emission «Presque rien sur presque tout» de Patrick Ferla, Radio Suisse-Romande
Dimanche 11 janvierr, rediffusionde l’émission TV “La Grande Librairie”, France 5, 9h40
Lundi 12 janvier, critique de Black Bazar dans l’émission “Laissez-vous tenter”, par Delphine Peras RTL
Lundi 12 janvier, critique de Black Bazar dans l’émission de Laurent Ruquier “On va s’gener”, Europe 1, 17h30
Jeudi 15 janvier, 9h, Radio Classique, Emission “L’Invité de Jean-Luc Hees”
Dimanche 18 janvier, 20h10-21h : France Inter, Emission “Le Masque et la plume” de J. Garcin
Lundi 19 janvier, Emission “Tout arrive” d’Arnaud Laporte, France Culture 12h-1h30 (en direct)
Mardi 20 janvier, 9h, Emission “Culture Vive” , RFI, animée par Pascal Paradou
Vendredi 23 janvier, Tv Direct 8, émission “Paroles d’Afrique”, 10h-11h
Samedi 24 janvier, 17h -17h 55 chronique de Black Bazar dans ”Jeu d’Epreuves”, France Culture, animée par Joseph Macé-Scaron
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EMISSIONS RADIOS ET TV DE FEVRIER
Mardi 3 février, TF1, émission “Au Field de la nuit” animée par Michel Field
Dimanche 8 février, France Inter, émission “Cosmopolitaine”, animée par Paula Jacqu
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“Bêtes sans patrie”, roman traduit de l’américain par A. Mabanckou, analysé par Yves Chemla
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 16 Dec 2008 à 3h10 | Lu 1428 fois
Le roman est quand même une forme étrange, quoique cette étrangeté ne nous frappe plus avec autant de force qu’autrefois : ceux qui majoritairement le consomment habitent sans doute la part la mieux lotie de la planète, part qui chaque jour se déclare un peu plus repliée sur son aire, reléguant les autres, en général les pauvres, à distance, dressant des murs qu’elle souhaiterait infranchissables. Et pourtant, le roman vient installer l’étrangeté au milieu de la forteresse, rappelant que les véritables frontières sont d’abord celles de l’intériorité. La mauvaise conscience vient comme un bélier frapper ces remparts dérisoires.
C’est sans doute dans cet espace improbable qu’a surgi le roman écrit par le jeune Uzodinma Iweala, après qu’il eut lu dans un magazine un article consacré aux enfants soldats entraînés dans les combats, là-bas, en Afrique, alors que lui-même poursuivait ses études aux États Unis. Il leur consacrera une thèse, à Harvard, puis ce roman, Bêtes sans patrie, qui connaît un succès notable. Alain Mabanckou l’a traduit, conservant à ce texte sa puissance d’évocation, et restituant sa violence parfois insoutenable. On sait que le sujet a déjà été exigeant : Ahmadou Kourouma, Emmanuel Dongala, Tierno Monenembo, par exemple, se sont attelés à cette tâche paradoxale de tenter de faire parler le tueur, serrer au plus près l’inconcevable et l’innommable mêmes.
On sait que la littérature trouve ainsi son essor, les romans du bonheur étant considérés comme d’un intérêt plutôt mineur. Le roman se complait dans les logiques déraisonnables que font jongler le mal, et le lecteur s’en repaît. Comme il se satisfait, généralement, des hommages que le vice rend à la vertu. Mais, on le sait, même inscrit dans un circuit économique de la consommation de masse, le roman lui échappe, en biaisant avec cette jouissance à la fois programmée et déconstruite qu’il déclenche chez son lecteur. Les fêtes sanglantes célébrées par le marquis de Sade disent malgré leur auteur cet envers des Lumières bien pensantes, et génératrices d’idéologies consensuelles. Cette littérature vaut ainsi par sa mise en perspective du retournement de la raison, barbotant dans la fange. Dans un essai remarquable paru récemment chez Jacqueline Chambon, La Marche rouge, Marion Sigault explore la part de l’ombre des Lumières, et particulièrement le sort infligé aux plus vulnérables de la société d’ancien régime, les enfants des pauvres. Ce n’est pas tant la question morale – quelle valeur aurait le sursaut éthique, si longtemps après, sinon une bonne conscience à bien peu de frais, ou bien une suspecte apologie de l’ordre moral ? – mais les traces de projets de société de ce qui n’était pas encore l’économie libérale qui retiennent particulièrement l’attention.
Détacher l’enfant de ses proches, le violer, le détruire psychiquement, puis en faire un soldat, qui méprise sa propre vie, tel est bien un des aspects de cette brutalité qui culmine dans les guerres coloniales de la fin du 19ème siècle, puis dans les conflits qui jalonnent épouvantablement le 20ème. Dans Soldats perdus, paru en 2006 chez Bayard, Hélène Erlingsen avait montré combien cette réalité perdurait encore lors des guerres de “décolonisation”.
Uzondinma Iweala a écrit un roman qui plonge le lecteur dans cette pénombre où s’agite la Bête. C’est le jeune Agu qui parle. Il a entre 9 et 12 ans, sans doute. Il a été capturé par un enfant muet, qui ne s’exprime que par dessins, Strika. Il a vu son père mitraillé. Sa mère et sa sœur ont été emportées dans des camions de l’ONU. Il souhaite sans cesse être un des préférés du Commandant, sauf quand ce dernier le viole. Il parle, il raconte, en douze séquence, les souvenirs d’avant, la vie dans le camp, les mythes fondateurs, ceux de son village, celui que tente d’imposer le Commandant, son premier meurtre, les autres, les viols, la boucherie quotidienne dans ce pays qui n’est lui-même plus “qu’un morceau de viande qu’ils peuvent découper avec un couteau”. Iweala avait choisi d’adapter dans les mots d’Agu un pidgin mêlé de parlers nigérians, et le résultat était un “rotten english”. Alain Mabanckou a adapté le texte dans une langue qui mime l’imperfection, mais qui dit surtout la force du retrait dans l’inhumain :
”Mon ventre ça commence à se serrer de plus en plus à cause que je suis couché là et je me dis dans moi-même je veux pas voir toutes ces tueries, mais je sais aussi que je peux pas laisser mon père tout seul et m’enfuir sinon les hommes aux village ils vont me moquer”.
Les défaillances à la norme courante qui balisent le texte, lui confèrent un rythme lancinant : “un tout petit minimum d’homme”, “tuer sans pauser”, “Lietnant”, “minitaire”, “grade à vous”, “un dur en cuir"… confirment l’inquiétude du lecteur.
Le mot précis manque souvent, mais Agu ajuste celui qui sonne vrai : “J’aimais beaucoup l’école, je pensais dans moi-même que je vais toujours y aller jusqu’à quand la guerre a foiré les choses”. Le vocabulaire subit la même mise en pièce que les êtres et les paysages, et dans ces pataquès enfantins, le traducteur fait entendre le lapsus généralisé de cette histoire, son horreur indicible, proprement. “Je prie vers Dieu”, supplie Agu, alors qu’il est drogué et se dirige vers un meurtre superlatif, “mais les mots, ils vont vers le Diable”.
La parole d’Agu prend à chaque avancée de la phrase l’allure d’une tentative désespérée de se démarquer de ce qui est et de ce qu’il devient, en faisant entendre sa voix à la fois nuancée et fragile, mais qui n’occulte pas l’insoutenable réalité de l’action, jusque dans les hurlements. Il s’arrête aussi sur le spectacle du monde et de la nature, les arbres, dont il aimerait bien connaître les noms, comme sur ses propres hantises, et ses propres sensations. C’est du côté de la nourriture que les notations semblent les plus fréquentes : recherche éperdue, régime militaire, razzias, faim extrême, ponctuent l’existence, réduite au plus élémentaire, manger et déféquer. ”J’ai tellement mal au ventre que ça me fait vomir et chier. J’ai tellement faim que je peux manger ma peau minimètre par minimètre si ça ne me fait pas saigner jusqu’à la mort. J’ai tellement faim que j’ai envie de mourir or si je meurs je serai mort”.
Certes, la guerre a bien tout foiré… La figure du Commandant, hurlante de perversité, n’est pas en reste, dans cette dévoration généralisée. Tel un démon sorti de l’envers d’un mythe fondateur, il absorbe le monde : “Quand le Commandant respire profondément il avale presque toute l’ombre de la pièce on dirait c’est de la nourriture”. Ce monde que traverse Agu depuis la destruction du village et de ses relations familiales et de voisinage, tout ce qui en constituait l’humanité s’est défait. Il suinte désormais des éclaboussures des massacres et des déjections, hanté de Sorcières, de femmes meurtrières, et même la mal nommée Ville des Ressources Abondantes, il la perçoit comme lieu du néant : “on dirait c’est la ville où habite la Mort”.
C’est justement depuis ce point aveugle que se déploient la plupart des mythes qui racontent une conquête initiale. Dans un présent qui semble araser la vague du temps, l’existence se minimise dans un glissement erratique :
”Le temps passe. Il ne passe pas. Le jour devient la nuit. La nuit devient le jour. (…)Il fait nuit. Il fait jour. La lumière. Le noir. Il fait trop froid. Il pleut. Y a trop de rayons de soleil. C’est trop sec. C’est trop humide”.
Les repères s’estompent insensiblement, jusqu’à une dernière marche, une fois la défaite consommée, le Commandant éliminé, et Strika mort d’épuisement. La puissance ne tenait qu’à la force de la parole du chef. Agu est désormais seul, comme le dernier enfant. Et c’est une femme qui le prend en charge, dans un épilogue à la fois rayonnant, et réparateur mais qui résonne aussi comme la marque de l’inaccompli, et de l’impossible réparation. C’est un éclat de la réalité qui revient briller à sa conscience, et qui refonde le récit, défaisant ce qui aurait pu devenir le mythe fondateur d’un groupe, d’une communauté, d’un État.
Cette histoire que le lecteur a tenue entre ses mains, Agu est en train de la raconter, avec ce qui lui reste de mots, qui sont autant d’échardes qui incisent la peau de l’écoutante. En citant nommément Le Voyage au bout de la nuit dès les premiers mots du texte, Alain Mabanckou signale ainsi de manière décisive la littérarité du livre.
Il ne s’agit pas ici d’un témoignage, mais bien d’une œuvre littéraire, qui répond à des codes, qu’elle déconstruit néanmoins. Elle participe de cette vaste remise en cause de l’esthétique académique, s’affranchissant de règles, en reconstruisant d’autres. Il s’agit de serrer au plus près, dans une mimesis qui ne dit pas son nom, la réalité d’une prise de parole, qui a ceci d’improbable que l’on sait par ailleurs qu’elle peine à se défaire des stéréotypes. Le témoignage d’enfants soldats, par exemple celui de Yussef Bazzi, Yasser Arafat m’a regardé et m’a souri. Journal d’un combattant, (traduit de l’arabe (Liban) par Mathias Énard, Paris, Verticales phase deux, 2007) a ceci d’insupportable qu’il est plongé dans le cliché, et dans une langue qui paraît contrefaite, et dans ce témoignage-ci, particulièrement, qu’il n’a pas un mot pour les victimes, abattues froidement, presque par jeu. Le récit lui-même devient procédé de mise en scène auto justificatrice. Iweala se détourne à la fois de cette littérature trompeuse, comme du fade souci de traduction propre à assouvir les désirs de consommation littéraire.
Dans cet écart, c’est bien la charge humaniste qui se déplie, même si ce dernier mot paraît bien désuet, et peu à même, dans ces temps si terribles pour les plus pauvres et les plus vulnérables, de dire l’essentiel de ce qu’il faudrait se décider à espérer. Richard Morgiève, dans Legarçon, paru en 1997 chez Calmann-Lévy, avait approché de très près, lui aussi, le dire de cette vulnérabilité. Dans ce siècle où l’apologie de la violence et de la cruauté est imposée par tant de réalités guerrières mais aussi sur tant de supports, affiches couvrant les murs des villes, cinéma, télévision, littérature, aussi, le roman d’Iweala et la traduction si juste qu’en donne Alain Mabanckou, raconte en creux le revers inhumain que toute littérature policée fait mine de ne pas pouvoir prendre en charge. En donnant à entendre aussi distinctement la parole de cet enfant de fiction, ils nous rappellent surtout combien la littérature demeure une entreprise nécessaire et risquée : celle du déplacement des évidences. Si elle ne s’empare pas de ce projet, alors elle court le risque de succomber à une tentation factice, celle du fétichisme.
Yves CHEMLA
Bêtes sans patrie, roman traduit de l’américain par Alain Mabanckou, Paris, Éditions de l’Olivier, 2008
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« Verre Cassé » au théâtre : Une production du Musée Dapper, avec le soutien de France Culture
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 25 Nov 2008 à 13h21 | Lu 3489 fois
COMMUNIQUE DU MUSEE DAPPER :
Verre Cassé, homme blessé par la vie, ancien instituteur déchu installé au bar Le Crédit a voyagé, semble ne rien chercher d’autre que l’amitié du patron, L’Escargot entêté, et l’oubli de ses ennuis dans l’ivresse. Ce patron, comme un maître de cérémonie, dirige, organise, tente de fabriquer des couples, crée des ruptures, décide de faire jaillir l’écrivain qui sommeille en Verre Cassé. Voici le stylo, voici le cahier, voici les personnages, autres verres cassés qui errent dans le bar : L’Imprimeur, Le Type aux Pampers, Robinette, Holden et d’autres. L’écriture serait la clé de la libération de Verre Cassé. Mais sa propre vie le rattrape : sa femme partie, son travail perdu, sa mère morte dans les eaux de la rivière Tchinouka, son père inconnu…
La mise en scène originale de Gerty Dambury offre à partir du roman d’Alain Mabanckou le portrait haut en couleurs d’une Afrique inattendue.
Adaptation et mise en scène : GERTY DAMBURY
Avec : TADIÉ TUÉNÉ et JEAN BÉDIÉBÉ
Assistante à la dramaturgie : VALÉRIE MAUREAU – Assistante à la mise en scène : CRISTÈLE ALVÈS MEIRA – Scénographie et costumes : CATHERINE CALIXTE – Musique et univers sonore: JACQUES CASSARD – Lumières : ANTHONY MARLIER
Vendredis 5 et 12 décembre 2008, à 20 h30
Samedis 6 et 13 décembre 2008, à 20 h30
Dimanches 7 et 14 décembre 2008, à 15 h
Réservation au 01 45 00 91 75
Musée Dapper, 35 rue Paul Valéry, 75016 Paris - Metro Victor Hugo
Consulter le dossier de presse : http://www.dapper.com.fr/docs/DDP-verre-casse.pdf
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Nomination d’un préfet noir en France : effet Obama ???
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 13 Nov 2008 à 7h24 | Lu 4715 fois
On apprend donc que Pierre N’Gahane (photo), ancien préfet délégué pour l’égalité des chances auprès du préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur a été nommé Préfet des Alpes de Haute-Provence par le Conseil des ministres !
Le gouvernement français essaye toutefois de nous faire croire que cette nomination n’a pas été “précipitée” par l’élection d’Obama aux Etats-Unis.
Il est vrai que notre “frère” Pierre N’Gahane, titulaire d’un doctorat en science de la gestion mérite son ascension et que c’est Nicolas Sarkozy – alors ministre de l’intérieur - qui l’avait nommé préfet délégué. Pourquoi choisir cette période pour la nomination de N’Gahane au “poste plein” ? Le hasard du calendrier est très étrange, avouons-le. Est-ce le réveil de la classe politique française ?
On salue certes le geste, mais c’est un pas timoré, voire de la poudre jetée au yeux de ces “minorités françaises” qui attendent depuis longtemps que le tissu politique soit en adéquation avec les réalités de la société. N’en déplaise à la Ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie qui tonne : ”Je ne pense pas que Nicolas Sarkozy ait attendu un quelconque effet de qui que ce soit (...) pour faire des actions volontaristes pour que la France d’en haut ressemble à la France d’en bas”…
On nous dira aussi que Nicolas Sarkozy avait nommé jadis un préfet musulman ou d’autres préfets noirs (Richard Samuel, dans l’Eure, et Alain Zabulon, en Corrèze). Il ne s’agit pas de nommer des Préfets “de la diversité” dans la précipitation afin d’asseoir la bonne conscience, l’urgence est ailleurs, de plus en plus inévitable : accepter désormais que les grands corps d’Etat, le pouvoir politique ne soient plus l’apanage d’une certaine France, celle qui ignore ou fait semblant d’ignorer “la diversité” ou qui la regarde encore de haut, avec un complexe de supériorité immense comme la superficie de la Terre, voire de l’Univers…
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Réponse à ce que Tierno Monénembo m’écrivait en 2006…
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 11 Nov 2008 à 6h37 | Lu 2281 fois
Le 17 novembre 2006 - une dizaine de jours après le prix Renaudot qui me fut attribué -, Tierno Monénembo, avec la verve et l’humour qui le distinguent, m’écrivait alors les lignes qui suivent pour me féliciter :
Mon cher “Congo...lois” (ainsi se désignait notre bon vieux Thicaya U’ Tamsi),
J’ai attendu exprès que l’évènement refroidisse et que la tonalité des applaudissements baisse afin que ma voix te parvienne, claire et distincte ! FE- LI- CI- TA- TI- ONS ! C’est du bon boulot, c’est une récompense méritée ! C’est une excellente chose et pas seulement pour toi ! Le succès est pour nous tous !
Après Yambo Ouologuem et Ahmadou Kourouma, tu viens mais alors sacrément d’honorer la tribu ; de doper aussi, j’en suis sûr, la jeune faune à plume de “chez- nous- pays- là” qui en a bien besoin !
“ Allah n’est pas obligé” a sorti la littérature africaine du rayon des curiosités exotiques. “ Mémoires de porc- épic” l’aidera, j’en suis sûr à jouer dans la cour des grands.
Tu jouis dorénavant d’un rare privilège : la consécration à un âge où la plupart des “écrivants” peaufinent leur premier manuscrit.
Allez, un an de minettes, de champagne et de ndombolo ! Et ensuite, tu auras le loisir de penser à une oeuvre forte et durable : c’est- à- dire originale ( elle l’est déjà), profonde et sans concession. Loin des flonflons et du cruel coude-à- coude parisien ! C’est tout le mal que je te souhaite, fiston.
Tierno Monénembo
PS : Je comprends enfin pourquoi le Congo est si prédisposé à irriguer notre littérature : il est le coeur du continent et pas seulement pour de vulgaires raisons de géographie.
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Cher Tierno, Cher Aîné,
Je me permets à mon tour de te féliciter pour cette distinction qui couronne une œuvre injustement méconnue du grand public français – ne dit-on pas d’ailleurs que le prix Renaudot, à la différence du Goncourt, est un prix qui « répare », qui « rétablit » les choses ?
A l’heure où la France va enfin découvrir ton oeuvre qui court sur trois décennies, je t’imagine en train de suivre les événements avec un regard désabusé. Tu penses à tes amis qui ne sont plus là : Sony Labou Tansi, Tchicaya U’Tamsi – mais aussi à tes compatriotes Williams Sassine et Camara Laye qui a bercé notre jeunesse avec son magistral Enfant noir…
Tu penses à la Guinée, ta terre natale. Mais ta voix n’est plus une voix nationale, elle traverse les frontières, résonne au-delà de l’horizon, prolonge la symphonie universelle de cette littérature ouverte au monde que nous ne cessons d’appeler de nos vœux… Et lorsque j’entends monter l’écho de cette tonalité peule, moi que tu as souvent surnommé « Le Bantou errant », je fredonne un air de mon enfance, un air de ma mère, et je me rends compte que nous avons en commun la terre rouge, la mobilité, et surtout l’incertitude de ce dont demain sera fait. C’est peut-être là que réside le fondement de notre démarche de créateurs.
Allez, un peu de vin de palme et un peu d’attiéké pour célébrer cette “histoire-là” !
Alain Mabanckou (Le Bantou errant !).
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«Les “minorités” américaines savent maintenant que l’Amérique n’est pas fondamentalement raciste»
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 05 Nov 2008 à 21h55 | Lu 7088 fois
Voici l’intégralité de l’interview parue ce matin sur le site du Nouvel Observateur, BibliObs, (France)
Dans sa «Lettre à Jimmy», le lauréat congolais du Renaudot 2006, qui enseigne depuis plusieurs années à la UCLA, en Californie, s’interrogeait l’an passé sur l’identité des Noirs américains, au regard de celles des Noirs européens et africains. Quelques heures après l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis, l’auteur de «Mémoires de porc-épic» et bientôt de «Black bazar» (à paraître) a accepté de répondre aux questions de BibliObs
BibliObs. - Où et comment avez-vous vécu l’élection d’Obama?
Alain Mabanckou. - Je regardais CNN avec des amis, notamment Azouz Begag qui enseigne pour ce semestre dans notre université (UCLA). Nous étions entassés dans l’appartement de mon Chef de département de littérature francophone. La tension montait petit à petit, et lorsque nous avons vu Obama l’emporter dans l’Ohio, en Virginie etc., la clameur s’est accrue. On entendait déjà les automobilistes klaxonner alors qu’on ignorait encore les résultats de la Californie et de la Floride. Un ami républicain a été la cible de nos moqueries. Il espérait toujours la victoire de McCain.
BibliObs. - Considérez-vous Obama comme un noir?
A. Mabanckou. - Je n’ai toujours pas compris jusqu’à présent comment tout le monde le considère comme noir alors qu’il est issu de l’union d’un père noir et d’une mère blanche. C’est aussi une forme de racisme venant des Noirs et des Blancs: tous les métis sont forcément des noirs! Or Obama est le symbole de l’Amérique: un croisement de cultures et de races…
BibliObs. - Pensez-vous, comme le titrait ce matin le New York Times, qu’avec l’élection d’Obama, «les barrières raciales tombent»?
A. Mabanckou. - Je le crois sincèrement. Toutes les «minorités» américaines savent maintenant que l’Amérique n’est pas fondamentalement raciste et dominée par les Blancs. Par ailleurs les Noirs américains ne peuvent plus crier sans cesse à l’injustice, à la discrimination et au verrouillage du pouvoir politique par une race dominante. On a un métis au pouvoir, et ce métis a une femme noire, une afro-américaine. Qui n’a d’ailleurs pas remarqué les larmes de Jessie Jackson ou d’Oprah Winfrey? Assurément un mur vient de tomber. Et c’est bon signe que cela vienne de la première puissance mondiale…
BibliObs. - On parle beaucoup en Europe de l’immense espoir que suscite cette élection. Et chez vous?
A. Mabanckou. - Une chose est certaine, j’ai suivi l’engouement des Africains. Un Sénégalais a même dit sur les ondes de RFI qu’Obama allait résoudre enfin les problèmes de l’Afrique. Je crois qu’il faut en rester au symbole de cette élection historique. Obama ne sera pas le sapeur-pompier des sociétés africaines. Ce ne sont pas les Africains qui l’ont élu, mais les Américains. Restaurer l’image de l’Amérique au yeux du monde est une entreprise de longue haleine qui occupera le nouveau locataire de la Maison Blanche. Tout au plus, s’il veut aider l’Afrique, il devrait mettre la pression sur les dictatures africaines, dire aux présidents africains de s’ouvrir à la démocratie. Il est évident que sur le plan international nous allons découvrir un autre visage de l’Amérique…
BibliObs. - Imaginez-vous que l’élection d’un chef d’état «de couleur» puisse également se produire en Europe, et plus particulièrement en France?
A. Mabanckou. - Là encore, soyons lucides. L’euphorie générale nous fait perdre de vue que nous sommes devant une situation «originale» et très marquée par l’évolution d’une société précise, la société américaine. Les Noirs de France n’ont pas la même histoire que les Noirs d’Amérique qui ont en commun le fait d’avoir été déracinés et catapultés dans un espace de peuplement. Ces Américains de couleur ont alors lutté pendant longtemps et ont donné à l’Histoire des personnages importants: Marcus Garvey, Elijah Mohamed, Malcolm X, Martin Luther King, James Baldwin, etc. Ce n’est pas le cas pour les Noirs de France, chacun est arrivé sur le sol français pour diverses raisons (politiques, économiques, scolaires etc.). Il faut donc une génération qui prenne conscience de son «appartenance» à la France et qui fasse de cette appartenance son histoire commune. Or cela ne se fait pas en un coup de baguette magique…
Propos recueillis par Grégoire Leménager, Le Nouvel Observateur, BibliObs.fr
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Barack Obama: Effigie du monde et impossible possibilité, par Achille Mbembe
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 04 Nov 2008 à 20h02 | Lu 1590 fois
Je suis arrivé en Caroline du Nord à la fin du mois de septembre. C’est en partie dans cet ancien État esclavagiste du Sud des États-Unis que j’ai suivi les cinq dernières semaines de la campagne pour les présidentielles américaines. Cette note, je l’écris après minuit, à quelques heures seulement de l’ouverture des bureaux de vote. Le sentiment qui m’habite
ne saurait etre plus manifeste. Je suis sur le point d’etre le témoin d’un événement historique absolument singulier, qui ne se repétera sans doute pas d’ici trois générations, et dont les significations sur le long terme m’échappent entièrement.
Ce soir en effet, Barack Obama sortira vainqueur du duel sans merci qui, depuis l’été, l’opposait au septuagénaire d’Arizona, John McCain. En portant pour la première fois un Africain-Américain à la tete du plus puissant État de la planète, les États-Unis feront une fois de plus un énorme pas en avant dans la longue lutte pour l’égalité raciale dont Martin Luther King porta le flambeau, lui qui, s’adressant aux descendants d’esclaves dans le Nouveau Monde, proclama il y a exactement quarante ans avoir aperçu au loin les contours de ce qu’il appelait, sur le mode biblique, la Terre promise.
Obama ne détient guère les clefs de la Terre promise. Mais à le lire, à l’écouter et à le suivre au cours des cinq dernières semaines, des millions de gens se sont mis à penser qu’il pourrait sans problème tenir lieu de portrait-visage de notre monde, notre effigie.
Ce soir, il sera porté au pouvoir par une formidable coalition multi-raciale - sans doute la plus sophistiquée jamais mise sur pied dans l’histoire politique des États modernes. Très tot, dès les primaires, il avait transformé sa campagne en un vaste mouvement social et culturel dont la force tient à trois facteurs.
D’une part il est parvenu à assimiler et à fédérer différentes strates ethniques et démographiques de ce pays - des minorités historiques ou neuves jusqu’aux “petits blancs” généralement si prompts au ressentiment raciste, ceux-là memes auxquels W.E.B. Dubois attribuait en partie
l’échec de la Reconstruction au sortir de la guerre civile. Du coup, d’un point de vue sociologique, l’organisation qu’il a batie préfigure de manière éclatante l’Amérique de demain - un pays bariolé et métis, microcosme du monde à la confluence de l’humanité.
D’autre part il a procédé à une véritable épure de la tradition nationaliste et protestataire qui a longtemps servi de socle à la pensée et à la praxis politique afro-américaine tout en conservant l’inspiration prophétique et revivaliste et la sensibilité universaliste et cosmopolite qui en a toujours été le pendant. À plusieurs égards, cet aggiornammento a nécessité une triple prise de distance - d’abord par rapport aux définitions canoniques de la condition noire aux États-Unis et aux modes d’action qui en ont historiquement découlé; ensuite par rapport aux stéréotypes qui ont historiquement permis de stigmatiser le signifiant noir et de “ghettoiser” la creation politique afro-américaine.
Cette prise de distance s’est également traduite par la mise entre
parenthèse de l’Afrique dont il n’a pas prononcé le nom une seule fois au cours de cette campagne et qui, on le sait, a d’abord fait son apparition dans sa vie sous la figure du “père absent”, mais dont, conséquence de la malédiction généalogique, on ne peut se défaire. L’écart s’applique également à son propre prénom “Hussein”, à consonnance musulmane, dans ce pays où beaucoup sont persuadés que l’Islam est une religion suicidaire. Grace à cette triple excision, Obama n’est jamais apparu aux yeux de la majorité de l’électorat comme “le candidat noir”.
Finalement, il a mis à profit presque toutes les ressources de l’age digital pour non seulement modifier radicalement l’idée que l’on se faisait de la mobilisation sociale, mais aussi de la communauté citoyenne
elle-meme et de la participation politique. Du jour au lendemain, ce sont des millions de volontaires qui se sont transformés en “ayant-droits” là où auparavant ils se contentaient d’etre des “sans-parts”.
Au cours des cinq dernières semaines, je me suis longuement interrogé sur la fascination que cet homme exerce sur nos esprits. Je suis particulièrement frappé par le travail d’ascèse auquel Obama a du se plier pour, d’une part, se tenir debout par lui-meme et pour, d’autre part, etre accepté et reconnu par l’Amérique comme “l’un d’entre nous”.
Contrairement à ce qu’affirment maints commentateurs, il n’a pas cherché à “transcender” la “race” en tant que telle. Du reste, il ne pense pas que nous vivions dans une ère post-raciale où les questions de mémoire, de
justice et de réconciliation soient sans objet. Je dirais que dans une intime étreinte, il a embrassé le signifiant racial et l’a redoublé afin de mieux le brouiller pour mieux s’en éloigner, pour mieux le conjurer et pour mieux réaffirmer la dignité innée de chaque être humain, l’idée même d’une communauté humaine, d’une même humanité, d’une ressemblance et d’une proximité humaine essentielle.
Il ne serait pas incongru de chercher les sources profondes de ce travail d’ascèse dans le meilleur des traditions religieuses afro-américaines. De ce point de vue, les parallèles entre les itinéraires de Barack Obama et de James Baldwin sont étonnants. Dans le discours politique d’Obama, il n’est pas étonnant de retrouver les accents de la religion prophétique des descendants d’esclaves ou encore la fonction utopique si caractéristique
du travail de création artistique afro-américain. Pour les communautés dont l’histoire a longtemps été celle de l’avilissement et de l’humiliation, la création religieuse et artistique a souvent représenté l’ultime rempart contre les forces de la déshumanisation et de la mort. Cette double création a profondément marqué la praxis politique afro-américaine. Au fond, elle en a toujours été l’enveloppe métaphysique et esthétique, l’une des fonctions de l’art et du religieux étant justement d’entretenir l’espoir de sortie du monde tel qu’il a été et tel qu’il est, de renaitre à la vie et de reconduire la fete.
Finalement, je crois qu’Obama offre à notre regard une certaine figure du monde et une certaine figure de l’Amérique, de son corps et de son esprit. Il les offre à notre regard, dans une visibilité si éclatante et si manifeste qu’elle déchire, l’espace d’un instant, et peut-etre pour la première fois dans l’histoire de notre monde, la mince couche de nuit qu’est l’apparence physique. Rien que pour cela, je voudrais etre là le jour de son inauguration, en janvier prochain, quand, ne serait-ce que l’espace d’un clin d’oeil, le monde entier resplendira de lumière, à la manière d’un jardin en fête.
Mais si par malheur ce soir il ne l’emportait pas, alors ......
Achille Mbembe est professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand (Johannesburg, Afrique du Sud).
Cet hiver, il est en résidence au John Hope Franklin Institute, Duke University.
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“Les cent premiers jours de Barack Obama, selon Alain Mabanckou”, paru dans L’Express.fr (3/11/08)
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 03 Nov 2008 à 22h25 | Lu 1774 fois
LEXPRESS.fr, publié le 03/11/2008 10:46 - mis à jour le 03/11/2008 11:26 :
Quand Alain Mabanckou, auteur des Mémoires de porc-épic (Prix Renaudot 2006), imagine les pensées du candidat démocrate à la présidence américaine, 100 jours après son installation dans la Maison-Blanche...
Voilà déjà cent jours que je me suis installé dans le célèbre bureau ovale. La clameur qui a suivi mon élection le 4 novembre n’est plus qu’un vague souvenir, la réalité du pouvoir a fini par prendre le dessus. J’ai l’impression que mes cheveux ont blanchi en une nuit. L’usure du pouvoir en si peu de temps? Je ne crois pas. Est-ce parce que j’ai hérité d’une crise financière internationale qui ne me facilite pas les choses? Cette épine était là, je le savais, mon Vice-Président Joe Biden avait d’ailleurs commis la bourde pendant notre campagne électorale en déclarant que je serai “testé” par la conjoncture économique, ce qui avait alors donné à mon adversaire, le Sénateur John McCain, l’opportunité de répéter à longueur de journée que je n’étais pas prêt, qu’il fallait un président expérimenté et non quelqu’un qui attendrait d’être mis à l’épreuve au moment où tout le pays pâtissait déjà de la récession…
Tout cela relevait des coups bas de campagne. J’y suis, j’y reste, comme dirait l’autre. Je ne peux plus accuser George W. Bush et l’ensemble des Républicains - encore moins John McCain qui rumine toujours sa rancoeur dans un coin, persuadé que l’Amérique a commis une grave erreur en me choisissant pour cette haute fonction…
Depuis cent jours le monde entier me regarde. J’ai montré que l’Amérique avait désormais une autre vision des relations internationales. J’ai entrepris de gommer l’image de gendarme du monde qu’on nous colle à la peau. Mieux encore, j’ai rencontré Raul Castro et les autorités cubaines, j’ai entamé le retrait progressif de nos troupes en Afghanistan et en Irak et j’ai raffermi nos rapports avec les alliés européens. Qui pourrait se targuer d’un tel résultat en un temps aussi cours ?
C’est vrai qu’Oussama Ben Laden continue à envoyer ses cassettes vidéo dans lesquelles il me défie. Il parle de mes cents premiers jours avec une précision telle qu’on croirait qu’il a planqué des micros dans les rédactions des chaînes de télévision américaine. Il prétend que je ne fais que poursuivre la politique des précédents présidents. Pendant ce temps les Républicains en profitent pour rappeler que l’Amérique était prévenue pendant la campagne électorale, qu’elle aurait dû élire John McCain qui aurait mené une guerre sans merci contre le terrorisme. Ma politique est celle de la discussion avec nos Alliés. L’Amérique ne peut à elle seule éradiquer le terrorisme…
***
J’ai quelques ennuis avec Joe Biden qui, lorsqu’il est devant un micro est capable du pire. Je regrette quand même de n’avoir pas choisi Hillary Clinton. Parfois je me dis que Joe Biden se prend pour le président. Il me regarde de très haut, me parle avec une distance qui m’horripile. A défaut de m’attaquer, l’opposition a donc trouvé sa cible de prédilection. C’est sans doute ce qui explique la petite baisse de ma cote de popularité ces dernières semaines.
Mais les sondages, vous savez…
***
Contrairement à ce que je pensais, ce n’est pas toujours la politique étrangère qui a secoué mes cents premiers jours de mandat mais la question raciale. Qui aurait cru que ce sujet évoqué avec prudence durant la compagne électorale remonterait à la surface avec une ampleur qui nous rappelle maintenant les sombres années de notre Histoire?
Tout se passe comme si l’Amérique est désormais scindée en deux, d’un coté les Noirs et de l’autre les Blancs pendant que les Latinos, les Asiatiques, les Indiens sont devenus les arbitres cette confrontation.
Du coup, chaque décision que je prends est sévèrement critiquée par l’un ou l’autre bloc qui s’estime victime d’une discrimination. Un Républicain a dit à la télévision qu’il faudrait de toute urgence une loi pour la discrimination positive des Blancs qui étaient devenus les “nouveaux Noirs de l’Amérique!” Le même jour, sur la chaîne Fox News un personnage qui se prétendait leader d’un mouvement appelé “Renaissance noire” m’a traité d’Oncle Tom, d’esclave du lobby juif et des grandes firmes capitalistes. Et que dire de ceux qui m’accusent de ne pas être un vrai Noir américain, mais un Africain du Kenya, un complice de ceux qui ont vendu d’autres Noirs aux Blancs…
Ce sont les Noirs américains qui me causent le plus de tracas. Il n’y a plus de doute qu’ils ont tous voté pour moi parce qu’ils avaient cru à tort que je deviendrai le Président d’une communauté, que j’effacerai d’un coup de baguette magique les frustrations qu’ils traînent depuis l’époque de l’esclavage et de la ségrégation raciale. Ils ont vu en moi le prolongement d’un Marcus Garvey ou d’un Malcolm X. Ils ont oublié que je suis au carrefour de toutes les races, que l’on gouverne non pas par la peau mais par cette intime conviction qui souffle ce qui est juste et bénéfique pour une Cité. Je ne changerai pas mes convictions et je le répète: la race n’est pas le fondement d’une politique qui donnerait à ce pays un autre visage. Pourquoi veulent-ils que je refasse ce qu’ils ont longtemps reproché aux Blancs? Voulaient-ils d’un gouvernement entièrement composé d’hommes de couleur? Cela n’aurait aucun sens. J’assume le choix que j’ai opéré, j’assume ma politique telle que je la conduis et je ferai tout pour ne pas être l’otage d’un groupe de population au détriment d’autres.
Hier lorsque Larry King sur CNN m’a demandé pourquoi il y avait peu de Noirs américains dans mon gouvernement j’ai tout simplement répondu que je travaille avec des Américains, quelle que soit leur couleur, et ces Américains ont été désignés grâce à leurs compétences.
Cent jours ne suffisent pas à juger l’action d’une nouvelle administration. Je ne suis pas devenu le président de la première puissance mondiale pour marquer l’Histoire. Je suis là pour rendre à l’Amérique ce qu’elle m’a donné. Je le fais parce que j’aime ce pays. Je le fais parce que ce pays me ressemble et que certains politiciens ne l’ont pas compris…
Alain Mabanckou
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L’élection américaine n’aura pas lieu le 4, mais le 5 novembre !
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 29 Oct 2008 à 6h32 | Lu 2251 fois
Le désespoir du clan républicain – on le voit avec les prises de bec entre John McCain et sa candidate à la vice-présidence, Sarah Palin – montre à quel point le spectre de la défaite souffle déjà sur le « vieux » parti dont le candidat a du mal à se départir de l’image de Bush que lui collent sans cesse Barack Obama et ses dynamiques lieutenants. Assurément Sarah Palin ignore le rôle d’un(e) vice-président(e) : elle a prétendu qu’elle travaillerait avec le Senat pour mieux mener les réformes initiées par le gouvernement alors que la Constitution stipule clairement la séparation de l’exécutif et du législatif ! McCain l’a snobée entre deux bus, au cours d’un itinéraire qui menait l’équipe de campagne d’un point à un autre. Des conseillers du candidat républicain la traitent hors caméras de “Diva” à cause de ses caprices et jugent qu’elle ambitionne de prendre la tête du parti pour se présenter en 2012 ! Sarah Palin, imprévisible, a lancé qu’elle n’avait rien à perdre dans cette élection. Voilà donc l’ambiance chez les héritiers de Bush…
McCain est débordé par une campagne qui lui échappe de plus en plus. Incapable de saisir les enjeux de l’économie, il y a quelques jours il a carrément laissé entendre aux siens que discuter de l’économie c’est « s’assurer » une défaite !
Alors il faut s’attaquer au personnage d’en face, à Obama, a-t-il préconisé. Il faut fouiller dans les poubelles. Dire aux Américains qui est cet homme “dangereux"(dixit), d’où il vient et pourquoi l’Amérique ne devrait pas se laisser endormir par ce “beau parleur” incapable de répondre à une question que lui avait posée “Joe le plombier”, le fameux ”Joe the Plumber” devenu l’Américain moyen aux yeux des Républicains et qui vient de donner son soutien à McCain.
On aura ainsi tout entendu de McCain et de Fox News : Obama musulman, Barack “Hussein” Obama, Obama « dangeureux », Obama « socialiste », Obama « Karl Marx », Obama partisan de la distribution des richesses et que sais-je encore.
Ces campagnes négatives n’ont pas atteint le candidat démocrate toujours porté par les sondages et soucieux de discuter, d’expliquer la crise économique et les solutions possibles…
Oh, disons que John McCain s’est un peu racheté. En effet, au cours d’un de ses meetings une vieille dame a pris le micro pour lâcher qu’il ne faudrait surtout pas voter pour Obama… parce qu’il est « musulman » ! McCain lui a alors arraché le micro pour “corriger” le tir :
« Ah non, Madame, le Sénateur Obama n’est pas un musulman ! C’est une personne honorable » (a decent person)…
Tiens, tiens, les musulmans ne seraient donc pas honorables ? Serait-ce incompatible d’etre musulman et honorable ?
A moins d’une semaine de l’élection (le 4 novembre), les Républicains n’ont pas fini de nous étonner par leurs arguments farfelus et leur manque de stratégie face à un adversaire qui a une machine bien huilée. Obama domine jusqu’aux Etats traditionnellent acquis aux Républicains. En Virginie par exemple – où ceux-ci ont toujours gagné depuis les années soixante, 13 fois sur 14 élections présidentielles – des groupuscules proches des Républicains envoient des tracts aux Démocrates pour leur signifier que l’élection n’aura pas lieu le 4, mais le 5 novembre !
En un mot : que les électeurs démocrates restent chez eux ! Ils se réveilleront le lendemain avec la tronche de McCain savourant une victoire. Les stratèges politiques ne se seraient pas attendus à une telle tactique. Or le désespoir donne des ailes…
Photo : Obama esquissant des pas de danse au “Show d’Ellen”
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“Le Clézio, Nobel mérité”, par Alain Mabanckou. Texte paru dans Le Monde du 25 octobre 2008
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 26 Oct 2008 à 4h27 | Lu 1836 fois
Voici l’intégralité du texte que nous avons publié le 25 octobre dans Le Monde en réponse à Frédéric-Yves Jeanney qui considère que Le Clézio ne méritait pas son Nobel
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Le professeur de littérature Frédéric-Yves Jeannet a soutenu dans les colonnes du Monde (19-20 octobre) que le prix Nobel de JMG Le Clézio était ”immérité”. L’acte d’accusation touche le coeur même de la démarche littéraire du nouveau lauréat et nous interroge sur la réception des lettres françaises à l’étranger :
”Le Clézio, dont j’ai aimé les premiers livres, les seuls peut-être qui puissent correspondre à la définition de lui qu’a donnée le comité Nobel comme auteur d’une oeuvre de “rupture”, a pourtant toujours été un écrivain prolixe et bavard...”
La conclusion de l’article est plus qu’apocalyptique :
”Le Nobel de Le Clézio fait rétrograder la littérature française de plusieurs décennies, et l’appréciation que fera le reste du monde de notre littérature, pourtant fertile, car on jugera à l’aune de l’Académie suédoise que ce qu’on a fait de mieux depuis Claude Simon est d’écrire qu’en effet nous sommes tous le résultat d’un père et d’une mère.”
Tout cela tiendrait si une argumentation solide étayait les affirmations péremptoires de notre confrère. Quelques citations de Marguerite Duras, de Jean Genet ou de Marcel Proust pour nous démontrer l’universalité de ces illustres auteurs opposée au ”bavardage” et à la ”prolixité” de Le Clézio ne suffisent pas. On ne mesure pas l’universalité d’une oeuvre par un incipit, fût-il celui de Proust, mais par l’univers, l’intemporalité et la portée au-delà des frontières du créateur. Jean-Yves Jeannet “cherche” Le Clézio dans ses livres alors que l’auteur nous renvoie à notre “condition inhumaine”.
Il est vrai que ce n’est pas agréable de regarder dans un miroir qui grossit nos défauts, nous rappelle le chamboulement de notre Terre des hommes et la petitesse de nos entreprises face à la nature et aux êtres les plus éloignés. Plus la prose d’un écrivain nous paraît détachée de nos certitudes, plus nous décrétons qu’il s’agit d’un “bavardage”.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un tel procès est intenté contre un écrivain. En son temps déjà, dans son Journal, au sujet des acteurs, pour condamner sans voies de recours Racine et Voltaire, Stendhal dut trouver un synonyme au mot bavardage, “l’enflure” : ”L’enflure est le défaut général de nos acteurs ; je crois que cela peut venir en partie du bavardage éternel des pièces de Racine et de Voltaire. Là où il fallait deux mots, il y a dix vers...”
Le Clézio serait-il plus bavard et plus prolixe que Proust ou Genet, au point de faire ”rétrograder la littérature française de plusieurs décennies” alors même que chez Proust, là où il fallait deux mots, il y en avait trois cents ?
L’oeuvre de Faulkner, que salue notre confrère, serait désossée sans le bruit et la fureur qui traversent son univers, sans le remue-ménage qui caractérise un monde en effervescence. Si Le Clézio, Gabriel Garcia Marquez ou Mario Vargas Llosa sont “prolixes et bavards”, c’est qu’ils habitent ”un pays de musique inaccessible à toute oreille”, pour reprendre la formule du grand poète Tchicaya U Tam’si.
L’oeuvre de Le Clézio contient donc le monde, j’allais dire avec Edouard Glissant, le “chaos-monde”. C’est cette dimension éclatée qu’il ne faudrait jamais perdre de vue, et c’est ce qui explique le divorce actuel avec ceux qui lisent l’auteur de Désert (Gallimard, 1980) depuis les frontières de la Gaule. Un écrivain se distingue de ses contemporains par la constance de son projet esthétique et par son aptitude à décrypter la rumeur du monde. Depuis Le Procès-verbal, en 1963, Le Clézio nous démontrait déjà que sa démarche littéraire serait celle de l’approche du ”continent invisible”, ce continent qui n’est invisible que ”parce que nous (sommes) aveugles”.
Aux inquiétudes du professeur Jeannet, qui estime après la lecture de L’Africain (Mercure de France, 2004) que le monde entier ne retiendra que ce qu’il considère comme des lapalissades du Nobel français, nous opposons la définition du roman qu’a donnée récemment Le Clézio :"(...) une sorte de raccourci pour connaître l’état du monde, éventuellement son propre état”.
La connaissance de ”son propre état” demeure donc une éventualité, elle est subsidiaire, le monde passant avant toute chose, ce qui, hélas, n’est pas le cas dans certaines fictions en vogue présentées à l’étranger comme la vitrine de la littérature française contemporaine…
Le “drame” actuel de nos lettres vient donc de leur perception par une certaine critique. Non seulement celle-ci n’a pas encore intégré la diversité des sources de la littérature française contemporaine - la multiplicité d’autres espaces ayant en partage la langue française -, elle a établi des modèles immuables et est prête à faire taire les voix non conformes. Dès que le centre se déplace vers les marges, dès que le monde vient frapper aux portes de nos lettres - ce qui est le cas dans l’oeuvre de Le Clézio -, les mouvements de troupes s’organisent. L’auteur de Révolutions (Gallimard, 2003) est pourtant resté longtemps une “institution”, et comme toute institution, on le prenait pour référence.
C’est le cas aujourd’hui pour Pierre Michon, que salue au passage notre confrère. J’espère du fond du coeur que si par bonheur l’auteur des Vies minuscules (Gallimard, 1984) venait un jour à être récompensé du prix Nobel, il ne serait pas taxé d’avoir fait ”rétrograder la littérature française de plusieurs décennies”. Tout simplement parce qu’une “institution” devrait respecter les règles : ne pas être lue par un grand public, ne pas connaître l’état du monde, éventuellement son propre état, et surtout ne pas être choisie par les Académiciens suédois…
A. M, Le Monde, édition du 25.10.08
Photo : Jean-Marie Perier.
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Félicitations à J-M G Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 10 Oct 2008 à 2h38 | Lu 3462 fois
Jean-Marie Gustave Le Clézio vient de recevoir le prix Nobel de littérature 2008, salué par les membres du jury comme « l’écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante”. Le Nobel couronne ainsi une œuvre entamée il y a quarante-cinq ans avec Le Procès-verbal qui valut à l’auteur le prix Renaudot à l’âge de 23 ans (il « rata » alors d’un cheveu le prix Goncourt).
Connu pour son esprit « voyageur » et sa défense inlassable des « peuples lointains », Le Clézio qui vit entre les Etats-Unis et la France s’est toujours tenu loin du milieu germanopratin, savourant l’expérience de la migration et la confrontation avec les autres civilisations. C’est dans ce sens qu’il a toujours revendiqué son identité mauricienne.
Invité au Journal de RFI et dans les émissions radiophoniques suédoises pour exprimer notre sentiment au sujet de ce couronnement, nous avons précisé entre autres combien le lauréat était soucieux des problèmes du continent africain, une Afrique dont on retrouve d’ailleurs les traces dans certaines de ses œuvres, qu’il s’agisse d’un continent livré à la violence (Onitsha) ou de la “découverte” du « père africain » (L’Africain), entre autres. Nous n’avons pas oublié de rappeler qu’il fut notre plus ardent défenseur pour le prix Renaudot, d’abord en 2005 avec Verre Cassé qu’il venait de découvrir comme membre du jury du prix des Cinq Continents de la Francophonie ; puis en 2006 avec Mémoires de porc-épic…
La consécration de Le Clézio redonne aux lettres françaises la dimension qu’on attendait d’elles : une ouverture vers le monde, un brassage de cultures au moment où le nombrilisme semblait prendre le dessus, obstruant au passage la lisibilité des voix françaises les plus sûres et les plus exportables. C’est ce que nous réclamions déjà dans le manifeste Pour une littérature monde paru chez Gallimard, manifeste auquel avait participé le nouveau lauréat.
Nous saluons donc pour notre part la reconnaissance planétaire d’une voix chaleureuse, l’univers éclaté d’un auteur dont la générosité et l’humaniste traversent l’ensemble de l’œuvre…
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“Trophées des arts afro-caribéens” : censure d’un ouvrage d’africains contre le discours de Sarkozy
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 02 Oct 2008 à 21h20 | Lu 2338 fois
Le texte que nous mettons en ligne ci-dessous (paru aux Inrockuptibles et refusé dans plusieurs redactions) est de Philippe Rey, Directeur des Editions Philippe Rey qui ont publié L’Afrique répond à Sarkozy.
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L’Afrique répond à Sarkozy : les petits couacs de la censure
Un jury composé de personnalités reconnues (parmi lesquelles l’écrivain Alain Mabanckou, le sociologue Eric Fassin ou encore l’universitaire Lilyan Kesteloot), présidé par Louis-Georges Tin, porte-parole du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France), a établi durant l’été une sélection de livres en préparation d’un prix récompensant un essai lors de la soirée des Trophées des arts afro-caribéens, le 23 septembre. Un des ouvrages de notre maison d’édition, L’Afrique répond à Sarkozy, écrit par un collectif d’intellectuels africains, y figurait.
Deux semaines avant ladite soirée, les coorganisateurs (répondant au nom optimiste de Good Music…) nous ont informés que l’ouvrage, finalement, n’était pas dans la sélection, qu’il y avait été mis par erreur. En fait, il n’y avait pas eu d’erreur : le jury l’avait bien retenu. Mais alors, pourquoi les opérateurs de cette soirée l’ont-ils écarté, et de manière aussi brutale ?
La réponse tient probablement en ceci : la cérémonie doit être diffusée sur France Télévisions, et en ces temps de peur liée à la réforme audiovisuelle en cours, nul ne doit mécontenter le Château, là où tout se décidera dorénavant… Un ouvrage critiquant le discours de Dakar du Président ? Mais vous n’y pensez pas : en prime time, cela pourrait assombrir les soirées à l’Elysée ! Alors, nos petits censeurs ont tout simplement rayé le livre de la liste. Les membres du jury s’insurgent, signent un communiqué se désolidarisant de cette manifestation, mais qu’importe, la cérémonie doit être belle, pas de fausse note : on veut de la « good music »…
Alors, la veille de la cérémonie, les organisateurs réintègrent L’Afrique répond à Sarkozy dans la sélection, en prévenant l’éditeur, la bouche en cœur, que finalement il n’y avait pas eu d’erreur (que l’erreur avait été de dire qu’il y avait eu erreur… vous suivez toujours ?) Le livre étant retenu, ils sont donc inattaquables, n’est-ce pas ?…
Un jury fantôme, surgi d’on ne sait où et dont on ignore les membres (puisque le vrai jury avait refusé de délibérer), décide d’attribuer quand même le prix ce soir-là, à la cérémonie du Châtelet, mais à un autre ouvrage bien entendu…
Ce couac digne des Pieds Nickelés, relevant de la « mascarade » selon Alain Mabanckou, est probablement picrocholin à l’heure où tant de défis menacent nos économies et notre environnement. Mais il intervient à un moment crucial pour le paysage audiovisuel français, et doit être pris au sérieux tant il peut être symptomatique.
Comme bientôt l’Etat financera en totalité la télévision publique et nommera directement ses dirigeants, on voit que déjà les maillons de la chaîne de production commencent à pratiquer une forme d’autocensure en écartant ce qui peut déplaire en haut lieu. Cela rappelle étrangement les mauvaises heures de l’information des débuts de la télévision en France. Toutes les vigilances sont nécessaires pour repérer les serviteurs trop zélés, et endiguer cette régression.
Philippe Rey
Directeur des éditions Philippe Rey
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Ode pour Abdoul, par Abdourahman WABERI
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 02 Oct 2008 à 1h04 | Lu 1313 fois
A l’heure où, en France, le vieux leader haineux du Front National, Jean-Marie Le Pen, quatre-vingt ans, raccroche les gants en laissant un bilan nul pour ses héritiers, l’Italie d’aujourd’hui découvre avec effroi qu’une partie de ses citoyens souhaitent jeter à l’eau tous ceux qui n’ont pas la couleur, la religion et le patronyme idoines.
Ainsi Africains, Maghrébins, Roms et autres malheureux extracommunautaires sont voués aux gémonies et pas seulement dans les stades de foot de mauvaise réputation. Racisme et fascisme, nous revoilà ! Et il ne fait pas très bon d’être homosexuel ces temps-ci à Vérone. Ni même d’arborer une plaque d’immatriculation romaine lorsqu’on veut se rendre à Milan ou ailleurs dans ce Nord si frileux, si jaloux de ses richesses et si encombré de sa personne. J’ai la nette sensation que le vieux pays chafouin et raffiné est au bord de la crise de nerf. Pire, il a la gueule de bois après la mort inutile d’Abdoul Guibre, un jeune italien de dix-neuf ans.
Où sont ses grands voyageurs curieux et empathiques, tous héritiers de Marco Polo, tous rompus à l’altérité, je songe aux plumes de la trempe de Claudio Magris ou de Gianni Celati qui avait si bien décrit le Mali ? Que disent-ils aujourd’hui, les grands orgues de l’esprit transalpin, du moins ceux qu’on connaît en France, de Antonio Tabucchi à Giorgio Agamben, d’Erri de Luca à Umberto Eco ?
Il serait illusoire de vouloir vivre en vase enclos comme le préconisent certains politiciens italiens alors que les défis du monde moderne nous invitent à manifester la plus grande ouverture - ouverture des biens, des idées comme des personnes. Certes aucune nation n’échappe à l’illusion qu’elle doit son développement, ses réalisations, ses arts et ses spécificités à son génie propre. Pourtant l’expérience nous montre que les actions humaines ne prospèrent pleinement qu’avec les horizons élargis et les esprits ouverts aux quatre vents du monde.
Nous sommes nombreux, hors d’Italie, à n’avoir pas vu combien ce pays autrefois si lumineux se recroquevillait dangereusement sur lui-même. A ce train-là, il se provincialisera encore davantage pour n’être qu’une pâle copie de lui-même, pire un parc d’attraction pour le reste du monde… A moins que la population et la société civile, bref « la multitude » chère à Toni Negri, ne fassent entendre sa voix pour exiger l’instauration d’un climat de respect et de tolérance pour tous et les mesures les plus humaines lors des reconduites à la frontière. Enfin, l’application de la loi -et toute la loi- pour ceux qui menacent la vie des citoyens quelque soit leur race, leur religion ou leur orientation sexuelle. C’est à ce prix que les Le Pen locaux à l’instar de Giancarlo Fini et d’Umberto Bossi, vont rendre, à leur tour, leur infâme tablier.
Abdourahman A. Waberi, écrivain français et djiboutien.
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Afrique du Sud : la fête des cannibales. Un texte d’Achille Mbembe (photo)
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 25 Sep 2008 à 6h11 | Lu 2405 fois
Le Chef de l’État sud-africain n’aura donc pas achevé son deuxième et dernier mandat. Il vient d’etre défenestré par son parti, le Congrès National Africain (ANC), dans une cabale qui présente les traits combinés d’un repas totémique au cours d’une fête des cannibales, d’un putsch civil et d’un médiocre roman postcolonial.
Thabo Mbeki n’aura pas seulement été rejeté par l’ANC qu’il rejoignit à l’âge de 14 ans et, après la libération, en devint le premier apparatchik. Il aura littéralement été dévoré par « le mouvement » – point culminant d’un interminable rituel d’anthropophagie politique qui s’est poursuivi pendant près de deux ans et qui aura profondément traumatisé ce jeune-vieux pays.
Au moment où il quitte le pouvoir, il est honni et vilifié par une organisation qu’il servit honorablement pendant un demi-siècle. La faction qui désormais contrôle l’ANC a décidé d’en faire le bouc émissaire de la profonde crise morale dont elle est aujourd’hui la proie et du tournant de plus en plus pervers qu’emprunte la lutte politique dans ce pays hier encore porté aux nues pour son exemplarité et sa puissance de réconciliation. Et la question qui se pose au lendemain de cette défenestration est bien celle de l’avenir de l’ordre démocratique et constitutionnel sud-africain.
Bouc émissaire
Après avoir gravi les plus hauts échelons du parti, Mbeki commit une monumentale erreur l’an dernier lorsque, son mandat à la tête de l’État arrivant à terme et son impopularité approchant le point de crête, il conçut la funeste idée de conserver les rênes du parti – position qui lui aurait alors permis continuer de peser sur la vie politique du pays longtemps après son départ du gouvernement. Il fut battu lors du congrès de l’ANC et perdit le contrôle du mouvement au profit de son ex-Vice Président devenu depuis lors son adversaire et ennemi, Jacob Zuma.
L’ANC vient de mettre un terme à son mandat à la tête de l’État pour une raison simple. Il constituait le dernier obstacle majeur au projet de « blanchiment » de Zuma - un politicien quasi illettré et polygame, mais retors et rusé, inculpé pour fraude et corruption et qui, pour accéder au pouvoir, cherche par tous les moyens à éviter de comparaitre devant les tribunaux de son pays.
En cela, il est soutenu par une coalition hétéroclite de syndicalistes, de communistes et de nativistes apparemment prêts à tout pour le hisser au pouvoir. Communistes et syndicalistes en particulier s’opposent à la politique économique présumée néolibérale poursuivie depuis le milieu des années 90 sous la houlette de Mbeki qu’ils accusent par ailleurs d’avoir exercé le pouvoir de manière autocratique et d’avoir marginalisé les forces d’une « gauche » qui porte de plus en plus son nom à la manière d’un pesant masque. Leur soutien à Zuma relève d’autant plus de l’expédient que ce dernier ne cesse de déclarer que la politique économique ne fera pas l’objet de changement.
Au nombre des partisans de Zuma figurent également les organisations de la jeunesse de l’ANC et du Parti communiste. Au cours des dernières années, ces organisations ont graduellement revêtu l’apparence de « milices civiles ». L’une de leurs fonctions est d’intimider l’opinion publique et de s’attaquer à la légitimité des institutions judiciaires en particulier. Adoptant une posture insurrectionnelle, elles ont remis au gout du jour une rhétorique pseudo-radicale en vigueur à l’époque de la lutte contre l’apartheid, affublant du label de « contre-révolutionnaires » les ennemis présupposés de leur poulain. Elles ont également réhabilité le langage du « complot » et de la « trahison », n’hésitant pas à proclamer leur volonté de « tuer » ou de « liquider » ceux qui en viendraient à s’opposer à leur projet de domination de l’État et de la société par le parti.
À ces forces structurées s’est ajoutée une cohorte d’aventuriers, hommes d’affaires et politiciens mécontents ou en quête de prébendes et dont certains, accusés de corruption, de fraude et autres malversations, ont eu maille avec la justice ou s’estimaient avoir été, à un moment ou à un autre, l’objet de traitements injustifiés sous l’ère Mbeki. Si cette catégorie rêve de revanche et de vengeance, c’est pour mieux avoir accès aux réseaux de patronage et aux circuits de l’enrichissement privé rendus possibles par les politiques dites d’ « affirmation positive » (Black Economic Empowerment) mises en place après 1994 et dont l’un des effets a été la montée d’une classe moyenne noire relativement dépolitisée, mais fortement portée vers la consommation de masse.
Au cours des cinq dernières années, l’impopularité de Mbeki au sein des classes subalternes n’a fait que s’aggraver. L’impéritie du gouvernement face aux trois plus grands fléaux qui amoindrissent le plus gravement les chances de survie des classes défavorisées – à savoir la pauvreté, la criminalité et le Sida – n’a pas seulement contribué à élargir le fossé entre la bureaucratie d’un coté et la population de l’autre. Elle a également ouvert la voie à une pernicieuse remise en question de l’État de droit, la plupart des pauvres s’estimant « trahis » par la démocratie elle-même, ou encore développant une nostalgie d’un passé certes injuste, mais marqué à leurs yeux par le respect – idéalisé - de l’ordre, de la loi et de la discipline. Face à l’inexorable montée de la criminalité et des inégalités et eu égard au fait que la plupart des indigents sont « inemployables », le sentiment prévaut aujourd’hui selon lequel il est plus facile d’obtenir par la violence et la force ce que le droit à lui tout seul peine à garantir.
Mbeki s’est finalement aliéné les faveurs de plusieurs couches libérales blanches et d’une grande partie de l’intelligentsia – y compris noire. Au nom de la défense des privilèges hérités de l’apartheid, les élites et classes moyennes blanches lui reprochent – souvent à tort - d’avoir tourné le dos à la politique de réconciliation raciale initiée par Nelson Mandela et d’avoir redonné du souffle aux formes d’identification raciale héritées de l’époque de la ségrégation. C’est donc un homme isolé et solitaire, bénéficiant d’appuis au sein de la bureaucratie, mais presque sans base sociale déterminée, qui vient d’etre mis à la porte.
Bilan
Le bilan de Thabo Mbeki à la tête de l’État sud-africain n’est pourtant pas maigre. On commence seulement à le savoir - sa contribution politique et intellectuelle à la libération de l’Afrique du Sud aura été colossale, presqu’à la mesure de celle de Mandela, Sisulu et les autres. Parfois contre l’avis de nombreux cadres du mouvement de libération en exil et au risque de sa propre carrière, il poussa plus que d’autres vers une sortie négociée de la crise sud-africaine. Il établit secrètement des contacts avec le pouvoir blanc longtemps avant Mandela lui-même et, avec l’appui d’Oliver Tambo, contribua à professionnaliser les services diplomatiques de l’ANC en exil, transformant au passage la lutte contre l’apartheid en l’un des premiers symboles politiques de l’ère de la globalisation.
Il est le principal architecte de la démocratie et de l’extraordinaire prospérité économique dont les couches moyennes blanches et noires ont fait l’expérience au sortir de l’apartheid. Il n’a pas seulement contribué à la déconstruction théorique et intellectuelle du régime d’apartheid. Il a présidé à la mise en place des grandes institutions du système politique sud-africain, à la déracialisation de son ordre juridique et à la formulation de la politique économique poursuivie depuis 1996.
Il a apporté son poids intellectuel et mobilisé – parfois sans compter- les ressources de l’État sud-africain aux fins d’articulation d’un agenda proprement africain. Il a travaillé sans relâche à la mise sur pied d’institutions panafricaines capables d’assurer une régulation relativement autonome du Continent. En cela, il est l’un des derniers grands « intellectuels politiques » africains issus des grandes luttes émancipatrices du XXe siècle. Mieux que ceux qui sont venus avant lui (Kwame N’Nkrumah, Julius Nyerere, Jomo Kenyatta, Agostino Neto, Amilcar Cabral, Samora Machel et les autres), il se sera efforcé de tisser un lien étroit entre les trois impératifs de la souveraineté nationale, d’invention d’un ordre démocratique et constitutionnel et d’une négociation intelligente des contraintes internationales – notamment celles résultant de la mondialisation.
Figure tragique et solitaire
Mais s’il est vrai que Mbeki a bel et bien été la victime inattendue d’un rituel d’anthropophagie politique que ses commanditaires s’efforcent de masquer sous l’habit du jeu démocratique, il reste que son démon le prédisposait à devenir l’objet privilégié de ce sacrifice qui ne veut pas dire son nom.
De la grande tradition africaine des luttes de libération, il conservera le sens du sacrifice et du dévouement à une cause jugée juste – la politique en tant que sacerdoce. Mais il ne parviendra jamais à refermer la plaie de la race, la portant dans son for intérieur, à la manière d’un sur-moi, captif d’une blessure dont il aura peiné à se libérer. De son passage au communisme, il aura conservé un certain sens du volontarisme, mais aussi le gout du secret, des luttes d’appareil, des coups perfides et des pratiques machiavéliques.
Les longues années d’exil et la menace réelle de mort à l’époque de la lutte contre l’apartheid auront entretenu en lui une vision paranoïaque et conspiratrice des processus historiques et des actions humaines et élevé l’esprit partisan et celui de loyauté au rang de vertus. Sa longue fréquentation des corridors des satrapies africaines, de Lagos à Harare et Lusaka, lui donnera l’occasion d’observer dans la quasi intimité la duplicité des pouvoirs postcoloniaux. Dans ce faisceau d’attitudes se trouvent les sources d’un style de leadership pontifical, réfractaire à la critique, distant et arrogant, qui contribuera à transformer en ennemis tant de gens qui, au départ, étaient pourtant sinon bien disposés à son égard, du moins neutres.
Figure solitaire et tragique – une de plus – du nationalisme africain, il est dévoré non par l’impérialisme, mais par les siens. Dans une large mesure, sa tragédie est comparable à celle du Roi Christophe que décrivit Aimé Césaire dans sa fameuse pièce – le spectre de Haïti dans la conscience noire. Ironie suprême, Mbeki a stoïquement accepté son sort au nom de la loyauté indéfectible à l’ANC – un parti qui se sclérose à la manière du FNL algérien, du Congress Party indien ou des anciens mouvements de libération et qui, sous l’influence du Parti Communiste sud-africain, continue de fonctionner comme si 1989 n’avait jamais eu lieu.
Mbeki laisse derrière lui un pays fragile, pris dans le vertige d’une corruption rampante, d’une crise sanitaire aux proportions bibliques, d’une culture de la prédation qui se généralise, et dont les grandes avancées réalisées depuis 1994 sont en passe d’etre remises en cause. De profondes inflexions de la politique économique sont nécessaires pour faire face à la pauvreté de masse et aux inégalités. Mais le plus grand défi est de redonner des qualifications à la masse des « inemployables » qui alimente le cortège des « superflus », ouvrant ainsi un énorme appel d’air à des formes de plus en plus nettes de « lumpen-radicalisme ».
Des péripéties en cours, il ressort clairement que l’hégémonie exercée par l’ANC sur la vie politique et institutionnelle du pays, voire sur l’État lui-même, loin d’etre une source de stabilité, est une menace potentielle pour la démocratie et l’avenir de l’État de droit. Un équilibre plus sain entre le parti au pouvoir et les forces d’opposition est désormais un impératif. Ce rééquilibrage passe entre autres par une véritable déracialisation de la vie politique sud-africaine et une repolitisation de la société après les années de démobilisation.
L’avenir démocratique de l’Afrique du Sud passe nécessairement par une reconstitution de l’opposition autour d’un parti majeur, véritable coalition multiethnique et multiraciale capable d’assurer l’alternance. Il passe aussi par le renforcement des autorités, agences et institutions indépendantes chargées de consolider l’État de droit. À ceci s’ajoute l’indispensable réforme du code électoral. Pour l’heure, le Chef d’État est un simple fonctionnaire du parti. N’étant pas élu directement par le peuple, il peut etre révoqué par les représentants du parti. Il en est de même des parlementaires – bureaucrates à la solde du parti, et qui ne sont comptables devant aucune circonscription précise, encore moins responsables devant l’électorat dans son ensemble.
La crise en cours montre que le compromis de 1994 - et sur lequel repose l’ordre politique actuel – a atteint ses limites. Il faudrait, sans tarder, négocier un nouveau pacte qui passe par l’approfondissement de la démocratie et une mutualisation des intérêts économiques des différentes couches sociales et raciales – sans quoi il faut s’attendre à une implosion dont les conséquences pour l’avenir du Continent seraient très graves.
Achille Mbembe
Achille Mbembe est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand et directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER) à Johannesburg.
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Fatou Diome en très grande forme…
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 12 Sep 2008 à 12h20 | Lu 2766 fois
On pourrait qualifier Inassouvies, nos vies de Fatou Diome d’hymne à la vieillesse, de réflexion sur notre insoutenable légèreté face aux « australopithèques » à qui nous devons tout : « Comme les Noirs et les juifs, on tente, aujourd’hui, d’évincer les vieux du circuit. Les prochains exterminés n’auront pas de chaîne aux pieds ou d’étoile jaune à la poitrine, ils auront un dentier suspendu au cou ».
Ce serait toutefois réduire ce livre attachant à une littérature de « bonnes intentions », ce qu’on ne pourrait reprocher à Diome qui a su se départir depuis son précédent roman, Ketala (Flammarion, 2007) de l’image de « l’écrivain de l’immigration » qui aurait fait le bonheur de quelques chercheurs de littératures africaines trop enclin à ghettoïser les auteurs d’Afrique noire dans des thématiques qui leur sont « naturelles ». Dans Inassouvies, nos vies, il faut imaginer des « jumelles ». Betty guette en effet la vie qui l’entoure, en particulier l’immeuble d’en face qui pourrait être le laboratoire de notre quotidien. On peut voir, entre autres scènes, un couple dont le mari ramène les dossiers à la maison et laisse l’amour au bureau ou encore ces mères qui promènent leurs gamins…
Lorsqu’une vieille sans enfant et dont le mari est mort à la guerre remplit ses heures de solitude avec un chat roux tigré – le seul fil qui la retient désormais à la vie – Betty pressent que quelque chose ne tourne pas rond dans de la vie de la veuve. Elle croise la veuve dans une boulangerie – qui, jadis fut celle de son époux –, elles discutent brièvement ; elle l’évite parfois, refuse même une invitation de la vieille pour se rendre compte, bien plus tard, qu’elle est peut-être la bouée de sauvetage de cette « doyenne » envoyée sans voies de recours dans une maison de retraite par des ascendants qui ont disparu du jour au lendemain. Sommes-nous assez conscients du désarroi d’un être fragilisé par l’âge dans un monde où « si l’euthanasie venait à être légalisée, on risquerait de voir des malappris se débarrasser de leurs ascendants à la première fuite urinaire » ?
Betty se rapproche de plus en plus de celle qu’elle a surnommée Félicité à cause de sa gaieté. Elle lui rend visite à la maison de retraite et entre peu à peu dans les abysses du passé de la veuve. C’est le début d’une grande amitié, une amitié qui montre du doigt l’indifférence de l’Occident à l’égard de leurs personnes du troisième âge. Lorsqu’elle ne trouve plus Félicité dans la maison de retraite, Betty sait qu’elle sa propre existence est en train de prendre un tournant. La rencontre avec un ami peut-elle la retenir de son envie de tout « plaquer », de se couper du monde, de ne plus avoir pour complice que la musique de chez elle ? Que peut-on attendre de nos jours même lorsqu’on a « la vie devant soi » ?
J’ai apprécié, vous l’aurez compris, le ton explosif, les trouvailles innombrables de ce roman, la gouaille, l’élégance d’une langue qui saisit l’image au plus près. Fatou Diome est donc en pleine forme. En très grande forme. Permettons-nous simplement un avis de lecteur : le récit aurait encore gagné en fluidité sans les multiples réflexions philosophiques qui, au lieu de soutenir le rythme pourtant très majestueux de l’ensemble, le paralysent de temps à autre et nous font plus entendre la voix de l’auteur que celle de ses personnages – par exemple dans le prologue. Mais peut-on contenir les vagues de la vie ? La digression ne fait-elle pas partie du roman ?
Inassouvies, nos vies, de Fatou Diome, Flammarion, 2008, 272 pages, 19 euros.
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Retour au Village.
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 10 Sep 2008 à 0h17 | Lu 2110 fois
Je sais, je sais, je n’ai pas donné de nouvelles depuis un certain temps, mais je constate avec plaisir que je peux toujours compter sur vous pour animer le Village. C’est le signe que cet espace vous appartient. Quelques explications quant à cette « désertion ». Je terminais l’écriture de mon prochain roman. Le roman est à présent achevé, il sort en janvier 2009 aux Editions du Seuil. Pendant une telle période d’écriture il est souvent utile de prendre de la distance, sans pour autant concurrencer Robinson Crusoé. Entre deux chapitres j’ai tout de même effectué des voyages pour la parution de Verre Cassé et Mémoires de porc-épic en langues étrangères (notamment en Suède – et le mois prochain en Israël)…
Je regarde à présent les parutions de cette rentrée de septembre. On en dit du bien - et c’est toujours réjouissant d’autant qu’on a tendance à se plaindre du trop-plein de parutions au détriment de la qualité. Après la lecture de la presse littéraire j’ai acheté quelques livres que je découvre au fur et à mesure : Inassouvies, nos vies de Fatou Diome chez Flammarion, Zone de Mathias Enard (Actes Sud), Le cas Sonderberg d’Elie Wiesel (Grasset), La meilleure part des hommes de Tristan Garcia (Gallimard), Le soldat et le gramophone de Sasa Stanisic (Stock) et Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard).
J’apprends avec bonheur que notre ami Salim Bachi ( Le Silence de Mahomet, Gallimard) est dans la première liste (15 sélectionnés) pour le Goncourt qui se décernera en novembre. De même qu’Olivier Rolin dont la presse ne tarit pas d’éloges sur son Chasseur de lions (Seuil).
Point n’est besoin de signaler que la rentrée négro-africaine est très « maigre », mais il faut saluer le retour sur la scène littéraire du Togolais Kossi Efoui (photo) avec Solo d’un revenant (Seuil).
Il ne nous reste plus qu’à les lire.
La prochaine chronique sera consacrée au livre de Fatou Diome, Inassouvies, nos vies.
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A quelles conditions le développement de l’Afrique ? Par Dominique Ngoie-Ngalla
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 07 Aoû 2008 à 17h29 | Lu 14088 fois
L’Afrique va mal. De plus en plus. L’africain conscient, ou tout simplement celui qui aime l’Afrique, a la douloureuse impression que le recul de ce continent est proportionnel à l’amélioration constante des conditions d’existence dans le reste du monde dit en développement. En tout cas, du point de vue du bien être humain, l’écart ne cesse de se creuser entre l’Occident et l’Afrique Noire.
Bénéficiaire intelligent des infrastructures économiques des Boers, l’Afrique du Sud se démarque nettement de cette Afrique où la conjonction de la naïveté, de la ruse et de l’imposture produit ce paysage effrayant qui frappe tout observateur même non avisé. Depuis la fin de l’apartheid, une classe moyenne active émerge de la population noire, même si la situation des townships reste préoccupante. Les causes profondes, les facteurs qui ont fabriqué à l’Afrique noire ce destin terrible ? Nous les connaissons : la traite négrière et la colonisation. Pour longtemps, elles avaient déréglé les rouages sociopolitiques, socio-économiques des pays africains, broyé leur cultures moquées, piégé et perverti le rapport de soi au monde, de la bonne santé duquel dépend l’épanouissement humain. Un gâchis incommensurable dont les chercheurs ne sont pas encore parvenus à révéler toute l’ampleur. Cette situation indique en même temps le devoir de conscience des africains sur l’état de leur société s’ils veulent s’en sortir. Ce n’est pas impossible.
Le désordre des sociétés africaines peut être daté. Une séquence de l’histoire de l’humanité lui avait donné un commencement. Il peut donc cesser. Il n’est pas le résultat éternel d’un décret des dieux. Et cela engage la responsabilité des africains et de leurs partenaires.
La traite négrière et la colonisation, si elles furent une cause structurante du désordre africain, n’avaient pas pour autant scellé le destin de l’Afrique. Celui-ci reste déchiffrable à condition que les africains prennent conscience, remontent aux causes de leurs malheurs, et aient le courage de prendre à bras le corps des solutions difficiles. L’identification nous met sur la voie de la guérison, puisqu’on peut alors trouver le remède. Encore faut-il que le patient consente à suivre les prescriptions du médecin ; pourvu que le remède soit adapté. Aucune société ne s’est construite sur la fuite des responsabilités.
Aucune société ne s’est construite en tournant le dos au bon sens. Je crains que, en dehors des cercles politiques où son usage est galvaudé pour ne plus rien vouloir dire, le terme responsabilité ait perdu son poids de sens en Afrique noire (nous parlons des affaires bien sur !). Cette Afrique noire où les élites inscrivent leur action dans la logique de prédation et d’exploitation qui avait pourtant nourri leur contestation du régime colonial. Tout en la condamnant de bouche, ces élites politiques reproduisent l’idéologie coloniale d’exploitation cynique, tant elles sont fascinées par l’économie consumériste. Progressivement elles se sont détournées de leur patrimoine culturel dans lequel elles devraient pourtant puiser pour trouver solution à nombre de mots qui assaillent les sociétés africaines. Elles singent le modèle occidental, quitte à s’en détourner avec horreur dès que ce modèle parle de devoir de conscience, de rigueur et montre l’effort individuel et collectif comme base du progrès de l’humanité et des nations.
Le défaut d’éthique citoyenne chez les élites africaines explique qu’elles vivent éjectées en quelque sorte hors d’elles-mêmes et vivent loin des préoccupations des populations dont elles prétendent être les dignes représentants. Des populations pourtant pas si sottes, qui sont passées maitres de la récupération, du recyclage et de l’économie informelle, dont, on peut bien le dire, vivent les masses africaines des bidonvilles et des villages, démontrant par là jusqu’où elles n’iraient pas si elles avaient des dirigeants honnêtes et attentionnés. Nos élites ne s’intéressent à ces populations qu’en permanence elles arrosent de leur arrogance méprisante qu’en période électorale où la voix de chaque femme, de chaque homme vaut son pesant d’or. Ces élites extraverties qui vivent en permanence branchées sur les médias occidentaux et les divertissements qu’ils proposent ne rêvent que de l’Europe.
Tous les jours des avions en provenance d’Afrique en sont bondés, où on les reconnait à leur air suffisant. Cela fait qu’elles expatrient en Europe tout le produit de leurs rapines sans souci de l’Afrique à bâtir ; et parce que le développement de l’Afrique est le cadet de leurs soucis, c’est sans vergogne qu’elles la pillent avec la même fureur que hier les colons et depuis les indépendances, les multinationales qui se comportent en pays conquis avec la bénédiction des élites africaines elles-mêmes acquises à l’idéologie et aux valeurs criminelles des multinationales. Ce faisant ces élites sont parfaitement conscientes des haines tenaces que leurs populations nourissent contre elles (il s’agit là bien entendu des pays où sévit la malgouvernance. Des pays comme le Ghana, l’Ile Maurice, le Botswana, une infime minorité, s’en sortent assez bien). Voila pourquoi ces élites s’interdisent d’investir dans leurs propres pays l’argent qu’elles leur volent. Souci bien compréhensible, à tout instant, le produit inespéré de leurs rapines peut aller en fumée.
Seuls donc le respect scrupuleux des principes d’une gestion démocratique capable de régler le problème de l’ethnicisme peut inverser la tendance, provoquer un mouvement centripète de ces élites extraverties et faire naitre l’ordre dans des sociétés sécurisées. L’ordre et la confiance.
Dominique Ngoie-Ngalla
Dominique Ngoie-Ngalla est Docteur d’Etat-es-Lettres et Sciences Humaines de Par 1 Sorbonne. Professeur à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines au Congo, il a aussi enseigné à la Faculté de philosophie de l’Université d’Amiens en Picardie (France). Signalons la republication en France d’une des ses oeuvres littéraires emblématiques, “La Geste de Ngom-Mbima, suivi de Chants d’ancrage”, Editions Bajag-Meri, 38 rue Servan 75544 Paris cedex 11, Tél: 01 46 36 21 85.
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Rwanda, ce génocide qui nous mine la conscience
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 01 Aoû 2008 à 7h49 | Lu 3853 fois
Extraits de l’Allocution que nous avons prononcée le 25 juillet à Kigali lors de la clôture du colloque ”Génocide des Tutsi au Rwanda et la reconstruction des savoirs”
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Je suis venu au monde après les indépendances. Je pouvais jadis en vouloir à mes parents. Je pouvais blâmer les complicités des miens avec les colons. Je pouvais houspiller les dirigeants africains installés au pouvoir par les puissances étrangères. Je pouvais crier haro sur les dictateurs et autres présidents à vie qui réduisaient leurs populations en marionnettes des champs de maïs. Je pouvais… Je pouvais… Je pouvais…
Mais voilà que mon sort est désormais lié à celui d’une génération d’écrivains dont la plume a vu le jour avec le génocide des Tutsi au Rwanda. En 1994, mon problème n’était pas alors de savoir comment écrire après ce génocide mais comment écrire pendant cette barbarie qui endeuillait le pays des Milles Collines pratiquement quelques mois avant la publication de mon premier livre, Au jour le jour, un recueil de poèmes qui ne fut lu que par quelques uns de mes amis…
Au fond, je pourrais cesser d’écrire, mais je ne pourrais cesser d’être un être humain. L’action de l’écrivain est vaine lorsqu’elle se réduit aux déclarations incantatoires dans ses livres. On ne nous juge pas par l’enthousiasme de notre indignation mais par la réalité de nos actes.
En ce sens, il y a donc eu la faillite des écrivains. De tous les écrivains. Nous essayons de réduire autant que faire se peut les conséquences de ce redressement judiciaire moral, non pas avec les juges d’ici-bas – parce que nous ne croyons plus en leur justice - , mais avec la justice impitoyable de ces yeux qui nous regardent dans l’ombre, de ces cris qui s’élèvent depuis les crêtes des collines de Bisesero où des Résistants tutsi répoussèrent avec bravoure les bourreaux malgré leur infériorité numérique. Le comble de l’histoire c’est qu’ils sont aujourd’hui abandonnés à leur sort, et il faut de l’endurance et de la détermination pour arriver jusqu’à ce lieu saint enclavé…
Les écrivains ont été leurrés par les « mensonges » et les « pestilences » de l’Europe qui a orchestré bien longtemps ce génocide – outre l’idéologie de la suprématie inculquée aux autochtones par l’Occident, la Belgique institua au Rwanda « la carte d’identité » avec mention obligatoire de l’ethnie tandis que la France assura un entrainement militaire aux hommes du régime hutu d’Habyarimana, ceux-là qui allaient massacrer les tutsi devant l’indifférence totale de la communauté internationale…
Que peut l’écriture ? Les rescapés d’un génocide préfèrent un livre avec des pages blanches parce qu’ils savent que ce qu’ils ont subi ne pourrait se traduire par les mots des tiers. Ils savent aussi que c’est par une “certaine littérature” que les génocides se préparent. Ils savent enfin que ce sont les tiers qui travestissent l’ampleur du désastre lorsqu’ils recueillent leurs propos – parfois à coup d’insistance – pour le plaisir d’un certain lectorat friand de suspens et des descriptions les plus funestes. Beaucoup de ces tiers ont “eu un nom” d’écrivain, voire un succès, ils sont connus pendant que les rescapés vivent dans l’ombre et les victimes regroupées en un chiffre réalisé en un temps record : plus d’un million de morts… en 90 jours !
Quatorze années après ce génocide des Tutsi au Rwanda, l’écrivain d’Afrique noire francophone n’est donc certainement pas encore en mesure de cerner ce que les sociétés africaines attendent de lui.
En réalité nous assistons à une recomposition du statut de l’écrivain et de sa perception dans nos sociétés. Cet écrivain sait désormais que son rôle dans la reconstruction des savoirs, dans la pérennité de la mémoire est plus que jamais murmuré sur toutes les lèvres.
On lui demande donc de s’exprimer, de dénoncer. C’est une commande sociale. Et s’il ne l’exécute pas – ou si l’on croit qu’il ne l’a pas exécutée, c’est sa création qui se trouve mise en cause.
Des livres de recherches s’écrivent de plus en plus sur le sujet. Les partisans du “double génocide” travaillent afin de nous démontrer qu’il ne s’agissait pas d’un génocide, mais d’une guerre ethnique ou qu’il s’agissait d’un génocide de part et d’autre… Tout laisse à penser que la fiction empruntera ces sentes fangeuses. Il se développera alors une littérature “fictionnelle” . L’intention est bonne, louable et respectable. Par recoupements des témoignages des rescapés ou par l’observation des conséquences du génocide par l’écrivain, celui-ci mettra en place un univers. Il fera parler des personnages. Il nous les présentera dans leur intimité, dans leurs secrets, tout cela avec le pouvoir de son art…
Une oeuvre de fiction véhicule un discours, et ce discours est l’image que se fait l’auteur du monde, l’image qu’il voudrait projeter aux yeux du lecteur. Il n’y a pas de littérature neutre… Chaque écrivain est par voie de conséquence un engagé – voire un enragé. En célébrant la vie il s’engage dans son époque. En remuant la passé il s’engage dans son époque. En écoutant le murmure de l’autre monde, il s’engage dans son époque.
C’est aux chercheurs de démêler ce discours, de le déconstruire, de voir dans quelle mesure nous fournissons – parfois inconsciemment – des ingrédients aux négationnistes, aux partisans de la réécriture de l’Histoire. Ils attendent de telles fictions. Et ils applaudiront longuement si “l’auteur négationniste” est Rwandais…
Il faudra ainsi s’attendre à la naissance de ce que James Baldwin appellait à son époque « la littérature de protestation », une littérature qui banalisera l’horreur, alignera les « bonnes intentions », ces intentions affectées qui sont aussi nocives que la haine du bourreau lorsqu’il lève sa machette, les yeux grandement ouverts, pour couper le souffle à son semblable. Ces œuvres installeront une normalité de l’extermination, elles nous annonceront que le bourreau n’est pas un monstre et que le rescapé exagère toujours la réalité des faits…
Ces romans de “protestation” seront alors perçus par beaucoup comme un apport des écrivains, dans leur globalité, à la reconstruction des savoirs alors même que leur but est de brouiller les cartes, d’agiter les nuages afin de recouvrir d’un voile opaque la clarté de la Vérité…
Heureusement qu’il restera aux rescapés tutsi ces paroles intemporelles du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire :
Que de sang dans ma mémoire !
Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elles ne sont pas couvertes de nénuphars.
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !
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Photo ci-dessus : Avec les rescapés tutsi de Bisesero, le lieu de la Résistance des tutsi. (image de Charlotte Lacoste)
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“Bêtes sans patrie”
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 15 Jul 2008 à 1h46 | Lu 4761 fois
Je m’envole ce jour pour quelques semaines au Rwanda, “Le Crédit a voyagé” reste bien entendu grandement ouvert – et vous pouvez d’ailleurs consommer sans modération ! C’est l’occasion aussi de vous signaler la parution le mois prochain en France du roman exceptionnel du jeune prodige nigérian Uzodinma Iweala (Beasts of no nation - titre que l’auteur doit au musicien Fela), écrit à 23 ans. Salué sur le plan international et par les auteurs anglophones les plus éminents (Salman Rushdie, Toni Morrison...), couronné des prix les plus prestigieux aux Etats-Unis, ce premier roman est à mon avis le plus puissant, le plus “furieux” et le plus inventif des fictions parues à ce jour sur les « enfants soldats » en Afrique. L’auteur, né aux Etats-Unis, est considéré aujourd’hui parmi “les dix écrivains les plus prometteurs des Lettres américaines"…
Ici ce n’est plus la violence gratuite qui l’emporte, ce n’est plus l’inventaire insipide des viols et des massacres, mais l’ivresse d’une écriture qui gicle, qui eclabousse tout à son passage. On m’avancerait certainement que je ne suis pas le plus habilité pour en faire l’éloge parce que j’ai traduit ce livre de l’anglais au français ! C’est justement parce que ce roman m’avait ébloui et continue à m’éblouir que j’ai accepté la demande des Editions de L’Olivier de le « faire entendre » dans la langue française et de mettre entre parenthèses l’écriture de mon propre roman qui devait paraître au Seuil en septembre…
Cette expérience de la traduction m’a permis par ailleurs de comprendre les mécanismes du passage d’une langue à une autre. Mieux encore, le pari est très délicat lorsqu’il s’agit d’un écrivain qui traduit un autre. Notre jeune prodige – il a 25 ans aujourd’hui - est un admirateur de son aîné et compatriote Amos Tutuola - auteur de L’Ivrogne dans la brousse ( traduction de Raymond Queneau). Cela se ressent aussi bien dans l’exagération, la recomposition du monde, la quête d’une philosophie de la nature, le questionnement des origines, bref le sens de notre existence dans un monde où le réel, en se décomposant, nous dénude - et c’est sans doute à cet instant que nous découvrons qu’en réalité nous ne sommes que des « bêtes sans patrie »…
Bêtes sans patrie d’Uzodinma Iweala (notre traduction), aux Editions de L’Olivier, en librairie à partir du 21 août…
Lire les extraits du livre : http://www.lamartinieregroupe.com/assets/OLI/visuals//bulletin.pdf
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SITUATIONS DE LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE, Achille Mbembe s’exprime au “Courrier International”
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 28 Jun 2008 à 15h03 | Lu 5749 fois
Au début des années 90, l’Afrique semblait etre à son tour atteint par la grande vague de démocratisation du dernier quart du vingtième siècle. Celle-ci avait commencé avec la fin des dictatures du Sud de l’Europe (Espagne, Portugal) avant d’atteindre l’Amérique du Sud. La chute du Mur de Berlin, la fin de l’Union soviétique et le démantèlement de l’apartheid en Afrique du Sud avaient accéléré ce processus. Près de quinze ans plus tard, quelle est la situation de la démocratie en Afrique ? Quel sens faudrait-il accorder au regain de violence politique au Kenya, au Zimbabwe et dans d’autres pays du continent ? Dans cet entretien accordé au Courrier International, Achille Mbembe brosse un tableau contrasté de la situation et esquisse des perspectives inédites.
Dans l’une de ses éditions récentes, le Wall Street Journal consacrait une grande enquête à la progression de la démocratie en Afrique. Est-ce une réalité ou un fantasme ?
Le paysage est très contrasté. Restauration autoritaire par-ci, multipartisme administratif par là, ailleurs maigres avancées au demeurant réversibles et, à peu près partout, niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d’enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fonds d’une économie d’extraction qui, dans le droit fil de la logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation – voilà, je dirais, le paysage d’ensemble.
Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’objectif unique est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées. On sacrifie aux aspects procéduraux les plus élémentaires de la concurrence, mais l’on garde le contrôle sur les principaux leviers de la bureaucratie, de l’économie, et surtout de l’armée. La possibilité de renverser le gouvernement par la voie des urnes n’existant pratiquement pas, seul l’assassinat, la rébellion ou le soulèvement armé peuvent contredire le principe de la continuation indéfinie au pouvoir. Globalement, les choses sont donc plutôt bloquées, y compris en Afrique du Sud où, le système électoral aidant, l’on peut dire que le pays vit, de facto, sous un régime de parti unique.
Quatre tendances lourdes me frappent par contre. La première est l’absence d’un réel projet démocratique, d’une pensée de la démocratie qui constituerait une véritable alternative au modèle prédateur en vigueur dans la plupart des pays. La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale sur le continent. La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs nègres – le fait que plus ils sont vieillissants, plus ils deviennent hystériques et carnassiers. La quatrième, c’est l’enkystement que l’on voit à l’œuvre y compris là où une certaine alternance a effectivement eu lieu. À ces dynamiques structurelles vient s’ajouter une autre – l’émergence d’une culture du racket, de l’émeute sanglante et sans lendemain et qui, à l’occasion, tourne carrémment à la guerre de pillage. Cette sorte de lumpen-radicalisme, à la vérité violence sans projet politique alternatif, est porté par les « cadets sociaux ». Et « l’enfant-soldat » et le « sans-travail » des bidonvilles en sont les tragiques symboles.
Il faut craindre que cette violence sans projet politique alternatif ne se généralise. Elle provoquerait en retour le raidissement d’un État qui, bien qu’illégitime, bénéficie du soutien d’une classe qui en a fait l’instrument de son enrichissement personnel ou, simplement, une ressource privée ou encore une source de rackets, dans le contexte de la lutte quotidienne pour la survie. Quitte à détruire l’État, l’économie et les institutions, cette classe est prête à tout pour conserver le pouvoir, la politique n’étant d’ailleurs à ses yeux qu’une manière de conduire la guerre civile ou la guerre ethnique par d’autres moyens.
Plutôt que de pérorer sur les avancées de la démocratie en Afrique, la réflexion devrait donc, à mon avis, porter sur ces tendances lourdes, nourries qu’elles sont par les structures historiques de la violence et de la prédation que favorisent désormais les politiques néolibérales, voire les pieuses injonctions sur « la bonne gouvernance », pour ne pas parler des effets pervers du Bon Samaritanisme et de l’humanitaire.
Pourquoi cet ancrage de la démocratie en Afrique ?
Il s’agit justement de tout sauf d’ancrage de la démocratie en Afrique. Il y a, certes, un désir manifeste de liberté et de bien-être. Mais ce désir peine à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans une culture politique neuve, où le pouvoir n’est plus un jeu à somme nulle.
Pour que la démocratie puisse s’enraciner en Afrique, il faudrait qu’elle soit portée par une Idée dont elle serait la métaphore vivante et absolue. Ainsi, en réarticulant par exemple le politique et le pouvoir autour de la critique des formes de vie, ou plus précisément de l’impératif du « laisser vivre », on ouvrirait la voie à une nouvelle pensée de la démocratie dans un continent où le pouvoir de tuer reste plus ou moins illimité. Pour etre crédible, cette nouvelle pensée de la démocratie devrait cependant se situer au-delà des catéchismes qui ont colonisé notre regard sur l’Afrique – qu’il s’agisse de la « bonne gouvernance », de la rhétorique des « droits de l’homme » ou encore du Bon Samaritanisme qui se cache derrière les oripeaux de l’humanitaire.
Au fond, une telle pensée devrait etre, de nécessité, une pensée de l’émergence et du soulèvement. Mais ce soulèvement devrait aller bien au-delà de l’héritage anti-colonialiste et anti-impérialiste dont les limites, dans le contexte de la mondialisation et au regard de ce qui s’est passé depuis les indépendances, sont désormais flagrantes.
Quels sont les freins à une démocratisation plus rapide du Continent ?
Deux facteurs parmi plusieurs autres. D’abord une certaine économie politique. Ensuite un certain imaginaire du pouvoir, de la culture et de la vie.
D’une part, la brutalité des contraintes économiques dont les pays africains ont fait l’expérience au cours du dernier quart du XXe siècle - et qui se poursuit sous la férule du néo-libéralisme – a contribué à la fabrication d’une multitude de « gens sans-part » dont l’apparition sur la scène publique s’effectue de plus en plus sur le mode de la tuerie lors de bouffées xénophobes ou à l’occasion de luttes ethniques, surtout au lendemain d’élections truquées ou encore dans le contexte des protestations contre la vie chère.
Ce sont des gens qui n’ont strictement rien à perdre, qui de surcroit sont totalement livrés à l’abandon – condition de laquelle ils ne peuvent souvent échapper que par la migration, la criminalité et toutes sortes d’illégalismes. C’est une classe de « superflus » dont l’État (là où il existe), voire le marché lui-meme, ne savent que faire. Ce sont des gens que l’on ne peut guère vendre en esclavage comme aux débuts du capitalisme moderne, ni réduire aux travaux forcés comme à l’époque coloniale et sous l’apartheid. Du point de vue du capitalisme tel qu’il fonctionne dans ces régions du monde, ils sont complètement inutiles - des rebuts humains livrés à la violence, à la maladie, à l’évangélisme nord-américain, aux croisés de l’Islam et à toutes sortes de phénomènes d’illumination.
D’autre part, la brutalité des contraintes économiques a aussi vidé de tout contenu le projet démocratique en réduisant celui-ci à une simple formalité – un rituel sans contenu ni symbolique, et plus grave encore sans conséquence réelle sur la vie quotidienne des gens ordinaires. Puis, comme je le suggérais à l’instant, l’incapacité à sortir du cycle de l’extraction et de la prédation dont l’histoire, d’ailleurs, prédate la colonisation – cette incapacité pèse énormément sur les formes que prend le politique dans nos pays.
À ces données fondamentales s’ajoute l’événement qu’aura été la grande diffraction sociale commencée au milieu des années 80. Cette diffraction de la société a conduit à peu près partout à une informalisation des rapports sociaux et économiques, à une fragmentation sans précédent du champ des règles et des normes, et à un processus de dés-institutionalisation qui n’a pas épargné l’État lui-même.
Cette diffraction a également provoqué un grand mouvement de défection de la part de nombreux acteurs sociaux, ouvrant dès lors la voie à de nouvelles formes formes de la lutte sociale – une lutte sans pitié pour la survie centrée autour de l’accès aux ressources. Aujourd’hui, le bidonville est devenu le lieu névralgique de ces nouvelles formes d’affrontements souvent sans tete apparente. Il s’agit d’affrontements de type moléculaire et cellulaire qui combinent des éléments de la lutte des classes, de la luttes des races, de la lutte ethnique, des millénarismes religieux et des luttes en sorcellerie.
Pour le reste, la faiblesse des oppositions est connue. Pouvoir et opposition opèrent en fonction d’un temps court marqué par l’improvisation, les arrangements ponctuels et informels, les compromis et compromissions diverses, les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix. Les alliances se nouent et se dénouent constamment. Mais surtout, l’imaginaire du pouvoir ne s’est guère transformée. L’imaginaire structurant de la politique en Afrique reste celui de la guerre civile permanente. Et tant que l’on ne découplera pas la politique et la guerre, le potentiel de violence restera explosif.
La France accepte-t-elle cette démocratisation ou est-elle encore un frein à ce processus ?
Elle ne l’accepte que du bout des lèvres. Dans son pré-carré, elle s’y oppose farouchement et avec ténacité depuis 1960, n’hésitant pas, le cas échéant, à recourir à l’assassinat et à la corruption.
La France est connue pour son soutien le plus retors et le plus indéfectible aux satrapies les plus corrompues du continent et aux régimes qui, justement, ont tourné le dos à la cause africaine.
Il y a une raison simple à tout cela – les conditions historiques dans lesquelles s’est effectuée la décolonisation et le régime des capitations qu’ont cimenté les accords inégaux « de coopération et de défense » signés dans les années 1960.
On ne le sait peut-etre pas assez, l’objet de ces accords secrets, ce fut non pas de liquider le rapport colonial, mais justement de le contractualiser. C’est au nom de cette contractualisation des vieux rapports coloniaux que la France continue, de facto, d’exercer un droit de propriété sur le sol, le sous-sol et l’espace aérien de ses anciennes colonies. C’est également en son nom qu’elle protège les régimes corrompus de l’Afrique francophone.
Voilà pourquoi près de 50 ans après qu’ils aient été signés, il faut continuer de dénoncer ces accords, d’exiger qu’ils soient rendus publics et d’appeler à ce qu’ils soient résiliés. Tant qu’ils ne le seront pas, les pays africains liés par ces accords ne seront jamais souverains, et encore moins des démocraties.
L’influence croissante de la Chine sur le continent noir risque-t-elle d’empêcher cette démocratisation ?
La présence de la Chine en Afrique est un contrepoids à l’échange inégal si caractéristique des relations que le Continent entretient avec les puissances occidentales et les institutions financières internationales. Il est vrai que pour le moment, la relation avec la Chine ne sort pas du modèle de l’économie d’extraction. Or, je viens de suggérer que cette économie d’extraction, ajoutée à la prédation, constitue la base matérielle des tyrannies nègres.
Et celle de l’Inde ?
L’influence indienne en Afrique est, pour l’instant, marginale.
Considérez-vous que l’Afrique du Sud joue un rôle suffisant pour la promotion de la démocratie, notamment au Zimbabwe ?
L’Afrique du Sud n’est pas responsable de la crise zimbabwéenne. Les responsables de la crise zimbabwéenne, ce sont les Zimbabwéens et, dans une certaine mesure, leur ancien maitre colonial, le Royaume-Uni.
L’Afrique du Sud ne peut pas, à elle toute seule, promouvoir la démocratie en Afrique. Elle n’en a ni les moyens, ni la volonté. Du reste, elle doit d’abord approfondir la démocratie chez elle avant de penser à la promouvoir chez d’autres. Il est dommage que des forces externes continuent de faire pression sur elle pour qu’elle exerce sur le Continent un role de gendarme qui ne lui convient pas du tout et pour lequel elle est si mal équipée.
Ce à quoi il faudrait arriver, c’est à une sorte de « New Deal » continental, librement et collectivement négocié par les différents États africains – un « New Deal » en faveur de la démocratie qui viendrait compléter et clore une fois pour toutes le chapitre de la décolonisation.
Survenant plus d’un siècle après la fameuse Conférence de Berlin qui inaugura la partition de l’Afrique, ce « New Deal » pourrait faire l’objet de garanties par les grandes puissances mondiales. Ces garanties seraient assorties d’une prime économique sous des formes qu’il faudrait imaginer – une sorte de « Plan Marshall » pour la reconstruction du continent par exemple. Mais elles comporteraient également un volet pénal, des mécanismes de sanction, voire de mise au ban, dont la mise en oeuvre serait nécessairement multilatérale. Ceci impliquerait qu’à l’occasion, des régimes coupables de crimes et d’atrocités contre leurs peuples pourraient légitimement etre déposés par la force.
C’est à ce niveau de profondeur historique qu’il importe désormais d’envisager la question de la démocratisation du continent. Celle-ci doit est d’abord une question africaine, certes. Mais elle a aussi des dimensions internationales qui exigent des garanties internationales, des accords qui ne sauraient relever d’une seule puissance.
Quel rôle peuvent jouer les sociétés civiles africaines dans la démocratisation ?
Leur rôle est crucial, là où elles existent – ce qui n’est guère le cas partout. Une partie de leur role serait justement d’aider à « internationaliser » la question de la démocratisation de l’Afrique, dans le droit fil des efforts des dernières années visant à mutualiser le droit international et qui ont vu l’apparition d’instances juridictionnelles supra-étatiques.
Je crois que s’agissant de l’Afrique, il faut aller au-delà de la conception traditionnelle de la société civile, celle qui est étroitement dérivée de l’histoire des démocraties capitalistes. D’une part, il faut tenir compte du facteur objectif qu’est la multiplicité sociale – multiplicité des identités, des allégeances, des autorités et des normes – et, à partir d’elle, imaginer de nouvelles formes de mobilisation et de leadership.
D’autre part, le besoin de création d’une plus-value intellectuelle n’a jamais été aussi pressant. Cette plus-value doit etre réinvestie dans un projet de transformation radicale du continent. La création de cette plus-value ne sera pas l’oeuvre de l’État. Elle est, à mes yeux, la nouvelle tache des sociétés civiles africaines. Pour y parvenir, il faudra à tout prix sortir de la logique de l’urgence et de la logique des besoins immédiats qui a, jusqu’à présent, colonisé le débat sur l’Afrique.
Les pays qui possèdent d’importantes ressources en matières premières – notamment le pétrole – sont-ils condamnés à rester à la traine de la démocratisation ?
Oui, tant que la logique de l’extraction et de la prédation qui caractérise l’économie politique des matières premières en Afrique n’est pas brisée. D’ailleurs, dans la plupart des cas, ces pays ne sont pas seulement à la traine de la démocratisation. Ils font également l’expérience de conflits meurtriers liés, en partie, à un mode d’exploitation des richesses du sous-sol africain qui allie fort bien mercantilisme, désordres politiques et militarisme. Cette sorte de capitalisme, on en voit déjà les prémisses à l’époque coloniale, avec le régime des sociétés concessionnaires. Tout ce dont il a besoin pour fonctionner, ce sont des enclaves fortifiées, des complicités au coeur de l’État local, et un minimum de garanties juridiques internationales.
Les grandes puissances font-elles tout leur possible pour empêcher la démocratisation de l’Afrique ?
La France, oui. Elle est un vrai facteur de nuisance et il faut souhaiter que faute de réformer radicalement sa politique africaine, elle se désengage véritablement du Continent.
Les autres (les États-Unis notamment) ne s’y opposent peut-être pas activement. Cynisme et hypocrisie suffisent largement – encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation des sociétés civiles africaines. C’est par exemple le cas des nombreuses fondations américaines.
Ceci dit, si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix. Personne ne le paiera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit. Ils auront néanmoins besoin de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de solidarité internationale, une grande coalition morale en dehors des États - pas la coalition des faiseurs de charité, mais celle de tous ceux qui croient que sans sa part africaine, notre monde décidément sera plus pauvre encore en esprit et en humanité.
Achille Mbembe interviewé par Pierre Cherruau du Courrier International
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LA FIN DES EMISSIONS LITTERAIRES EN FRANCE ?
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 15 Jun 2008 à 14h22 | Lu 4158 fois
L’éviction brutale de Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) de la présentation du journal télévisé de TF 1 a été la nouvelle qui a dominé l’actualité des medias de la semaine dernière. Nous étions alors venus nombreux au pot que l’animateur-vedette de cette chaîne avait organisé dans les prestigieux locaux de TF 1. Au départ il ne s’agissait que d’un pot célébrant les deux décennies d’émissions littéraires de PPDA à la télévision, les invitations ayant été envoyées bien avant cette décision inattendue que le concerné apprit par la presse. Dans les locaux de TF1 où furent invités des journalistes, des éditeurs, des membres des Academies de prix littéraires, des libraires et la plupart des auteurs reçus dans les émissions de PPDA (Place aux livres et Vol de nuit), les choses prirent tout d’un coup une tournure de “pot d’adieu” – et d’ailleurs le discours prononcé par l’animateur allait dans ce sens. Il aurait été viré pour « impertinence » à l’égard du Président Sarkozy qu’il avait comparé à un enfant qui entre dans la cour des grands. Poivre d’Arvor répondit alors au Président de manière originale : il lui envoya un roman de Saint-Exupéry, Vol de nuit. Roman dont il nous lut quelques citations lors de ce pot. Curieusement il n’y avait aucun journaliste de TF1 à ce pot, en dehors de Robert Namias dont l’épouse, Anne Barrère, produisait jusqu’alors les émissions de PPDA…
L’ayant croisé ce week-end à Toulouse où nous étions réunis pour le Marathon de Mots et où il lisait des passages de Flaubert, c’est un Poivre d’Arvor combatif qui était en face de nous, décidé à trouver une nouvelle orientation. Pour l’heure les négociations continuent avec TF 1 qui lui propose ce qu’il est convenu d’appeler « le placard ».
Le départ de PPDA signe la fin des émissions littéraires à la télévision. Le constat est alarmant : si Daniel Picouly arrive sur France 2 et “prend le creneau” de Guillaume Durand qui animait Esprits libres, rappelons toutefois que Franz Olivier Giesbert (Chez FOG, France 3) et Fréderic Ferney (Le Bateau-Livre, France 5) ont été écartés des grilles de programmes littéraires…
Il ne restera sans doute pour les écrivains que les émissions de cuisine ou de défense des animaux pour aller discuter de leurs livres. Et c’est ainsi que la France est une grande nation de Lettres !
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L’EMISSION “CE SOIR OU JAMAIS”, CE LUNDI 9 JUIN, SUR “FRANCE 3”.
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 08 Jun 2008 à 17h32 | Lu 3890 fois
La victoire de Barack Obama doit-elle être considérée comme historique ? Pourquoi Hillary Clinton avait-elle tardé à reconnaître sa défaite ? Peut-elle être la Vice-Présidente d’Obama comme le souhaitent 54% des Américains sondés ? Saura-t-elle – si elle est retenue par Obama – travailler en équilibre avec celui-ci alors que planera l’ombre de Bill Clinton dont la renommée internationale n’est plus à démontrer ?
Barack Obama a besoin d’Hillary – celle-ci a comptabilisé plus de 17 millions de voix. Par ailleurs Obama doit « travailler dur » : il est « loin » de l’électorat féminin, il doit convaincre en particulier dans les grands Etats remportés presque tous par Hillary Clinton. Mais le danger est là : Obama fonde sa campagne sur l’idée du changement ( CHANGE). Peut-on parler de “changement”, et nommer ensuite comme vice-présidente une personnalité qui est au coeur de la politique depuis plus de trente ans ?
Enfin John McCain – le candidat des Républicains – fera-t-il le poids devant Obama ?
Tout laisse à penser que McCain aura de sérieux problèmes lors des confrontation entre candidats. Comment en effet pourra-t-il mener sa campagne sans évoquer la question de la race – qui demeure essentielle même si les candidats feignent de la reléguer au second plan ?
Ce lundi 9 juin à 23h je suis invité à débattre de tout cela dans l’émission « Ce soir ou jamais » animée par Frédéric Taddei sur France 3. L’occasion pour moi aussi de voir comment la France perçoit cette campagne…
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ENFANCES, recueil de nouvelles paru chez POCKET, Paris, 2008. Analyse de Florent Couao-Zotti
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 07 Jun 2008 à 7h25 | Lu 2006 fois
Le romancier béninois Florent Couao-Zotti vient de poster sur son Blog un commentaire sur le recueil « Enfances » que nous avons fait paraître il y a deux ans et qui est sorti le mois dernier en collection « poche » chez Pocket. L’occasion aussi de vous dire de visiter le Blog de notre collègue dont l’humour et la perspicacité des analyses ne manqueront pas de vous séduire. Pour l’heure, voici ce qu’il dit du recueil dont il était également un des contributeurs.
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ENFANCES, Neuf écrivains racontent ou réinventent un souvenir d’enfance, Nouvelles réunies et préfacées par Alain Mabanckou, Pocket, Paris, 2008.
L’illustration de couverture renvoie au personnage de Kirikou, cette espèce de lutin africain familier des enfants et des foyers français. Ils sont deux – une fillette et un garçonnet – tout nus, mèche de cheveux sur le crâne, de grands yeux interrogateurs. On devine qu’ils sont préoccupés par un mystère, l’apparition d’un adulte ou peut-être la matérialisation, devant eux, d’un être étrange. Anne Buget, la dessinatrice n’est pas allée chercher ailleurs l’émotion qui éclate dans les yeux des enfants lorsque la curiosité et la découverte du monde se disputent leurs regards. Une émotion, une moisson d’émotions que neuf écrivains africains et de l’océan indien ont voulu inscrire dans des formes courtes (récits, nouvelles, témoignages) pour des lecteurs d’ici et d’ailleurs, des lecteurs avides d’horizons nouveaux pour qui le royaume de l’enfance est l’étape transversale de toute vie.
Publié pour la première fois par les éditions Akoma Mba en 2004 et repris, l’année d’après, par les éditions Ndze, le recueil vient de bénéficier d’une nouvelle présentation, cette fois-ci sous le label de Pocket, l’édition populaire française. Commentaire de l’éditeur: « En Afrique comme ailleurs, les enfants lisent le petit prince et, parfois des livres qu’ils ne devraient pas. En Afrique comme ailleurs, ils s’enthousiasment des exploits d’un acrobate de cirque, ils espionnent les adultes et s’interrogent sur leurs comportements, ils s’aventurent dans les marais ou sur la mer alors qu’on le leur avait interdit…Mais l’Afrique où la nature, les traditions et le merveilleux sont omniprésents, leur offre un terrain de jeux un peu plus grand qu’ailleurs »
C’est ainsi que défilent les histoires émouvantes, sensibles, parfois comiques, parfois tristes, ancrées dans un quotidien aussi sobre que merveilleux, que le style spécifique de chaque auteur rend si attachantes. Si le congolais Alain Mabanckou y parle de sa sœur-étoile, prolongeant ainsi le merveilleux mythe de l’anthropomorphisme de l’étoile, Ananda Dévi nous livre les « secrets » de l’enfant du banian, jumeau disparu dans la forêt au moment de sa naissance. Quand l’ivoirienne Julie Kodjo campe la marginalité de l’enfant-albinos dans une société très superstitieuse, le togolais Kangni Alem nous embarque dans les rues de Lomé où le jeune Bonito entend percer le mystère des néons. Bref, chaque auteur plonge le lecteur dans l’univers de son enfance ou de l’enfance tout court, là où l’innocence et la spontanéité effacent les barrières, là où les mots savent débrider les yeux et provoquer la magie. La magie d’une cité sans doute perdue, mais dans laquelle on a besoin de se ressourcer virtuellement pour rendre le monde plus vivable, pour nomadiser l’espoir aux quatre coins du monde.
Heureuse enfance et bonne lecture!
Florent Couao-Zotti ( Blog : L’Atelier-Café de Florent-Couao-Zotti )
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L’homosexualité en Afrique noire, entre tabou et idées fausses. Texte de CHRISTIAN EBOULE
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 30 Mai 2008 à 21h18 | Lu 10075 fois
Dans de nombreux pays d’Afrique noire aujourd’hui, une partie de la population continue d’affirmer que l’homosexualité vient de l’Occident et la situation des homosexuels ne cesse de se dégrader. Selon « The Daily Observer » de Banjul, lors d’un discours tenu le 18 mai dernier, le président gambien Yahya Jammeh a donné « vingt-quatre heures » aux homosexuels pour quitter le pays. «Tout hôtel qui héberge ce type d’individus sera fermé, car leur comportement est illégal. Nous sommes un pays musulman, et je n’accepterai jamais de tels individus dans ce pays » a-t-il lancé.
Il y a quelques mois, c’est au Sénégal qu’une dizaine de personnes avait été arrêtée et placée en garde à vue à la Division des investigations criminelles de Dakar. Des arrestations qui faisaient suite à la publication dans un mensuel, d’un dossier consacré à l’homosexualité, et dans lequel apparaissaient les photos de personnes qui auraient célébré un mariage homosexuel. Et il y a presque deux ans, au Cameroun, des scandales politico-médiatiques autour de « la question homosexuelle » avaient soulevé une vague homophobe sans précédent.
Finalement, dans ces trois pays, comme dans bien d’autres d’Afrique subsaharienne, le sentiment homophobe est aujourd’hui très largement répandu. Les homosexuels sont ainsi devenus les boucs émissaires de sociétés où les valeurs morales sont en perte de vitesse, où les égoïsmes prennent le pas sur les solidarités ancestrales, où l’argent est roi, quelle que soit la manière dont il est gagné, où la majorité de la population est en proie à d’incommensurables difficultés économiques et sociales.
Désormais, l’homophobie s’affiche au grand jour dans toutes les couches sociales. Pis, les amalgames entre homosexualité, pédophilie, pédérastie, franc-maçonnerie, Rose-Croix, prostitution, tourisme sexuel et pratiques perverses de toutes sortes se multiplient.
L’immense majorité est violement homophobe
Dans cette cacophonie, le débat est souvent difficile, voire impossible. Les positions sont manichéennes. Il faut être pour ou contre. Et pour l’immense majorité des populations qui est bien entendu violemment homophobe, l’homosexualité est une inclination contraire aux « traditions africaines ». D’où la résurgence du vieux mythe selon lequel, l’homosexualité aurait été introduite en Afrique par les Occidentaux.
Or ce qui est vrai, c’est qu’à leur arrivée sur le continent, les premiers explorateurs et les missionnaires considéraient les pratiques sexuelles africaines comme le comble de la dépravation. Et sans avoir réalisé la moindre étude sur le sujet, ils affirmèrent que l’homosexualité n’existait pas en Afrique. Malheureusement, aujourd’hui encore, beaucoup continue de croire que l’homosexualité n’a jamais existé avant l’arrivée des Européens.
Ainsi, ces affirmations sinon mensongères, du moins hâtives, associées aux deux grands monothéismes dont l’Afrique noire a hérité, l’Islam et le Christianisme, déterminent en grande partie la perception que les populations ont actuellement de l’homosexualité. Mieux, dans la quasi-totalité des pays francophones, nous avons aussi en héritage, le code napoléonien qui a interdit l’homosexualité dès l’origine. Et lorsqu’on sait qu’en Afrique noire, l’univers de la sexualité est entouré de tabous, alors on comprend les controverses que peuvent susciter ces questions. L’on oublie trop souvent que pour tous les êtres humains, la construction de l’identité sexuelle est un processus complexe, qui intègre des facteurs psychologiques, sociologiques et culturels.
De plus, des études récentes, réalisées notamment au Cameroun , montrent que l’homosexualité est et a toujours été de toutes les cultures. Seules sa perception sociale, sa désignation, son interprétation… bref sa conceptualisation changent, en fonction des univers sociaux. Et l’histoire de l’homosexualité en Afrique noire démontre non seulement son existence, mais aussi son enracinement à travers quatre grands piliers de certaines traditions africaines. Le premier pilier concerne l’homosexualité liée aux classes d’âge et aux jeux érotiques.
Il existait par exemple chez les Bafia du Sud du Cameroun, où l’on considérait autrefois, que les garçons devaient franchir trois étapes différentes, pour bénéficier d’une bonne croissance. Au cours de la première étape, tous les garçons âgés de six à quinze ans vivaient entre eux, à l’écart des jeunes filles. D’où une très grande promiscuité, qui amenait nombre d’adolescents à avoir parfois des relations sexuelles avec les plus jeunes d’entre eux.
Le deuxième pilier concerne les rites initiatiques qui comportaient parfois des pratiques homosexuelles. Ces rites servaient soit à souder les liens au sein du groupe, soit à initier les hommes à l’art de la guerre, ou encore à permettre le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Dans le Sud et le centre du Cameroun, deux rites ancestraux, le « Mevungu » chez les Beti et le Ko’o – l’escargot – chez les Bassa, sont des cérémonies initiatiques qui comprenaient notamment des attouchements à caractère homosexuel entre femmes.
Le Mevungu par exemple est un rite exclusivement féminin, dans lequel les initiées ménopausées jouent le rôle masculin. Ce rite n’était pratiqué que lorsque le gibier était rare en forêt ou encore en cas de mauvaises récoltes. En revanche, chez les Fang du Gabon, du Cameroun et de Guinée-Equatoriale, les relations homosexuelles étaient considérées comme le meilleur moyen pour devenir riche.
Le troisième pilier concerne les pratiques homosexuelles en l’absence d’hommes ou de femmes. Chez les Azande du Sud-Ouest du Soudan, au sein des foyers polygames, les relations homosexuelles entre femmes n’étaient pas rares. Tout comme en République Démocratique du Congo, où dans les foyers polygames des femmes nkundo, les pratiques homosexuelles existaient parfois entre co-épouses, qui disaient ne pas être satisfaites par leurs maris. En Afrique australe, lorsqu’elles étaient mariées, les jeunes femmes Herero expliquaient également leurs pratiques homosexuelles désignées par le terme epang, par l’insatisfaction à laquelle elles étaient confrontées dans leurs foyers.
Obligés de mener deux vies parallèles
Enfin, le dernier pilier, qui ne doit pas être confondu avec les trois autres, concerne l’homosexualité identitaire. Il s’agit exclusivement d’hommes ou de femmes, qui préfèrent avoir des relations avec des personnes du même sexe. Dans le Sud de l’actuelle Zambie par exemple, ces personnes étaient appelées mwaami dans la langue Ila. Et, si certaines langues africaines offrent un vide conceptuel et linguistique au sujet de l’homosexualité, d’autres permettent en revanche d’appréhender cette notion de façon très précise. On peut donc affirmer, sans risque de se tromper, que l’homosexualité, tout comme les pratiques homosexuelles existent en Afrique depuis la nuit des temps.
Malheureusement, beaucoup continuent de nier cette « évidence », obligeant ainsi la quasi-totalité des homosexuels à vivre cachés et dans des milieux fermés. Afin de ne pas éveiller les soupçons, ils mènent bien souvent une double vie : femme et enfants à la maison en guise de couverture – au Cameroun, on appelle ça le Nfinga –, puis des relations homosexuelles en cachette. Si l’on ajoute à tout ceci les dispositions du code pénal qui criminalisent l’homosexualité dans de nombreux pays (Cameroun, Sénégal…) alors on comprend pourquoi la majorité d’entre eux ne rêve que d’exil. D’ailleurs, le véritable mythe, c’est de croire que les dispositions légales qui interdisent l’homosexualité sont une résultante des traditions africaines. Il ne s’agit là que d’un banal héritage colonial.
Christian Eboulé
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Afrique du Sud : La vitrine se brise, par ACHILLE MBEMBE
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 23 Mai 2008 à 20h20 | Lu 3841 fois
Le Gauteng est la région la plus riche d’Afrique du Sud. C’est ici qu’est située Johannesburg, la plus moderne, la plus puissante et la plus racialement mixte des métropoles africaines. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, cette immense ville-région fondée par des migrants venus de diverses parties du monde en 1896 à la suite de la découverte des mines d’or du Witwatersrand est devenue la nouvelle frontière du continent.
Au cours du dernier quart du XXe siècle, l’écroulement de l’apartheid et le passage à la démocratie aidant, de nouvelles vagues de migrants en provenance du reste de l’Afrique sont venues s’ajouter à ce complexe social et urbain déjà fort bariolé. Dans cette mini-New York, mini-Sao Paulo et mini-Los-Angeles à l’échelle de l’Afrique, l’on retrouve aujourd’hui presque toutes les nationalités du monde.
Bouffée xénophobe
Beaucoup sont originaires de pays en guerre, divisés contre eux-mêmes ou en proie à l’incurie et à la gabegie d’élites prédatrices et (ou) séniles. Si certains sont en quête de refuge, d’autres viennent dans l’espoir d’échapper à des situations de misère chronique et de corruption endémique. Nombreux sont ceux qui, entrés illégalement dans le pays, mènent depuis lors une existence précaire et quasi-clandestine, soumis qu’ils sont à un harcèlement permanent des autorités sud-africaines et sans cesse menacés d’arrestation et de déportation.
Cette « immigration de bas de gamme » s’est développée parallèlement à une autre, faite de cadres africains hautement qualifiés et d’élites que l’on retrouve dans des domaines aussi variés que la finance, les médias, télécommunications et nouvelles technologies, les universités, les cabinets internationaux d’expertise et les grandes firmes commerciales.
Il y a moins de dix jours, tout semblait encore, du moins en apparence, indiquer qu’à Johannesburg était en train de naitre, pour la première fois sur le Continent, une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine.
Mais voilà que depuis plus d’une semaine, l’Afrique du Sud vit des scènes de violence et de cruauté que l’on croyait typique des pays arriérés.
On parle d’une bouffée xénophobe. De fait, près d’une cinquantaine de non-nationaux (Zimbabwéens, Mozambicains, Malawites) ont d’ores et déjà été tués, souvent dans des conditions d’une extraordinaire sauvagerie. Chassés des lieux qu’ils occupaient, à peu près vingt mille autres migrants ont perdu le peu qu’ils avaient, et leur vie est désormais plus précaire encore qu’elle ne l’a jamais été.
La vitrine s’est donc brisée et l’image d’un pays qui se voulait jusqu’alors le symbole d’une Afrique debout, non-raciste, cosmopolite et ouverte sur le futur a été irrémédiablement ternie.
Survenant à la suite d’incidents à répétition au cours desquels plusieurs commerçants somaliens avaient déjà trouvé la mort dans la région du Cap et dans le bidonville d’Atteridgeville, non loin de la capitale Prétoria, les attaques criminelles dirigées par des noirs sud-africains contre les gens d’origine africaine ont également mis à nu le mythe de la solidarité raciale dont se revendiquent, depuis le XIXe siècle, les courants dominants du nationalisme noir et du panafricanisme.
De façon tout à fait ironique, l’éruption en cours a commencé dans le bidonville d’Alexandra, haut-lieu de la lutte anti-apartheid, aux portes du célèbre quartier des affaires de Sandton.
Des gens qui, récemment encore, subissaient les affres d’un État raciste qui n’hésitait pas à verser le sang des Noirs ont choisi de passer eux-mêmes à l’acte.
Allant de porte à porte, la horde a procédé à l’éviction brutale de la plupart des non-nationaux. Armés de poignards, de machettes et de gourdins, des jeunes gens pour la plupart ivres et sans travail ont détruit par le feu tout ce sur quoi ils pouvaient mettre la main. Sur fond de chants de l’époque de la lutte de libération, mais aussi de cris, de sarcasmes et de railleries, ils ont contraint les étrangers qui vivaient en leur sein à la fuite, tandis que femmes et enfants, avec ou sans papiers, trouvaient refuge dans le commissariat de police local.
Le mouvement s’est ensuite propagé dans les immenses poches de pauvreté qui ceinturent la ville et menacent de l’étrangler - de l’East Rand à Diepsloot, de Primrose à Ekurhuleni jusqu’aux portes de Hillbrow et de Jeppestown, deux des plus grandes concentrations de non-nationaux dans tout le pays.
Pendant le weekend, l’on a assisté à d’horribles scènes de cruauté rappelant les heures sombres de l’état d’urgence des années quatre-vingt. Ici et là, l’infâme « supplice du collier » a réapparu. Utilisée à l’époque contre les « traitres » et les « informateurs », cette technique consiste à faire incendier, vivant, la victime – n’importe laquelle - au kérosène.
Profitant du désordre et de l’incertitude si caractéristique de la vie sud-africaine aujourd’hui, des bandes de criminels armés sont venues s’ajouter à la meute. Ensemble, les deux groupes ont pillé ce qu’il était possible de piller. Puis, après avoir brutalisé les hommes, ils ont violé un nombre indéterminé de femmes et tiré à bout portant sur des forces de l’ordre dont l’incompétence et la vénalité sont notoires, l’institution policière et les services du ministère de l’intérieur sud-africains constituant au demeurant des rouages essentiels dans le harcèlement quotidien dont les Noirs d’Afrique sont victimes dans ce pays.
Un pays transnational
Les raisons de ce déchainement de violence sont les mêmes que celles que l’on avance partout ailleurs dans les mêmes circonstances : « Ils prennent nos maisons, nous volent nos emplois et nos femmes ». « Ils parlent des langues étranges ». « Ils ne nous respectent pas ». « Ils sont à l’origine de notre pauvreté ». « Ils sont responsables de la hausse de la criminalité ». « Ils ont le teint plus noir que nous autres ».
Or, la présence des étrangers en terre sud-africaine n’est pas nouvelle. Comme dans le reste du Continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux ou des alliances était la règle. L’essaimage était la forme dominante de la mobilité. « Faire société » consistait essentiellement à « faire réseaux », à tisser des chaines de parenté et à nouer des dettes, que cette parenté et ces dettes soient réelles ou fictives.
C’est la raison pour laquelle loin de constituer des unités closes, les entités ethniques sud-africaines sont si enchevêtrées aussi bien sur le plan culturel, linguistique que territorial puisque des rapports étroits les unissent non seulement entre elles, mais aussi à leurs pairs du Mozambique, du Zimbabwe, du Botswana, du Lesotho ou du Swaziland.
L’immigration européenne à partir du XVIIe siècle, l’importation de la main-d’œuvre servile dans la région du Cap, l’implantation des Indiens dans le Natal au début du boom sucrier, voire des Chinois au début de l’ère industrielle dans le Witwatersrand – tout cela a largement contribué à faire objectivement de l’Afrique du Sud un pays transnational, même si, l’apartheid aidant, il ne s’est jamais reconnu comme tel.
Ce caractère transnational ira s’accentuant au cours de la première moitié du XXe siècle avec l’afflux des Juifs, puis à partir du milieu des années soixante-dix avec l’arrivée des ex-colons portugais fuyant le Mozambique et l’Angola, les ex-colons rhodésiens après l’indépendance du Zimbabwe, et des minorités en provenance d’Europe de l’Est.
Au fond, depuis la découverte des mines d’argent de Kimberley et surtout des mines d’or dans le Witwatersrand à la fin du XIXe siècle, les frontières réelles de l’Afrique du Sud s’étendent du Cap au Katanga, les apports européen et asiatique dilatant davantage encore l’identité de ce pays et lui assignant une dimension transversale, transnationale et pluriculturelle que peuvent revendiquer bien peu de nations modernes.
Race, mobilité et lutte pour la survie
Pour créer et augmenter ses richesses, l’Afrique du Sud a toujours dépendu du travail des étrangers. À l’époque de l’industrialisation, une partie importante de la main-d’œuvre dans les mines était recrutée dans toute l’Afrique australe. À l’intérieur du pays, le travail saisonnier et migrant a lui aussi constitué l’une des technologies-clé du processus de prolétarianisation.
Dépossédés de leurs terres et déchus de leur citoyenneté, les Noirs sud-africains étaient relégués dans les bantustans, sortes de réserves indigènes où la lutte pour la reproduction était des plus sévères. Ils ne pouvaient séjourner que temporairement dans la ville blanche. L’institution du laissez-passer permettait de contrôler leur mobilité au sein d’une économie capitaliste où la race produisait la classe tout en bloquant autant que possible l’émergence de la conscience du même nom.
Le travail saisonnier et migrant d’une part et, de l’autre, la relégation des Noirs sud-africains dans les réserves contribuèrent de façon décisive à l’implosion des structures familiales urbaines. Les liens communautaires furent atrophiés. La culture du petit entreprenariat et de l’initiative individuelle fut brisée lorsque la liberté de faire du petit commerce ne fut pas abolie par la loi.
Mais surtout naquit une culture de la dépendance et de l’assistanat qui, aujourd’hui encore, pèse lourdement sur les conduites, hypothéquant les capacités des Noirs sud-africains à tirer parti des nouvelles conditions dans lesquelles se déroule désormais la lutte pour la survie en milieu urbain.
Pour les Noirs sud-africains, la fin de l’apartheid est donc synonyme d’accession de plein droit à la ville. Le démantèlement des lois racistes rend possible la liberté de mouvement et la liberté de résidence. Mais – fait capital - il est également à l’origine d’un double mouvement migratoire interne et externe dont les conséquences sociales et politiques sont loin d’avoir été mesurées.
Sur le plan interne, le régime d’apartheid commence à s’écrouler dès le début des années quatre-vingt, à un moment précisément où, la crise de production dans les bantustans s’aggravant, l’État raciste n’est plus capable de sceller hermétiquement ses frontières internes, de contrôler la mobilité des Noirs, d’intensifier leur exploitation par le capital tout en affermissant la ségrégation raciale.
C’est alors qu’une masse de gens sans travail, à peine éduqués et sans autre moyen de survie que la petite prédation commence à quitter les campanes et à se déverser dans la périphérie des grands centres urbains, rendant dès lors impossible tout effort de planification urbaine, défigurant au passage le visage des principales villes sud-africaines, provoquant la fuite des classes moyennes blanches et noires dans des quartiers résidentiels (suburbs)ou dans des enclaves protégées par des compagnies privées de sécurité, et ouvrant la voie à des pratiques de survie qui accordent une place privilégiée au crime.
La formidable lutte pour les ressources qui, jusqu’à présent, était difficilement contenue dans les bantustans, se déplace dans le contexte urbain où arrivent, presqu’au même moment, des milliers d’immigrants illégaux en provenance du reste du Continent.
Du coup, les Noirs sud-africains font face, pour la première fois, non plus à leurs oppresseurs d’hier, mais à d’autres migrants (pour la plupart mieux éduqués qu’eux, disposant d’une pratique de la ville et habitués à ne rien attendre de l’État) venus d’autres pays d’Afrique et avec lesquels ils sont immédiatement en compétition, notamment dans le secteur informel, espace privilégié de la lutte pour la survie, ou encore dans le domaine du logement, de l’emploi, voire simplement l’occupation d’un bout d’espace dans des camps de fortune qui ne cessent de s’allonger.
Haine de soi et haine du semblable
Ces camps de la pauvreté s’étendent à perte de vue et ceinturent toutes les grandes métropoles d’Afrique du Sud. Zones où se mêlent le droit et le non-droit, la maladie, la mort prématurée et la lutte sans pitié pour la survie, ils constituent des poudrières et menacent objectivement la stabilité du pays.
C’est dans ces non-lieux que s’est déplacée une bonne partie de la violence sociale caractéristique des années d’apartheid. À plusieurs égards, l’État n’y est présent que par les réseaux de la corruption tissés au détour du système des subsides aux indigents (social grants) mis en place par l’ANC au milieu des années quatre-vingt-dix dans l’espoir de juguler la pauvreté.
Mais la violence des Noirs sud-africains contre des Noirs d’autres pays d’Afrique est le symptôme d’une crise bien plus grave encore, que la fin de l’apartheid n’a fait que cacher. Celle-ci a trait à la profonde haine de soi et du semblable et au profond mépris de la vie si caractéristiques de la conscience blessée et victimaire. Les ressorts historiques de cette haine de soi et de ce mépris de la vie sont à chercher dans les longs siècles de déshumanisation dont l’Afrique du Sud, Noirs et Blancs, ont fait l’expérience et desquels ils sont encore loin d’etre sortis.
Les dommages psychiques et physiques infligés aux Noirs par le pouvoir blanc pendant ces siècles obscènes a laissé des traces vivantes chez les uns comme chez les autres. C’est tout le pays qui est encore jonché de moignons – ce mélange de stupéfiante beauté, de cruauté et de laideur de l’esprit si typique des lieux que le démon humain a, à un moment donné, choisi d’habiter. Littéralement, le pays reste fracturé, couvert des stigmates de la Bête, le dieu-au-cul-de-chèvre que fut, ici, le racisme d’État, et dont on peut encore voir l’effigie dans le paysage, dans l’architecture, dans la manière dont les villes sont construites, les noms des rues et des avenues, les statues, les manières de parler des uns et des autres, l’impossibilité pour les uns et pour les autres de voir en le tiers le visage du semblable, ou simplement d’imaginer ce que cela peut vouloir dire d’avoir, quelque part, quelque chose en commun.
En dépit de taux de croissance économique élevés, l’Afrique du Sud reste confrontée au phénomène corrosif qu’est la pauvreté de masse. Celle-ci touche en majorité les Noirs même si apparaissent de plus en plus, ici et là, des poches de « pauvres blancs ». Plus grave encore, le pays est peuplé d’une classe de gens totalement superflus qui, au regard des besoins actuels de l’économie et de ses transformations prévisibles, ne présentent aucun intérêt puisque, strictement parlant, ils ne sont simplement pas « exploitables », et encore moins producteurs de quelque valeur ajoutée que ce soit. Aujourd’hui, etre « prolétaire » est un luxe que bien peu de gens peuvent s’offrir.
Depuis 1994, le gouvernement a mis en place deux dispositifs extrêmement couteux dont le but est, non d’éradiquer la pauvreté en tant que tel, mais de la soulager. Il s’agit d’une part des subventions sociales pour les indigents (social grants) et d’autre part d’un mécanisme complexe d’accès à des services sociaux minimum tels que le logement. Mais ces mécanismes sont gangrenés par une corruption rampante à laquelle s’ajoute la rareté de cadres compétents.
Une véritable guerre sociale est en cours. Chaque année, environ 18 000 personnes sont victimes d’accidents de circulation. À peu près 50 000 autres perdent leur vie, victimes de crimes de toutes sortes. Le chiffre annuel des morts relatifs à l’épidémie de SIDA s’élève à près de 100 000. Le crime est si rampant et si lourdement présent dans la vie de tous les jours que n’importe qui peut perdre sa vie n’importe quand, n’importe où et pour n’importe quelle raison. Il n’existe de sécurité pour personne, et la violence revêt des formes de plus en plus brutales, de plus en plus prédatrices et de plus en plus sadiques. Le sentiment d’émasculation est si fort chez la plupart des hommes que plus de 50 000 femmes et jeunes filles font l’objet, chaque année, de viols.
Plus que tout autre facteur, la criminalisation rampante de l’ordre social, ajoutée à une croissance exponentielle de la corruption, représente la menace la plus directe contre l’ordre politique sud-africain. Que la transition démocratique soit, pour l’essentiel, bloquée ne fait qu’aggraver cette menace. Depuis 1994, le système politique n’a guère fait l’objet d’une profonde déracialisation. Il n’existe, en ce moment, aucune perspective d’alternance. Bien que déchirée par des luttes intestines, l’ANC est, de facto, le parti hégémonique – ce qui accroit le risque de confusion entre l’Etat et le parti. Progressivement, les intérêts objectifs de la nouvelle classe dirigeante et des classes moyennes noires se distinguent de ceux des classes subalternes – vivier à la disposition des forces populistes tentées par le mirage d’un pouvoir et d’un « homme fort ».
Ceci dit, la violence contre les migrants d’origine africaine a fait l’objet d’une condamnation sans appel de l’ensemble de la société sud-africaine. D’ores et déjà s’organise, dans les universités, parmi les intellectuels et au sein de multiples associations civiques, s’esquisse un contre-mouvement. Ce dernier cherche à réaffirmer la vocation panafricaine de l’Afrique du Sud, son ancrage au reste du Continent et son attachement aux valeurs d’hospitalité sans lesquelles la victoire contre l’apartheid perdrait de son universalité. Plus qu’aucun autre pays, l’Afrique du Sud a largement contribué, au cours des dix dernières années, à la consolidation des institutions interafricaines, à la résolution des conflits dans bien des pays, et à la consolidation d’un agenda et d’une politique africaine des relations internationales. La présence économique de l’Afrique du Sud dans le reste du Continent est considérable même si cette présence relève souvent du mercantilisme pur et simple. Pour l’heure, le pays représente toujours l’unique chance qu’a le Continent de se tenir debout par lui-même.
Achille Mbembe
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Hillary Clinton doit-elle jeter l’éponge ?
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 07 Mai 2008 à 19h17 | Lu 3517 fois
La soirée du mardi 6 mai a été un calvaire pour Clinton même si celle-ci à remporté d’un cheveu l’Etat d’Indiana (51% contre 49%). Mais elle est toujours derrière Obama quant au nombre des délégués, quant au vote populaire et actuellement les fameux « Super Délégués » rallient peu à peu Obama. Mathématiquement il est donc impossible que Clinton rattrape son adversaire – il ne reste plus que quelques Etats, le système de la proportionnelle fait que même si Clinton les gagne tous, elle n’aura jamais assez de délégués pour remonter son déficit qui se creuse de jour en jour.
Obama a remporté la Caroline du Nord, une victoire écrasante qui l’a poussé à délivrer dans la même soirée un de ses discours les plus pathétiques – il a parlé de son père, du rêve américain, de l’inertie des institutions qui estiment que “la route est trop longue”, et c’est ainsi qu’elles ont pendant longtemps découragé tout effort de redressement. Il a rappelé à l’intention de ceux qui ne votent pas pour lui que même s’ils sont différents de lui, même si les routes ne sont pas les mêmes, l’Espoir est toutefois la préoccupation, et cet espoir est le même pour tout Américain. Ce discours brillant, éloquent, structuré tranchait considérablement avec l’intervention morne d’une Clinton affectée sensiblement par la tournure des événements. Or elle a décidé de poursuivre le combat et demande le soutien financier des électeurs par le biais du web pendant qu’Obama s’attèle maintenant à torpiller John McCain.
A ce stade l’obstination de Clinton est suicidaire pour le parti des Démocrates. Hillary devrait jeter l’éponge, rallier Obama afin que le Parti n’arrive pas en mille morceaux lors des élections générales en novembre prochain - John McCain attend… Or on rapporte que le clan Clinton n’accepte jamais une défaite. Mais souvent certaines décisions – le retrait de sa candidature par exemple et le ralliement – peuvent ne plus être interprétées comme une défaite mais une victoire, une grandeur d’esprit. A condition, bien entendu, de se décider à temps et non devant le ridicule d’une situation qui vous met les pieds au mur. Une chose est certaine, disons-le maintenant : Barack Obama sera le prochain candidat des Démocrates à l’élection présidentielle américaine. Tout le monde le sait. Y compris, j’en suis convaincu, le clan Clinton.
Et comme on dit chez moi, « C’est quoi qu’on attend maintenant donc alors ? »
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Zimbabwe : le cynisme des nations. Un article d’Achille MBEMBE
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 04 Mai 2008 à 4h00 | Lu 6159 fois
Il n’est pas certain que l’extrême personnalisation du conflit et la diabolisation de l’un des principaux protagonistes - Robert Mugabe (photo) en l’occurrence - aient aidé en quoi que ce soit à clarifier les enjeux de la lutte sociale et politique en cours au Zimbabwe.
Hystérie et hypocrisie
D’une part, en faisant de cet autocrate un monstre absolu et le parangon de l’irrationalité, on se prive des moyens d’expliquer comment, pendant les quinze premières années de son règne, il est parvenu à bâtir un pays relativement moderne, doté d’infrastructures viables et d’une économie sans doute insuffisamment diversifiée, mais à plusieurs égards productive.
On fait également l’impasse sur le fait qu’au cours de cette période, il a assuré à une bonne partie de ses citoyens un minimum de sécurité sociale. Au passage, le Zimbabwe a enregistré d’importants progrès en matière de scolarisation et de santé, fructifiant ainsi son capital humain et portant celui-ci à des niveaux que n’avait jamais atteint le régime colonial.
D’autre part, en faisant comme si Mugabe était à lui tout seul la cause de tous les malheurs du Zimbabwe, on oublie que jusqu’à la fin des années 1990, son pouvoir reposait sur une base sociale relativement élargie. Il bénéficiait en effet du soutien actif de groupes d’intérêt et d’une caste passablement bien organisée, bien représentée au sein de l’appareil d’État, de l’armée, de la bureaucratie et dans les entreprises en particulier, et profondément enracinée dans la société.
Contrôlé par le parti dominant (ZANU-PF), l’État décidait des avantages et des exemptions, accordait des faveurs, distribuait des subsides et garantissait la transmission des avantages acquis. En contrepartie des possibilités d’ascension sociale, de mobilité professionnelle et d’accumulation des richesses, cette constellation d’intérêts toléra plus ou moins, au cours de la même période, un modèle d’assujettissement fait de répression policière, de paternalisme et d’accommodement négocié.
Auréolé de la légitimité forgée au cours de la lutte contre le régime raciste et minoritaire de Ian Smith, Mugabe était parvenu par ailleurs à instiller au sein de la population zimbabwéenne une sensibilité et une fierté patriotique, nationaliste et anticolonialiste. Les affiliations partisanes nonobstant, cette sensibilité fait désormais partie intégrante de la culture politique de ce pays et contribue à en façonner l’identité sur la longue durée.
Par assentiment, par peur ou par habitude, la contrainte avait été peu à peu internalisée même si la dissidence en tant que telle n’avait jamais été totalement étouffée. Dans les zones rurales, l’éthos du pouvoir était plus ou moins partagé par la population, et la répression, virtuelle, occasionnelle ou récurrente, n’explique pas à elle seule les formes d’adhésion culturelle dont bénéficia ce projet de domination.
Du reste, c’est la combinaison de ces facteurs qui explique qu’après 28 ans au pouvoir et malgré la défection de certains de ses soutiens historiques (syndicats, classes moyennes désormais appauvries, jeunes sans emploi des bidonvilles et cadres frappés par la clochardisation), Mugabe commande encore aujourd’hui près de 43% des suffrages, soit un peu moins de la moitié de la population en âge de voter.
Le mélange d’hystérie et d’hypocrisie qui, à l’intérieur et hors du Continent accompagne la tourmente en cours ne contribue qu’à obscurcir davantage encore ce qui, n’eut été l’ampleur des souffrances inutiles endurées par la population et notamment par les plus démunis, ne serait qu’une banale crise d’une dictature essoufflée, dont la perversité n’a d’égale que la sénilité. Après tout, la manière dont Mugabe aura colonisé la société zimbabwéenne et exercé le pouvoir depuis 1981 est loin d’être unique dans les annales des satrapies africaines.
Si l’on écarte les massacres perpétrés dans le Matabeleland au début des années 1980 et qui, de l’avis de nombreux observateurs, vaudraient sans doute un passage devant le Tribunal Pénal de la Haye, il est responsable de bien moins de morts que de nombreux autres tyrans africains. Après tout, les coresponsables du génocide au Rwanda et les seigneurs des guerres d’Angola, du Mozambique, du Darfour, d’Éthiopie et d’Érythrée, du Burundi, d’Ouganda, de l’Est du Congo Démocratique, de la Sierra Leone ou de la Somalie portent bien sur leurs têtes - calcul macabre s’il en était - au minimum deux ou trois bons millions de victimes directes et indirectes. La plupart jouissent pourtant d’une totale impunité et les chances de les assigner un jour en justice sont quasi-inexistantes.
Sur un autre plan, Mugabe n’est pas le seul tyran sénile à vouloir, par tous les moyens, rester au pouvoir jusqu’à sa mort. Qu’il s’agisse de Paul Biya (Cameroun), Omar Bongo (Gabon), Idriss Deby (Tchad), Eduardo dos Santos (Angola), Denis Sassou Nguesso (Congo), Lansana Conté (Guinée), Ben Ali (Tunisie), Yahya Jammeh (Gambie), Hosni Mubarak (Égypte), Muammar Gaddaffi (Lybie), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Yoweri Museveni (Ouganda), Meles Zenawi (Éthiopie), Paul Kagame (Rwanda) ou Teodoro Obiang Nguema (Guinée Équatoriale), la durée au pouvoir de nombreux autocrates africains varie entre 20 et 40 ans. La possibilité de renverser par la voie électorale les régimes établis n’existant pratiquement pas, seule la mort du despote sous sa forme naturelle (maladie) ou criminelle (meurtre, assassinat) est susceptible de mettre un terme (et encore) à la tyrannie.
Finalement, en matière de « bonne gouvernance », le Zimbabwe n’est pas le seul pays africain à avoir fait l’expérience de fraudes électorales. Dans la plupart des pays francophones par exemple, la corruption électorale et la brutalité politique constituent, depuis l’époque coloniale, des rouages essentiels du maintien au pouvoir. Par ailleurs, en dépit de la confiscation de propriétés redistribuées ensuite aux hommes de main du régime, la fortune personnelle de Mugabe est de très loin inférieure au butin amassé des décennies durant par les kleptocrates du Kenya, du Nigéria, du Gabon, de Guinée ou du Cameroun où la privatisation des ressources publiques, la prédation et la vénalité constituent des modes à part entière de gouvernement.
Misères du nationalisme anticolonial
Comment se fait-il donc que dans un continent généralement livré au cynisme et à la perversité, cet ancien héros de l’indépendance, symbole d’une certaine idée de l’émancipation africaine, soit tombé si facilement dans la trappe du mépris et de l’opprobre et ait été si prestement désigné pour servir de bouc émissaire aux turpitudes de tous, Africains et non-Africains, alors que ses agissements relèvent de ce qui, ici, a fini par tenir lieu de norme ?
Aux yeux de nombreux Africains, l’explication tient en un mot. Mugabe est mis à l’index parce qu’il aurait attenté à la propriété des fermiers blancs. Se serait-il limité à brutaliser ses congénères noirs que ses agissements n’auraient suscité aucun cri de haine de la part de ceux qui, aujourd’hui, veulent sa tête sur le plateau d’argent des droits de l’homme et de la démocratie.
Mais l’on peut également faire valoir que par-delà l’hypocrisie et le cynisme des nations, la raison principale de son échec tient à la faillite politique et morale d’une certaine idée de l’émancipation africaine héritée des nationalismes anticoloniaux de l’après-guerre.
La présence de fortes minorités blanches a marqué d’une empreinte singulière l’expression des nationalismes africains en Afrique australe. Dans cette sous-région caractérisée dès le XVIIIème siècle par l’implantation de colonies de peuplement, des États racistes avaient été mis en place dans la foulée de la conquête européenne. Dans la mise en œuvre de cette politique des races, ces États avaient érigé la ségrégation, la cruauté et l’expropriation économique des Africains en autant d’éléments décisifs de leurs modes de gouvernement. Pendant longtemps, l’Afrique du Sud constitua l’emblème paroxystique de cette perversité.
Or, de l’idéologie coloniale et raciste, les nationalismes africains ont repris, sur un mode mimétique, deux éléments centraux.
D’une part, ils ont adhéré à l’idée alors répandue au long du XIXème siècle selon laquelle la colonisation fut un processus de conquête, d’asservissement et de « civilisation » d’une race par une autre. Au demeurant, la plupart des mouvements armés luttant pour l’indépendance de l’Afrique ont internalisé la fable selon laquelle l’histoire elle-même se ramènerait à un affrontement des races. Dans cette lutte pour la vie, les conflits de race ne se superposeraient pas seulement aux conflits de classe. La race serait la matrice des rapports de classe et, à ce titre, le moteur de la guerre sociale.
L’idéologie de la suprématie blanche (dont les nationalismes africains étaient la réponse) partait exactement du même postulat. Au sein des États racistes de l’Afrique australe, les indigènes n’étaient pas des citoyens. Ils étaient des sujets raciaux considérés comme des ennemis tant qu’ils ne se soumettaient pas sans conditions à un ordre politique gouverné par la violence. Politique et violence formaient, dans tous les cas, un seul et même faisceau, une distinction étant cependant établie entre la violence supposée pure des mouvements de résistance et la violence jugée immorale des colonisateurs.
Dans le même esprit, les mouvements armés anticoloniaux considéraient que l’ennemi était toujours, par principe, d’une autre race. L’émancipation consistait, quant à elle, à purifier constamment la société de cette autre race, de préférence en inversant radicalement les rapports de propriété et en restituant aux Africains tout ce qu’ils perdirent au moment de l’affrontement initial (terres, traditions, dignité).
Le deuxième élément que les nationalismes africains empruntèrent à l’idéologie coloniale avait trait à l’identification de la politique et de la guerre. Là où cette conflation de la politique et de la guerre fut poussée jusqu’au bout comme ce fut le cas en Angola et dans une moindre mesure au Mozambique, la conséquence fut la défaite militaire des colons blancs, leur départ massif et l’accaparement de leurs biens par les nouveaux régimes, l’instauration d’États nègres, l’avènement d’une nouvelle classe dominante suivi d’une guerre civile prolongée et opposant cette fois-ci les Noirs entre eux.
Dans les cas où en dépit de la lutte armée, les conditions d’une victoire militaire nette ne furent jamais réunies, les mouvements de libération utilisèrent la violence en tant qu’élément complémentaire d’une stratégie de négociation et de compromis foncièrement politique. Au terme de tels compromis, ces États se sont retrouvés avec de substantielles minorités blanches. Défaites sur le plan politique, ces minorités ont néanmoins conservé l’essentiel de leurs biens après la décolonisation. Dans nombre de cas, ces minorités raciales continuent d’exercer une hégémonie culturelle sur la société. Il en est ainsi de l’Afrique du Sud et, dans une bien moindre mesure, de la Namibie et du Zimbabwe.
Déracialisation de la propriété
Déracialiser le pouvoir et la propriété au bénéfice des Africains, tel a donc toujours été le moteur des nationalismes anticoloniaux en Afrique australe. En dépit des compromis passés au moment de la transition des « pouvoir pales » aux « pouvoirs nègres», l’idée d’un renversement radical des rapports coloniaux de pouvoir et des rapports de propriété a continué de hanter l’imaginaire politique de ces pays longtemps après les indépendances.
C’est ce qui est arrivé au Zimbabwe lorsque, sur fonds de crise économique au début du XXIème siècle, l’ancien mouvement de libération a été obligé de faire face à une opposition interne et structurée.
Afin d’étouffer cette opposition, le régime au pouvoir a alors fait main basse sur l’extraordinaire gisement symbolique qu’a toujours représenté, dans la société et la culture, le rêve de déracialisation de la propriété. En même temps, il a réactivé la ressource imaginaire que fut, au moment de la mobilisation anticoloniale, la lutte des races. Mais cette fois-ci, la race en question est composée à la fois des fermiers blancs et de l’opposition noire.
Dans un bouillonnement brouillon qui n’avait rien de révolutionnaire, la lutte pour le maintien au pouvoir a été assimilée à la lutte anticoloniale. Sous le couvert d’une réforme foncière menée dans une brutale improvisation, il a confisqué des fermes appartenant à des zimbabwéens blancs avant de les transférer à ses affidés, à la manière d’un butin de guerre.
Puis, faute d’armer purement et simplement tous ses partisans, il s’en est pris aux structures de l’économie dans le but d’instrumentaliser le désordre et le chaos. Il en a résulté une dégradation dramatique des conditions matérielles des populations et une paupérisation généralisée que les problèmes de ravitaillement, la dévaluation vertigineuse de la monnaie, le recours aux réquisitions et au contrôle des prix et des salaires n’ont fait qu’accélérer. La quasi-confiscation des élections ne constitue qu’un épisode de plus de ce long processus.
Sortir de l’indigénisme
Qu’il s’agisse de la colonisation ou de l’apartheid, l’expérience des « pouvoirs blancs » en Afrique a été désastreuse. Qu’il en ait été ainsi s’explique largement par le fait que ces pouvoirs étaient mus par la logique des races et l’esprit de violence qui en était le corollaire.
Dans leur forme comme dans leur contenu, les nationalismes africains se sont malheureusement contentés de récupérer à leur profit et dans un geste purement mimétique et cette politique des races, et son esprit de violence. Au lieu d’embrasser la démocratie, ils ont mis cette logique et cet esprit au service d’un projet de perpétuation de leur propre pouvoir. C’est ce projet d’un pouvoir sans autre justification que lui-même qui, aujourd’hui, rencontre ses limites au Zimbabwe et ailleurs sur le Continent.
Dans la crise au Zimbabwe se jouent par conséquent deux ou trois questions décisives pour l’avenir de l’Afrique. D’une part, si le rêve d’émancipation africaine n’a été que l’envers mimétique de la politique et de la violence de la race mise en branle par la colonisation, alors il est temps d’imaginer une sortie du nationalisme qui ouvre la voie à une conception afropolitaine et post-raciale de la citoyenneté, faute de quoi les Africains d’origine européenne n’ont aucun avenir en Afrique.
D’autre part, les Africains d’origine européenne n’auront d’avenir en Afrique que si l’on procède effectivement à une déracialisation et une mutualisation de la propriété. Déracialiser la propriété ne signifie pas expropriation pure et simple des blancs, mais investissements multiformes en vue de la fructification de l’ensemble du capital humain disponible. Or, cette fructification de l’ensemble du capital humain disponible n’est guère possible dans un contexte de tyrannie. D’où l’inconditionnelle nécessité d’un véritable passage à la démocratie. Tel étant le cas, Mugabe – et tous les autres - doivent partir. Mais qui peut jurer aujourd’hui que leurs successeurs feront nécessairement mieux ?
Achille MBEMBE
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Où sont les intellectuels d’Afrique et des diasporas ? Texte de Christian EBOULE, journaliste, TV5
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 29 Avr 2008 à 23h56 | Lu 4427 fois
La nouvelle était attendue. Cette fois-ci, depuis son hospitalisation à l’hôpital de Fort-de-France, l’issue fatale ne semblait plus être qu’une question de jours. Aimé Césaire s’est donc éteint le 17 avril dernier dans sa Martinique natale, cette île chère à son cœur, et qui lui avait inspiré l’une de ses œuvres majeures : « Cahier d’un retour au pays natal ». Avec cette disparition, le monde perd un homme au souffle intellectuel et spirituel immense, un homme politique véritablement au service du peuple et surtout, un phare pour tous les peuples opprimés. Après Mongo Beti en 2001, c’est l’une des dernières grandes figures intellectuelles noires qui disparaît à son tour ; rendant encore un peu plus orphelins, tous ceux qui au sein des diasporas, en Afrique, aux Etats-Unis et un peu partout ailleurs, s’enrichissent de ces nourritures de l’âme et de l’esprit, et ont besoin de repaires, voire de référents de la stature d’Aimé Césaire, de Franz Fanon, de Mongo Beti ou encore de Cheikh Anta Diop. D’ailleurs, outre leur envergure, l’une des principales caractéristiques de ces intellectuels était leur engagement. Aujourd’hui, si l’époque est moins fournie sous tous les cieux en intellectuels démiurges, l’Afrique et ses diasporas semblent les plus mal loties.
Pourtant, en Afrique, dans la Caraïbe, aux Etats-Unis…, il n’y a jamais eu autant d’universitaires, d’écrivains, d’auteurs, d’artistes, bref, d’hommes et de femmes dotés de savoirs très pointus et de culture. Certes, quelques figures comme celles du Nigérian Wole Soyinka ou de l’Américaine Toni Morisson sont mondialement connues et respectées. L’on ne peut cependant pas dire que leur influence et leur aura soient exactement à la hauteur de celles d’un Césaire ou d’un Mongo Beti. Pourquoi donc un tel « vide » ?
Alors que paraît ces jours-ci, dans la très controversée collection Continents noirs des éditions Gallimard, le troisième et dernier tome d’une trilogie consacrée à la vie Mongo Beti et intitulé « Le rebelle III », l’on est tenté de se demander où sont les rebelles de notre temps ?
A l’heure où, en Afrique et ailleurs, les peuples sont confrontés aux pires difficultés politiques, sociales et économiques, il y a lieu de s’interroger sur le rôle des intellectuels, dans leurs espaces nationaux et bien sûr au-delà de ces derniers. Pourtant, régulièrement, notamment lorsque l’actualité du continent l’exige, des voix s’élèvent en Afrique et ailleurs. Ce fut le cas avant, pendant et après le génocide rwandais – malgré les effets nuls ou presque - , et ce fut encore le cas plus récemment, après le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, sous l’impulsion de l’historienne malienne Adame Ba Konaré, qui est aussi l’épouse de l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré. Dans le même ordre d’idée il y a eu aussi, le manifeste pour une littérature-monde, dont la publication dans le journal Le Monde, a abouti à un livre éponyme paru chez Galimard, avec des auteurs comme Edoiuard Glissant, Maryse Condé, Alain Mabanckou, Danny Laferrière, Boualem Sansal, Lyonel Trouillot…
Pourquoi malgré tout, ce sentiment diffus qu’en dehors d’une figure mythique comme celle de Nelson Mandela, dont la stature est aujourd’hui plus proche d’une divinité que d’un humain, l’Afrique et ses différentes diasporas ne disposent plus de figures tutélaires. Certes, il n’y a pas que la notoriété, fut-ce-t-elle mondiale, qui peut faire d’un homme ou d’une femme un être d’exception. D’ailleurs à cet égard, il y a certainement un peu partout dans le monde, des « anonymes » qui sont des modèles de vertu. Mais, l’on ne peut s’empêcher de se demander où sont les phares d’aujourd’hui, surtout dans les régions du monde où les combats pour les droits les plus élémentaires sont encore nombreux.
Evidemment, nul ne peut nier la présence sur les territoires nationaux de personnalités importantes, qui mènent des luttes courageuses actuellement, parfois au péril de leur vie, pour faire triompher les causes les plus diverses. Ce fut notamment le cas pour l’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa, assassiné par le gouvernement du dictateur Sani Abacha en 1995 ; ce fut encore le cas pour le camerounais Célestin Monga, embastillé par les autorités de Paul Biya au début de la décénnie 1990, et qui a été exilé depuis à la banque Mondiale à Washington.
On pourrait ainsi multiplier les exemples. Mais le constat reste le même : toutes ces personnalités sont très loin des sommets auxquels se sont hissés certains de leurs aînés. Des sommets auxquels certains comme Wole soyinka se sont parfois très violemment attaqués, dans une volonté sinon d’abattre des icônes, du moins de passer à autre chose.
En affirmant, en référence au concept fondateur de négritude, que le tigre ne revendique pas sa tigritude, Wole Soyinka a fait croire à beaucoup – ce qui est encore parfois vrai à l’heure actuelle - que la négritude était un archaïsme. Or, ceux qui adhèrent à cette vision, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait celle de Wole Soyinka, s’attachent à l’évidence à la dimension strictement « raciale » de la négritude, en oubliant le fond qui réside dans l’être profond.
On touche là à la dimension spirituelle et donc universelle de la négritude, qui est moins la fierté de l’homme noir, que la nécessité pour chacun, quel qu’il soit, de renouer avec son être profond. Autre polémique, celle menée par les promoteurs de la créolité comme Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, dont l’objectif à l’origine était de la substituer à la négritude. Pour les tenants de la créolité, présentée comme une critique « radicale » de la négritude, il s’agissait pour le spécialiste de la grammaire créole Jean Barnabé de « remplir les promesses et le programme de la négritude mieux que ne l’avait fait la négritude elle-même ». Si ces controverses s’inscrivent dans le cycle « normal » des générations qui se succèdent, elles révèlent aussi la difficulté pour certains de se hisser au niveau de leur prédécesseurs, afin d’aller encore plus loin, encore plus haut.
Il y a trois ans se tenait à Dakar, la première Conférence des Intellectuels d’Afrique et de la Diaspora, sur le thème suivant : « L’Afrique au 21ème siècle : intégration et renaissance ». Presque un demi siècle après le fameux Congrès des écrivains et artistes noirs, qui se tint à la Sorbonne en septembre 1956, - notamment à l’initiative du Sénégalais Alioune Diop, fondateur de la revue Présence africaine en 1946 et de la maison d’édition du même nom quelques années plus tard -, un événement d’envergure internationale rassemblait à nouveau les intellectuels d’Afrique et de la diaspora.
Dans les deux cas, un dénominateur commun : la mise en exergue et les interrogations sur le rôle des intellectuels. A l’instar des combats contre le colonialisme, ou encore des luttes contre les régimes autoritaires des années 1960 et 1970, les mutations démocratiques du début des années 1990 ont cristallisé les interrogations sur le rôle des intellectuels africains. Mais ce sont là des circonstances historiques particulières. Or hier comme aujourd’hui, les questions sur le rôle des intellectuels sont quotidiennes. D’où cette impression diffuse, mais réelle, que les intellectuels africains sont aujourd’hui plus inaudibles que jamais, voire absents de l’espace public international. Pis, certains raillent de plus en plus l’absence d’engagement chez nombre d’intellectuels, leur facilité à céder aux attraits du pouvoir et de l’argent, leur conformisme…
Rappelons toutefois qu’en Afrique comme ailleurs, les intellectuels ne forment pas un ensemble homogène. D’autant plus qu’il ne s’agit pas ici de restreindre le statut de l’intellectuel à la fréquentation d’une université et à la production de savoirs. Car, dans un monde de plus en plus mondialisé, la production des savoirs s’est atomisée et les capacités d’analyse critique de l’ordre politique, économique ou social se trouvent aussi en dehors des structures institutionnelles.
De plus, comme l’a souligné Raymond Aron dans « L’opium des intellectuels », la qualité d’intellectuel varie dans le temps et l’espace. Alors que l’engagement politique fut pendant longtemps au centre de l’activité des intellectuels africains, la génération actuelle ne s’inscrit pas tout à fait dans la même démarche. En effet, pour les intellectuels de la période d’avant les indépendances, jusque dans les années 1970, la lutte contre la colonisation, tout comme l’affirmation et la reconnaissance de l’identité africaine étaient au cœur de leur engagement. Outre les circonstances historiques particulières de cette époque, l’une des raisons du grand écho rencontré par ces intellectuels réside dans ce combat commun qu’ils menaient contre la domination. D’où l’émergence d’une immense solidarité fondée certes sur l’idée d’une identité africaine conçue comme « monolithique » et sacrée, alors qu’il est admis aujourd’hui que comme toutes les identités collectives, cette identité africaine s’inscrit dans des dynamiques complexes, qui la rendent très diverse, voire éclatée.
D’une certaine manière, les combats contre la colonisation et les luttes politiques de la période qui a immédiatement succédé aux indépendances étaient beaucoup plus fédératrices et mobilisatrices. Les grandes figures intellectuelles de cette époque – Cheikh Anta Diop, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, Mongo Beti… - avaient en effet un rayonnement et une audience considérables. Force est de constater que la situation a beaucoup évolué de nos jours.
En matière littéraire par exemple, l’on constate que la littérature de combat de l’époque coloniale a « débouché » sur un immense désenchantement, dès le milieu des années 1960. Dès cette époque, dans « Le devoir de violence », le malien Yambo Ouologuem remet en cause les indépendances et la critique anticoloniale. D’autres comme les Nigérians Chinua Achebe et Wole Soyinka, les Kenyans Tabah Lo Lyong et N’gugi Wa Thiongo, ou encore le Somalien Nurruddin Farah écrivent aussi sur cette désillusion. D’où le sentiment d’une littérature qui se déclinait à l’intérieur d’un tryptique constitué par la colonisation, les indépendances et le désenchantement. La jeune génération qui a émergé dans les années 1980-1990 se caractérise d’abord par son cosmopolitisme et son individualisme. Même si l’on peut noter ici ou là des dénominateurs communs, tels que la critique des dictatures et des régimes antidémocratiques, l’on constate surtout une multiplication et une atomisation des voix. Par ailleurs, nombre de ces écrivains revendiquent des identités métisses.
Mais comme l’affirme Mongo Beti, dans le tome II de la collection posthume intitulée « Le rebelle », le combat social est l’une des premières missions de l’écrivain, mais ce n’est pas la seule. « La littérature doit pouvoir satisfaire ce besoin d’émotion comme tous les arts, car le propre de l’art est de nous émouvoir, pas seulement de nous envoyer des messages ou des idées » précise-t-il. De là à penser que les écrivains en particulier et les intellectuels en général ont totalement déserté le terrain des idées et des grandes causes il n’y a qu’un pas.
Prenons par exemple les controverses autour du discours du président Nicolas Sarkozy à Dakar. Certains ont eu l’impression que c’était le prétexte pour les intellectuels de donner de la voix dans l’espace public international et de sortir d’une léthargie mortifiante. Alors que des personnalités comme Boubacar Boris Diop ou encore Achille Mbembe s’employaient à démontrer que ce discours était historiquement daté, d’autres comme le Camerounais Célestin Monga estimaient qu’il y avait mieux à faire que de se pencher sur ce qu’ils considèrent plutôt comme « un épiphénomène ». D’autres encore comme le Togolais Sami Tchak s’interrogent sur la légitimité et la crédibilité de certains intellectuels qui critiquent ce discours, alors même qu’ils sont financés directement ou indirectement par le gouvernement français.
Cependant, cette controverse n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt ? Car à côté de la plus ou moins grande vigueur des milieux intellectuels sur le continent, et ce parfois au péril de leur vie, l’on peut s’interroger sur l’atonie des intellectuels africains sur la scène internationale. Une situation que connaissent aussi les milieux intellectuels de la diaspora. Certes, la notoriété et la présence médiatique ne sont pas une fin en soi, ni même un objectif premier. Mais, face aux maux qui minent le continent, l’on constate en plus comme le souligne le sociologue sénégalais Babacar Sall dans sa préface à l’ouvrage de son compatriote Abdoulaye Gueye « Les intellectuels africains en France », un affaiblissement de l’engagement militant, l’absence de cadres organisationnels chez les intellectuels africains… Et à cet égard, la Conférence de Dakar n’a pas tenu ses promesses. Mais depuis le tournant du début des années 1990, certains intellectuels qui sont restés sur le continent ont choisi de résister. A cet égard, nous pouvons citer le Congolais Dieudonné Tsokini, le Burkinabé Shérif Sy, le Gabonais Guy Rossatanga Rignault, le cardinal Christian Tumi au Cameroun, et certains de ses compatriotes comme Abel Eyinga ou Fabien Eboussi Boulaga.
Ces résistants ont d’autant plus de mérite, qu’aujourd’hui plus qu’hier, l’exigence du passage des discours aux actes est plus forte, avec comme conséquence bien souvent, la dévalorisation du travail intellectuel, au bénéfice de la condition matérielle considérée comme le meilleur moyen d’exister socialement.
Toutefois, à l’extérieur du continent, quelques « frémissements » sont à signaler. C’est le cas avec la parution récente de l’ouvrage collectif intitulé « Intellectuels africains face à la mondialisation », malgré un contenu à la qualité très inégale. Dans le même ordre d’idée, il y a également l’appel lancé par un groupe d’écrivains africains et européens – Wole Soyinka, Chimamanda Ngozi Adichier, Nadine Gordimer, Günter Grass, Vaclav Havel…- à l’occasion du sommet Union européeenne-Afrique, pour « critiquer l’absence de courage politique » face au drame du Darfour et à la tragédie que vit une grande partie du peuple zimbabwéen. Il ne reste plus qu’à espérer que de véritables dynamiques collectives essaimeront ça et là. Les jeunesses d’Afrique et d’ailleurs en ont besoin.
Christian Eboulé
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Hommage (2). Aimé Césaire : Le volcan s’est éteint. Un texte d’ACHILLE MBEMBE
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 21 Avr 2008 à 21h28 | Lu 6230 fois
Le glas ayant sonné, Césaire est donc parti. Désormais allongé, étendu seul, il est là, ici, partout et nulle part, fiché horizontalement, à la manière de ce qui plus jamais ne se relèvera.
Passé au pays du grand sommeil, le veilleur s’est finalement délivré de soi. Et ayant rejoint le revers du temps, celui-qui-guettait-la-nuit s’est frayé un chemin solitaire dans la nuit, la grande nuit de l’innommé. Mais l’entretien entamé en 1935 en Dalmatie (Croatie), au moment de l’invasion et de l’occupation de l’Éthiopie par les troupes italiennes, au zénith de l’impérialisme européen, de la montée du fascisme, de l’hitlérisme et du racisme, lorsqu’il entreprit d’écrire le Cahier d’un retour au pays natal – cet entretien sera toujours, par essence, infini.
Et c’est donc à le reprendre, chaque fois en des termes nouveaux, sans jamais donner à ses affirmations un sens trop facile, trop frivole, que la présence nue de sa mort désormais nous convie.
Le sort de « l’homme noir » dans le monde
Toute sa vie, Césaire aura lutté avec force et tranchant, énergie et lucidité, mixte de clarté et d’obscurité, avec les armes miraculeuses de la poésie et celles non moins honorables de la politique, les yeux fixés tantôt sur l’impérissable, tantôt sur l’éphémère, ce qui passe et s’en retourne à la poussière.
Il aura obstinément cherché à ménager un lieu de permanence à partir duquel le mensonge puisse être éventé, la vérité ressuscitée et l’indestructible se manifester. C’est la raison pour laquelle sa pensée, volcanique, aura été à la fois celle de l’interruption, du soulèvement, de l’espérance et de la déclosion.
Le socle de cette pensée de la lutte et du soulèvement aura été d’une part l’affirmation de l’irréductible pluralité du monde ou, comme il aimait à le dire, « des civilisations »; et de l’autre la conviction selon laquelle « l’homme où qu’il se trouve a des droits en tant qu’homme ».
Ce dont cette pensée aura porté témoignage, c’est l’espérance d’un rapport humain avec la différence – rapport inconditionnel d’humanité rendu d’autant plus impératif à l’évidence du visage sans nom auxquels on se heurte, et de l’inexorable moment de violence qui nous pousse à dénuder ce visage, à violer ce nom et à en effacer la sonorité.
Ce qu’elle aura mis en procès, c’est le racisme et le colonialisme, deux formes modernes de ce viol et de cet acte d’effacement, deux figures de l’animalité dans l’homme, de l’union de l’humain et de la Bête contre laquelle la république elle-même n’est pas immunisée et de laquelle notre monde est loin d’être entièrement sorti.
Enfin, la terreur qui l’aura habité, c’est celle d’un sommeil sans réveil, d’un sommeil sans jour nouveau, sans soleil ni lendemain.
Et, puisque l’on y est, l’obsession de Césaire, ce ne fut pas seulement les Antilles, ce pays qu’il avait coutume d’appeler non pas « français », mais « caribéen ».
Ce ne fut pas seulement la France qu’il servit avec amour et dévouement et dont il disait de la Révolution qu’elle avait - événement tout à fait inaugural dans son esprit - fait l’impasse sur « le problème colonial », c’est-à-dire la possibilité d’une société sans races.
Ce fut aussi Haïti (une terre qui, disait-il, « avait prétendument conquis sa liberté », mais qui était plus misérable qu’une colonie).
Ce fut le Congo de Lumumba et, à travers lui, l’Afrique (où l’indépendance avait débouché sur « un conflit entre nous-mêmes »).
Ce fut l’Amérique noire (à l’égard de laquelle il n’avait cesse de rappeler et de proclamer la « dette de reconnaissance »).
Ce fut, comme il ne cessa de le répéter lui-même, « le sort de l’homme noir dans le monde moderne ».
Pluralité du monde et partage des singularités
Or, au moment où Césaire s’en va, il nous faut prendre au sérieux ce souci déclaré pour ce qu’il appelle « l’homme noir ».
Il nous faut éviter de neutraliser la charge polémique que portent ce souci et l’inconnu auquel il se rapporte tout en acceptant que tout cela puisse nous déconcerter.
Il nous faut embrasser ce souci non pour enfermer Césaire dans une conception carcérale de l’identité, encore moins pour reléguer sa pensée à une forme de tribalisme racial, mais pour que justement, dans le vacarme des éloges officiels et les tentatives nationalistes de récupération et d’instrumentalisation, nul ne puisse se dérober face aux difficiles questions qu’il fit siennes, qu’il ne cessa de poser à tous, et qui aujourd’hui encore restent, pour l’essentiel, sans réponse, à commencer par la question du colonialisme, de la race et du racisme.
Ne disait-il pas encore, récemment, que « ce qui fait question, c’est le racisme ; c’est la recrudescence du racisme dans le monde entier ; ce sont les foyers de racisme qui, ça et là, se rallument. C’est cela qui fait question. C’est cela qui doit nous préoccuper. Alors, est-ce bien le moment, pour nous, de baisser la garde et de nous désarmer nous-mêmes ? » (Discours sur la négritude, 1987)
Que veut donc dire Césaire lorsqu’il proclame son souci pour le sort fait à « l’homme noir » dans le monde moderne ? Qu’entend-il par « homme noir » ? Pourquoi ne pas dire l’humain tout court ?
Soulignons d’abord qu’en faisant de la race le point de départ de sa critique du politique, de la modernité et de l’idée même de l’universel, Césaire s’inscrit en droite ligne d’une tradition critique intellectuelle noire que l’on retrouve aussi bien chez les Afro-Américains que chez nombre d’autres penseurs caribéens anglophones, voire Africains.
Chez Césaire cependant, la critique de la race ne débouche pas sur la sécession du monde, mais sur l’affirmation de sa pluralité et la nécessité de sa déclosion.
Affirmer que le monde est pluriel, militer pour sa déclosion, c’est dire que l’Europe n’est pas le monde, mais seulement une partie de celui-ci.
C’est donc faire contrepoids à ce que Césaire appelle « le réductionnisme européen » - par quoi il entend « ce système de pensée ou plutôt l’instinctive tendance d’une civilisation éminente et prestigieuse à abuser de son prestige même pour faire le vide autour d’elle en ramenant abusivement la notion d’universel à ses propres dimensions, autrement dit à penser l’universel à partir de ses seuls postulats et à travers ses catégories propres ». Et d’indiquer les conséquences que cela entraine : « couper l’homme de l’humain, et l’isoler, en définitive, dans un orgueil suicidaire sinon dans une forme rationnelle et scientifique de la barbarie ».
D’autre part, affirmer que le monde ne se réduit pas à l’Europe, c’est réhabiliter la singularité et la différence. En cela, et quoi que l’on ait dit, Césaire est très proche de Senghor.
Tous les deux récusent les visions abstraites de l’universel. Ils font valoir que l’universel se décline toujours dans le registre de la singularité. À leurs yeux, l’universel est précisément le lieu d’une multiplicité de singularités dont chacune n’est que ce qu’elle est, c’est-à-dire dans ce qui la relie et la sépare d’autres singularités. Chez l’un comme chez l’autre, il n’y a donc pas d’universel absolu. Il n’y a d’universel qu’en tant que communauté des singularités et des différences, partage qui est à la fois mise en commun et séparation.
On le voit. Ici, la critique de la race n’a de sens que parce qu’elle ouvre la voie à une autre imagination de l’idée humaine et de la communauté universelle.
En cet âge de la guerre sans fin et des multiples retours du colonialisme, une telle critique est loin d’être terminée. Elle est encore indispensable dans les conditions contemporaines, qu’il s’agisse de questions liées à la citoyenneté, à la présence des étrangers et des minorités parmi nous, aux figures non-européennes du devenir humain, au conflit des monothéismes ou encore à la globalisation.
Retours du colonialisme
Sur un autre plan, la critique de la race chez Césaire a toujours été inséparable de la critique du colonialisme et de la pensée qui le portait.
Qu’est-ce en son principe la colonisation, se demande-t-il dans son Discours sur le colonialisme (1955).
Elle n’est, « ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du droit ». Équation malhonnête, elle est fille de l’appétit, des cupidités et de la force – les mensonges, les traités violés, les expéditions punitives, le poison instillé dans les veines de l’Europe, l’ensauvagement, tout ce par quoi le colonisateur se décivilise, plonge dans l’abrutissement, apprend à réveiller les instincts enfouis, la convoitise, la violence, la haine raciale et le relativisme moral.
D’où le fait que « nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler ».
Et d’ajouter : « Le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraine à le traiter en bete, tend objectivement à se transformer lui-même en bete ».
Prendre au sérieux Césaire, c’est continuer de traquer dans la vie d’aujourd’hui les signes qui indiquent ces retours du colonialisme ou sa reproduction et sa répétition dans les pratiques contemporaines – qu’il s’agisse des pratiques de guerre, des formes de minorisation et de stigmatisation des différences ou, plus directement, des formes de révisionnismes qui, s’appuyant sur l’échec des régimes indépendants, cherchent à justifier ex post ce qui fut avant tout un gouvernement grossier, vénal et arbitraire.
Un testament d’espérance
Finalement, il importe de continuer de s’interroger sur les sens du terme « nègre » que Senghor et Césaire réhabilitèrent au plus fort du racisme impérial. Il est d’ailleurs significatif qu’au soir de sa vie, Césaire s’estime obligé de rappeler récemment à Françoise Vergès : « Nègre je suis et nègre je resterai » (Nègre je suis, & nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès, 2004).
La prise de conscience de son être-nègre date du début des années 1930 quand il fait, à Paris, la rencontre de Léopold Sédar Senghor et des écrivains afro-américains Langston Hughes, Claude McKay, Countee Cullen, Sterling Brown et plus tard Richard Wright et bien d’autres.
Cette prise de conscience est provoquée par l’interrogation pressante, angoissante, que se posent, dans l’entre-deux-guerres, une génération de penseurs noirs. Cette question porte sur la condition noire d’une part et les possibilités du temps de l’autre. Césaire la résume de la manière suivante : « Qui sommes-nous dans ce monde blanc ? Que nous est-il permis d’espérer et que devons-nous faire ? ».
À la question « Qui sommes-nous dans ce monde blanc ? », Césaire apporte une réponse dépourvue d’ambigüité : « Nègres nous sommes ». En affirmant de façon aussi péremptoire sa « négritude », il affirme une différence que rien ne doit simplifier, qu’il ne faut pas chercher à réduire et de laquelle il ne faut pas se détourner en la déclarant indicible.
Mais qu’entend-il par « nègre », ce renvoi ou encore ce nom dont Fanon dit, dans Peau noire, masque blancs, qu’il n’est qu’une fiction ? Et que nous faut-il entendre par ce mot aujourd’hui ?
Pour lui, ce nom renvoie non pas à une réalité biologique ou à une couleur de peau, mais à « l’une des formes historiques de la condition faite à l’homme ». Mais ce mot est également synonyme de « lutte opiniâtre pour la liberté et d’indomptable espérance ».
Chez Césaire, le terme « nègre » signifie donc quelque chose d’essentiel, qui ne relève absolument pas du racisme noir ou de l’idolâtrie de race. Parce qu’il est chargé de tant d’épreuves (que Césaire tient absolument à ne jamais oublier) et parce qu’il constitue la métaphore par excellence de la « mise à part », ce nom exprime le mieux, et a contrario, la quête de ce qu’il appelle une « plus large fraternité », ou encore un « humanisme à la mesure du monde ».
Ceci dit, cet humanisme à la mesure du monde, on ne saurait en parler que dans le langage de l’à-venir, de ce qui toujours se situera au-devant de nous et qui, comme tel, sera toujours privé de nom et de mémoire, mais non point de raison – ce qui, comme tel, toujours échappera à la répétition parce que toujours radicalement différent.
Du coup, l’universalité du nom « nègre », il faut la chercher non du coté de la répétition, mais de celui de la différence radicale sans laquelle la déclosion du monde est impossible. C’est au nom de cette différence radicale qu’il faut réimaginer « le nègre » comme la figure de celui qui est en route, qui est prêt à se mettre en route, qui fait l’expérience de l’arrachement et de l’étrangeté.
Mais pour que cette expérience du parcours et de l’exode ait un sens, il faut qu’elle fasse une part essentielle à l’Afrique. Il faut qu’elle nous ramène à l’Afrique, ou du moins qu’elle fasse un détour par l’Afrique, ce double du monde dont nous savons que le temps viendra.
Césaire savait que le temps de l’Afrique viendrait, qu’il nous fallait l’anticiper et nous y préparer. C’est cette réinscription de l’Afrique dans le registre du voisinage et de l’extrême lointain, de la présence autre, de ce qui interdit toute demeure et toute possibilité de résidence autre qu’onirique - c’est cette manière d’habitation de l’Afrique qui lui permit de résister aux sirènes de l’insularité.
Finalement, c’est peut-être l’Afrique qui, lui ayant permis de comprendre qu’il y a des forces profondes en l’homme qui excèdent l’interdit, octroya à sa pensée son caractère volcanique.
Achille MBEMBE
Photo : L’ecrivain franco-djiboutien A. WABERI chez Cesaire en Martinique.
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Aimé Césaire, Hommage (1)
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 18 Avr 2008 à 7h49 | Lu 6214 fois
En attendant la publication dans quelques jours de l’Hommage (2) que rend Achille Mbembe à Aimé Césaire, voici, ci-dessous, celui que j’ai publié dans Le Figaro de ce vendredi 18 mars :
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Alain Mabanckou: « Son chant est allé au- delà des barrières raciales »
Le Prix Renaudot 2006, auteur congolais de langue française, professeur de littérature à l’Ucla ( Los Angeles), salue la mémoire d’Aimé Césaire.
« Césaire est pour moi le poète qui a sans doute le mieux exprimé la “ négritude”, et, dans une certaine mesure, j’ai découvert l’Afrique dans son Cahier d’un retour au pays natal alors que peu d’auteurs africains ont satisfait ma quête intérieure. Pendant longtemps, collégien, j’avais cru qu’il était Africain – mais ne l’est- il pas si on gratte les strates de l’histoire ? Quoi qu’il en soit, il a rendu la fierté aux peuples noirs, mais son chant est allé au- delà des barrières raciales pour devenir une sorte de manifeste des “ damnés de la terre”, comme dirait Frantz Fanon, qui, au passage, fut son élève au lycée, à Fort- de- France ! Je le relis toujours avec la même émotion, celle qui nous habite lorsque nous entendons en nous le crépitement des mots qui disent l’Histoire, l’Histoire qu’il a remuée de fond en comble à travers son oeuvre poétique ou ses pièces de théâtre (La Tragédie du roi Christophe) ou encore des essais (Le Discours sur le colonialisme). Et nous avons existé, et nous existons grâce au “ cri nègre” qu’il avait poussé et aux prophéties contenues dans les “ paroles” qu’il a “ gueulées”. C’était un lion, un lion qui a gardé ses griffes et son rugissement jusqu’au dernier soupir afin de ne pas recevoir le coup de pied de l’âne… »
Le Figaro, 18 mars 2008
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“Nicolas Sarkozy entre mercantilisme et militarisme”, par ACHILLE MBEMBE
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 06 Avr 2008 à 2h40 | Lu 2974 fois
Achille Mbembe (photo) poursuit ses analyses sur les rapports entre la France et l’Afrique – on l’avait beaucoup entendu et vu monter au créneau au moment du “fameux” discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar. Professeur en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, celui qui s’est maintenant imposé sur le plan international comme un des meilleurs penseurs de notre continent nous envoie cette fois-ci une tribune sur le mercantilisme et le militarisme de Nicolas Sarkozy qui s’est rendu en février en Afrique du Sud. Cette tribune a été également publiée dans L’Humanité, en France.
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En visite en Afrique du Sud où la France souhaite décrocher de très juteux contrats dans les domaines de l’énergie électrique et nucléaire, Nicolas Sarkozy a prononcé, le 28 février dernier, un discours devant le Parlement sud-africain réuni au Cap.
L’an dernier à Dakar, il s’était fait rabrouer par l’intelligentsia africaine et certains milieux intellectuels français à la suite d’une péroraison sur « l’homme noir » aux relents racistes et colonialistes.
Le handicap français
Le poids des liens commerciaux entre la France et l’Afrique du Sud aidant, le chef de l’État français a cette fois été un invité plus courtois, ce qui lui a valu quelque bienveillance de la part de ses hôtes.
Malgré ces progrès en matière de bienséance, force est de constater que la méfiance, le scepticisme et, dans certains cas, l’opposition à la politique française en Afrique persistent.
Exaspération, gêne et fatigue ont progressivement gagné et les élites intellectuelles et politiques, et les milieux d’affaires, et la jeunesse africaines. Nombreux sont désormais ceux pour qui la manière dont la France se comporte sur le continent depuis l’époque coloniale et le traitement réservé aux Africains en situation irrégulière ont largement érodé le peu de crédit moral dont elle pouvait encore se prévaloir. Il faudra donc sans doute plus que des mots pour convaincre l’opinion africaine qu’un changement radical est en cours.
Malgré l’ampleur de la défection, deux points du discours de Sarkozy valent pourtant la peine que l’on s’y arrête.
Il y a d’abord l’intention proclamée de « refonder » les relations entre la France et l’Afrique par le biais, entre autres, d’une révision des accords militaires signés à la veille des indépendances. Il y a, d’autre part, les considérations sur l’immigration et, entre les deux, l’annonce d’une initiative de deux milliards et demi d’euros en cinq ans comportant la création d’un fonds d’investissement et d’un fonds de garantie dotés chacun de 250 millions d’euros, et le doublement de l’activité de l’Agence Française de Développement en faveur du secteur privé.
À supposer que cette dernière initiative prenne effectivement corps (alors que l’État français est à peu près en faillite), les sommes en jeu sont simplement dérisoires lorsqu’on les compare aux dizaines de milliards d’euros qu’Alsthom et le consortium dirigé par Areva engrangeront d’ici l’an 2025 en Afrique du Sud. Elles sont, en outre, largement inférieures aux ressources financières mobilisées par la Chine en Afrique au cours de la même période.
Les échanges commerciaux entre l’Afrique et la Chine s’élèvent désormais à plus de 50 milliards de dollars par an. Avant la fin de la décennie, cette somme sera multipliée par deux. Dans la nouvelle course vers les richesses de l’Afrique qui marquera les cinquante prochaines années, le handicap français reste donc lourd.
Des réformes en trompe-l’oeil
L’intention de refonder les rapports franco-africains n’est, quant à elle, guère originale. Chaque nouveau chef d’État français, de Pompidou à Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac, s’est fendu d’une telle proclamation en arrivant au pouvoir. On sait ce qui est arrivé par la suite.
Par ailleurs, sur le plan symbolique, cette proclamation aurait sans doute eu un bien plus puissant éclat si elle avait été faite dans une capitale du « pré carré », royaumes de satrapes nègres que la France n’a eu cesse de soutenir aveuglément depuis la décolonisation. C’est en très grande partie à cause de ce soutien que la plupart de ces pays sont aujourd’hui au bord de la ruine et de la guerre civile, tandis que l’essentiel de leurs jeunesses et de leurs forces vives n’a plus en tete que de s’en aller ailleurs.
À la vérité, en appelant à refonder les relations franco-africaines, Sarkozy cherche surtout à neutraliser une revendication qui risque de servir de cri de ralliement à l’opposition africaine contre la France dans les décennies qui viennent. Il s’inscrit dans la logique des « petites réformes » inaugurée par De Gaulle lors du discours de Brazzaville en 1944.
L’on sait aujourd’hui que la décolonisation à la française a ressemblé, en bien des points, aux traités inégaux que l’on impose aux pays vaincus lors des guerres. Les accords signés par la France et les nouveaux dirigeants africains au moment des indépendances avaient été rédigés dans le secret le plus absolu. Ils ne légalisaient pas seulement le régime de capitations qui avait permis le pillage des richesses africaines par les firmes françaises au milieu du XIXème siècle.
L’un des aspects les plus scandaleux de ces traités est celui qui octroie à des soldats français stationnés dans des bases militaires en Afrique le droit de tirer sur des citoyens africains lors de dissensions internes ou au cas où la France jugerait ses intérêts menacés en Afrique.
Depuis presque 50 ans, les mouvements africains d’émancipation exigent l’abrogation de ces traités de la honte. Nicolas Sarkozy dit maintenant vouloir les « adapter aux réalités du temps présent ». On l’y encourage et on le jugera sur les faits.
Les dangers d’un nouvel interventionnisme
Pour le moment et comme cela a souvent été le cas dans le passé, le contraste entre le discours et la réalité est saisissant. Un nouvel interventionnisme français en Afrique se dessine. Il combine mercantilisme et militarisme tout en sacrifiant verbalement à l’humanitaire, cette vieille piété du XIXème siècle dépoussiérée et remise au gout du jour par les croisés du « droit d’ingérence ».
Le Tchad, où la France est impliquée dans des guerres intestines depuis l’époque coloniale est, pour l’instant, le lieu privilégié d’expérimentation de ce nouvel interventionnisme, et pour cause. Avec la Centrafrique et Djibouti, il n’est pas seulement un immense terrain d’entraînement pour les armées de la république et un dépotoir pour toutes sortes de déchets militaires. Il fait aussi partie du ventre mou de ce cordon pétrolier africain qui va désormais du Golfe de Guinée à l’extrémité orientale du Sahara et jusqu’aux confins nilotiques.
Dans son intervention dans cette région, la France a réussi à s’abriter sous le parapluie européen. Après ce qui est arrivé au Rwanda, elle compte ainsi externaliser les risques, dans cette poudrière où un cycle de massacres est en cours au Darfour. Contrairement à l’hécatombe rwandaise du siècle dernier, le génocide au Darfour n’est pas sans lien avec le nouveau cycle de la prédation des richesses africaines engagé par les puissances externes (Chine, États-Unis) pour le contrôle des ressources pétrolières, sur fonds de guerre contre le terrorisme.
Au demeurant, il n’est pas exclu que d’autres régimes soutenus par la France et faisant partie de cet arc pétrolier soient, dans un avenir pas tout à fait lointain, aspirés par le tourbillon de conflits liés à ce nouveau cycle de la prédation. C’est notamment le cas du Cameroun où l’autocrate local s’efforce de changer la Constitution afin de pouvoir régner à vie. Pour leur reproduction, de tels conflits dépendent généralement de la constitution de véritables marchés militaires liés à, et soutenus par, des réseaux internationaux.
Sarkozy veut également associer le Parlement français aux grandes orientations de la politique de la France en Afrique. Viendrait-elle à se réaliser, cette initiative constituerait sans doute, sous certaines conditions, une belle avancée démocratique. Car sous la Vème République, la politique africaine fait partie du domaine éminent du Prince qui la conçoit, la dirige et la conduit à la manière d’un fief, dans le secret le plus total.
L’opacité qui entoure cette politique, sa quasi-privatisation par les présidents français successifs et l’absence totale de transparence qui la caractérise ont largement contribué à en faire une arme absolue de violence et de corruption.
Immigration et xénophobie d’État
La partie sans doute la plus démagogique du discours de Sarkozy avait trait à l’immigration. Il va de soi que chaque État a le droit de déterminer librement sa politique dans ce domaine. Encore faut-il que cette politique soit en accord avec les droits humains fondamentaux et, pour ce qui nous concerne, qu’elle ne soit le prétexte ni à l’instauration d’une xénophobie d’État, ni à une réactualisation des formes de racisme que la colonisation avait largement utilisé. Or, on sait qu’en France, cette ligne est aujourd’hui des plus ténues.
Sarkozy suggère que la France et l’Afrique ont un même intérêt à une meilleure régulation de la mondialisation. Or, l’une des contradictions de la mondialisation est de favoriser l’ouverture économique et financière tout en durcissant le cloisonnement du marché international du travail. Le résultat est la multiplication des empêchements à la circulation des gens et la normalisation des conditions liminales dans lesquelles sont enfermées les populations jugées indésirables au nom de la raison d’État.
En France en particulier, l’on a assisté au cours des dix dernières années à une formidable expansion et miniaturisation des logiques policières, judiciaires et pénitentiaires ayant trait à la police et l’administration des étrangers. Sarkozy lui-meme a contribué à mettre en place des dispositifs juridiques et réglementaires visant non seulement à produire chaque fois un nombre considérable de « sans-papiers », mais aussi à justifier les pratiques d’entreposage, de rétention, d’incarcération, de cantonnement dans des camps, de rafles et d’expulsions des étrangers en situation irrégulière.
Il en a résulté non seulement une prolifération sans précédent de zones de non droit au coeur de l’État de droit, mais aussi l’institution d’un clivage d’un genre nouveau entre les citoyens auxquels l’on s’efforce d’assurer protection et sécurité d’une part, et d’autre part une somme de gens, pour la plupart des Noirs d’Afrique, littéralement privés de tout droit, livrés à une radicale insécurité et ne jouissant d’aucune existence juridique.
Toutes proportions gardées, l’institutionnalisation, l’extension et le renforcement d’un état permanent d’exception vis-à-vis des étrangers est en passe de devenir pour la France ce que Guantanamo est pour les États-Unis. Dans les deux cas, il s’agit de priver l’étranger ou le présumé terroriste de tout droit, y compris ceux qui leur sont officiellement reconnus par les conventions internationales.
C’est ce racisme d’État qui fait de son discours sur l’immigration un exemple de démagogie. Or, tant que perdure cette xénophobie d’État, il sera difficile de convaincre les Africains qu’une refonte radicale des relations franco-africaines est en cours.
La volonté d’ignorance
Pour le reste, la connaissance que Sarkozy a des dynamiques des sociétés africaines sur le temps long reste très superficielle. L’histoire du continent est réduite à deux moments traumatiques : l’esclavage dont il reconnaît qu’il fut un crime, et la colonisation dont il continue de penser qu’elle ne fut qu’une « faute ».
D’autre part, il continue d’en percevoir les réalités à travers les clichés traditionnels – les paysans, les « chefs » et les « anciens », ces poncifs de l’ethnologie africaine du dimanche. Il a encore beaucoup de peine à ouvrir les yeux sur les dimensions modernes, urbaines, diasporiques et cosmopolites du Continent – l’Afrique des méga-villes, des jeunes éduqués et sans emplois formels, des intellectuels, écrivains, artistes, entrepreneurs, juristes et avocats, des gens qui bougent, inventent, créent, et sont très largement au fait des mutations du monde de notre temps.
Certes, il admet la distension de la relation franco-africaine mais en propose une analyse escamotée. Que les intentions du gouvernement français en Afrique fassent en permanence l’objet de suspicions découle d’une longue tradition de duplicité qui consiste à faire un éloge rhétorique des valeurs universelles tout en soutenant aveuglément des tyrans brutaux et corrompus qui ont causé la ruine de leurs pays.
Par ailleurs, la perception selon laquelle la France se ferme sur elle-même n’est pas une illusion d’optique. Il suffit de se rendre dans n’importe quel consulat de France sur le continent pour se rendre compte de l’indignité à laquelle sont exposés les demandeurs de visas, les professionnels y compris.
Il faut, affirme-t-il, « changer le modèle des relations entre la France et l’Afrique si l’on veut regarder l’avenir ensemble ».
Le point de départ de la refondation des rapports franco-africains ne saurait se limiter, comme l’indique Sarkozy, à la reconnaissance par la France de ses intérêts et au fait de les assumer. Le point de départ, c’est la recherche d’un point d’équilibre entre ses intérets et ceux des peuples africains.
Achille Mbembe est professeur de sciences politique à l’université du Witwatersrand, Johannesbourg, Afrique du Sud.
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Obama, Clinton, McCain, Sassou, Bongo, Tchak et “la litterature constipée”
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 01 Avr 2008 à 21h47 | Lu 4332 fois
Retour aux Etats-Unis où je retrouve l’éternel duel Clinton-Obama tandis que John McCain s’ennuie tellement de courir seul qu’il lance des campagnes à la telé qui rappellent qu’il est un bon patriote, que depuis tout petit il était un combattant. Certains Démocrates demandent à Hillary Clinton de déposer les armes, mais son mari monte au créneau et lance à ces détracteurs : « Chill out ! » (Détendez-vous !), et tout laisse à penser que nous sommes bien partis pour une longue course…
Parallèlement, dans l’avion, j’ai beaucoup ri en apprenant que finalement ce sont les présidents africains qui composent les gouverments français. En effet Bongo et Sassou – qui sont parents par alliance – ont fait virer le Ministre français de la coopération qui avait eu l’inélégance de déclarer la fin de la françafrique et celle des dessous de tables et autres monopoles. Quel crime ! Les menaces des ces deux Africains ? Bongo a menacé de livrer les secrets cabalistiques des relations de la France avec son pays tandis que notre Sassou a agité discrètement le spectre de l’annulation des contrats que Bolloré – l’homme d’affaires proche de Sarkozy – tente de signer au Congo, plus précisément à Pointe-Noire (le port maritime est l’objet de toutes les convoitises).
Beaucoup de livres sortent depuis janvier. Que lire ? Apres Laferriere, je vous signalerai surtout Filles de Mexico du Togolais Sami Tchak . De livre en livre, il s’est installé désormais comme une des voix importantes de notre génération. Il est vrai que j’ai pendant longtemps hissé son roman Place des fêtes au sommet de toute sa production romanesque, mais c’est mal appréhender l’univers aussi tentaculaire de cet auteur – et même plus, de ce grand lecteur – lui qui survole les continents, vous parle des auteurs du monde avec l’aisance et la précision d’un entomologiste. Si Tchak nous embarque cette fois-ci à Mexico, dans le bruit et la fureur des quartiers populaires, ce n’est pas par cabotinage ou pour une promotion des plages de l’Amérique latine. Il a bénéficié de la fameuse Bourse Stendhal du Centre National des Lettres et a vécu sur place – on le ressent dans cette écriture qui laisse les personnages mener la trame eux-mêmes – ce qui n’est pas le cas de certains romans qui nous agacent ces derniers temps à cause de la tendance des auteurs à aligner des phrases ampoulées, le plus souvent poussiéreuses et soporifiques – suivez mon regard – ces auteurs qui parlent à la place de leurs protagonistes et nous livrent en fait des crottes de moineaux diarrhéiques à notre plus grande déception. C’est ce qu’il faudra maintenant qualifier de « littérature constipée », cette magnifique expression est de Tchak…
Nous reviendrons longuement sur son roman dans les prochains posts.
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VOYAGE EN INDE
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 20 Mar 2008 à 14h14 | Lu 5887 fois
Depuis une dizaine de jours, invité par les Alliances Francaises pour des conférences et des rencontres, je sillonne l’Inde du nord au sud, de l’est à l’ouest. C’est ma première visite dans ce pays et cela brise toutes les images d’Epinal que j’ai eues jusqu’alors.
Je suis arrivé à Hyderabad, dans le sud, au début de ce mois en transitant par la ville de Bombay.
Le moins qu’on puisse dire est qu’Hyderabad peut à la fois enchanter et choquer. La ville essaye de développer un pôle de technologie extraordinaire au point qu’on la surnomme parfois Cyberabad. La nouvelle ville est située sur la rive du lac artificiel de Husain Sagar ; la vieille ville (Voir photo) est encore plus au sud après la rivière Musi et où j’ai aimé l’atmosphère très insolite – j’étais un véritable objet de curiosité lorsque certains indiens ne riaient pas aux éclats. Mais comment peut-on être Persan ?
LE KLAXON, L’OBJET LE PLUS POPULAIRE
Le choc c’est surtout ces coups de klaxons, ces bruits interminables du matin au jour suivant, des travaux dans toute la ville – et il paraît que l’Inde a toujours été en construction. Un type s’amusait d’ailleurs avec son marteau-piqueur à trois heures du matin en face de mon hôtel tandis que les klaxons à cette heure-là battaient leur plein.
Si vous avez une voiture, le moteur peut tomber en panne, ce n’est pas grave. Mais si votre klaxon ne marche pas, alors évitez de prendre la route. Les chauffeurs s’expriment en décibels dans un véritable nuage de pollution et une conduite dont la priorité est accordée au véhicule au klaxon le plus strident.
LE PAYS DES CONTRASTES
Le contraste est encore frappant lorsqu’on arrive à Trivandrum, toujours dans le sud, dans l’Etat du Kerala. Ici nous sommes dans un bastion communiste – et ne critiquons jamais très vite nos amis marxistes léninistes car ils ont une des villes les plus propres de l’Inde, une activité intellectuelle très intense. Les touristes étrangers abondent – parfois même trop.
A Calcutta, par contre, au Nord-Ouest, le cliché c’est d’imaginer Mère Teresa, la pauvreté, les enfants dans les rues. J’ai très bien aimé cette ville avec ses trottoirs – qui font défaut à Hyderabad au point que les rickshaws ("Vespas 3 roues” qui servent de moyens de transports) viennent slalomer entre les piétons. C’était un prélude au périple suivant, toujours au Nord, New Delhi. De grands boulevards, ville très administrative que je découvre ces jours avec plaisir…
UN RACISME INDIEN ?
A Hyderabad j’ai croisé deux Ivoiriens qui tous se plaignaient d’un certain racisme « indien ». A la fac où ils sont étudiants, ils sont, semble-t-il, exclus, regardés d’un mauvais œil. J’ai eu un témoignage identique à Calcutta : une Congolo-gabonaise est souvent victime de ces ricanements dans les rues. Le moins qu’on puisse dire c’est que l’Indien et l’Africain ne se connaissent pas encore. Peut-être que dans son « ignorance » l’Indien prend-t-il l’Africain pour membre d’une classe en dessous de celle des Intouchables ? N’extrapolons pas toutefois car certaines personnes de couleur blanche se plaignent de la « distance » indienne, de son réflexe à ne pas vouloir aller vers l’autre. Sans doute qu’il nous faudra percer ce mystère et voir si les « effets » des castes n’expliquent le comportement de celui que nous incriminons sans doute à tort. En revanche certains Indiens se ruent vers moi pour une séance de photos. Je n’ose pas croire que c’est pour aller rire entre compatriotes de même caste une fois que j’aurai pris mon avion pour le bercail. J’aime l’Inde et je veux la comprendre. Je ne m’arrêterai pas à cette idée. Ce pays sera la destination de mes prochaines vacances…
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JE SUIS UN ECRIVAIN JAPONAIS, le nouveau roman de DANNY LAFERRIERE (EXTRAITS)
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 03 Mar 2008 à 19h00 | Lu 6967 fois
Resumé :
Montréal, de nos jours… C’est l’histoire d’un homme qui ne fait rien, ou presque. Le narrateur prend des bains. Relit le poète japonais Basho. Ecrit à peine. Fait l’amour avec Midori. Reçoit la visite de Monsieur Mishima. Cet attaché culturel de l’ambassade du Japon lui apprend qu’il est devenu célèbre à Tokyo. Célèbre à Tokyo ? Un jour, dans une interview, il a annoncé qu’il était en train d’écrire un livre intitulé Je suis un écrivain japonais, et le phénomène de la célébrité s’est emballé. Un écrivain japonais est allé jusqu’à écrire Je suis un écrivain noir. L’histoire dérape.
La police s’en mêle. Que va-t-il se passer ?
CHAPITRE PREMIER :
Le plus rapide
Mon éditeur a téléphoné pendant que j’étais parti acheter du saumon frais. Il veut savoir où j’en suis avec ce foutu bouquin. On ferait mieux de parler saumon. Autrefois, je ne supportais pas le saumon. Quand j’en mangeais, je le vomissais dix minutes plus tard. La dernière fois, c’était chez une amie. J’avais mal visé le bol des toilettes. J’ai nettoyé sa salle de bains, me suis lavé le visage avant de retourner au salon. Je m’étais juré que c’était la dernière fois que j’en mangeais. Bon, ce n’était pas la première promesse non tenue. Je n’ai aucune obligation de tenir des promesses que je fais à moi-même - sauf peut-être celle d’écrire ce livre.
La voix de mon éditeur me semblait bien aigre, malgré toute la chaleur qu’il a cru y mettre. Je le comprends un peu. Il ne m’avait pas vraiment tordu le bras pour écrire ce livre. J’étais le premier à hocher vigoureusement la tête quand il m’a dit qu’il fallait absolument que j’écrive un nouveau livre. Le mot “ nouveau “ m’effraie toujours un peu. Pourquoi un nouveau livre ? On devrait savoir, avec le temps, qu’il ne se fait plus rien de nouveau. Mais on s’y accroche. Le client veut toujours du nouveau. Je ne vais pas reprendre ce débat qu’il connaît maintenant par cœur. On en discute à chaque rencontre. Cela se passe dans son minuscule bureau (un jour, on devra le tirer sous les manuscrits bariolés et les bouquins rouges) ou dans un des cafés du coin. C’est un grand jeune homme avec des yeux un peu mappemonde et un sourire désarmant. De temps en temps, il passe ses mains dans ses cheveux, comme pour enlever tous les nuages qui s’y trouvent. On n’était pas encore au café que j’avais déjà trouvé le titre. Je suis bon pour les titres. Kurt Vonnegut Jr. aurait dit à sa femme qui m’a rapporté le propos (je parle comme un journaliste maintenant) que j’étais le plus rapide “ titreur “ d’Amérique. Le plus rapide titreur d’Amérique, bon j’accepte, mais j’aurais voulu savoir dans quel contexte il l’avait dit. Vonnegut était toujours hors contexte. C’était un peu sa spécialité d’ailleurs.
A-t-on vraiment besoin d’un contexte pour être un champion au déjeuner ? Billy le Kid : le plus rapide tireur d’Amérique. Pas besoin de contexte. La phrase est complète et autonome. Il y a quand même le ton. L’avait-il dit sur un ton ironique ? Sa femme n’a pas précisé. Une façon de dire que je ne suis bon qu’à ça, et qu’avec moi nul besoin d’aller au-delà du titre. Après tout, c’est peut-être mieux qu’un mauvais titre qui vous empêche d’aller plus loin. On ne peut pas imaginer le nombre de bons livres qui circulent clandestinement à cause de mauvais titres. Dans les librairies, les rares commentaires que j’entends d’un livre, c’est à 90 % à propos du titre. Les lecteurs me demandent souvent comment tel titre m’est venu à l’esprit. Je ne sais pas, moi. Je reste assis un long moment, et subitement le titre vient. Pas même le temps d’y penser dix secondes, le titre était déjà là. Comme s’il m’attendait au tournant. Tu cherches un titre, toi ? On ne peut rien vous cacher. Alors il me saute à la gorge et se retrouve étalé sur la feuille blanche. Je dois le contempler longtemps, le tourner dans tous les sens. Chaque mot, que dis-je, chaque syllabe, chaque lettre doit être à sa place. Quel que soit le livre, ce sont ces mots qui le représenteront. Ce sont ces mots que l’on verra le plus souvent. Pour les autres, il faudra ouvrir le livre. Alors que ces mots seront toujours là sous nos yeux. Ils contiendront tous les autres mots du livre. Pas besoin de relire le livre de García Márquez, il suffit de dire Cent ans de solitude ou A la recherche du temps perdu s’il s’agit de Proust (on dit encore de Proust ? Ce titre n’est-il pas connu de tout le monde ?) et toutes les images du livre défilent alors devant nos yeux éblouis comme un rideau enluminé qui nous sépare de la déplaisante réalité. Et le temps de la lecture (les jours dans les cafés, les nuits près de la lampe), caché dans les replis de notre mémoire, remonte instantanément à la surface avec son cortège riche de sensations inédites. Un bon titre : quel fabuleux mot de passe !
Quand on avance un titre qu’on aime bien, il faut y aller prudemment. Généralement, l’éditeur veut vous entendre sur le contenu. De quoi s’agit-il ? On pose encore de pareilles questions idiotes. Pas le genre de mon éditeur qui se détache un peu de sa table sans cesser de sourire. J’en profite pour regarder quelques titres autour de moi. Rien de bon. J’ai donc lancé négligemment le mien par-dessus la pile de manuscrits. Quoi ? Je suis un écrivain japonais. Bref silence. Large sourire. Vendu ! On signe le contrat : 10 000 euros pour cinq petits mots. Dans l’euphorie, je raconte à l’éditeur l’anecdote de Vonnegut Jr. On parle déjà d’un bandeau : “ Le plus rapide titreur d’Amérique. “ Mais on a vite laissé tomber, par pudeur. Voilà le problème de l’Europe : une trop grande conscience du ridicule. Ce n’est pas le ridicule qui nous tuera, mais sa peur. Si on a laissé tomber ce bandeau, c’est aussi à cause de l’ambiguïté du mot “ titreur “. La grande majorité des lecteurs auraient lu sûrement “ tireur “, ou pire, “ tueur “. En fait, on a été lâches. Revenons au titre. Il l’a pris dans ses mains comme un briquet dans un espace interdit aux fumeurs. Il l’a retourné dans tous les sens. Mon titre a gardé sa force à chaque fois. Subitement, il se met à l’écrire sur la nappe. C’est assez banal, tout compte fait - sauf le mot japonais. Dans mon cas, ce n’est pas une plaisanterie, car je me considère vraiment comme un écrivain japonais.
Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
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Bruits d’élection dans mon quartier…
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 18 Fév 2008 à 23h24 | Lu 15229 fois
Voilà, une élection présidentielle c’est aussi cela : des voisins qui en parlent, qui se lancent même des noms d’oiseaux. Aux Etats-Unis on peut en effet afficher sa tendance politique à l’entrée de sa concession. C’est pour cela qu’autour de moi la lutte est sans merci entre les partisans de Clinton et ceux d’Obama. A ma droite une voisine a collé un gros portrait d’Obama souriant à l’entrée de sa « parcelle ». Le voisin, à gauche vient juste de coller à son tour un portrait de Madame Clinton. Et moi je fais quoi au milieu, hein ? Je suis donc allé voir la voisine « obamaniaque » parce que son cas me semblait plus amusant - elle a aussi des portraits d’Obama sur sa voiture - et j’ai lancé :
- Je vois que vous avez un joli portrait d’Obama, personne ne peut le rater d’ici !
Elle a répliqué :
- J’en avais marre ! Les gens me prennent pour toujours une raciste. Cette fois-ci j’ai une opportunité de voter pour un Noir alors que je suis Blanche. Qu’est-ce qu’on me reprochera encore, hein ?
- Donc vous le faites pour juste « laver » ces accusations ?
- Bon, disons qu’il est quand même sympa cet petit Obama… Voyons, il parle bien, il présente bien les choses, et puis, entre nous, il est beau !
- On dit que certains Blancs s’affichent pro-Obama mais voteront en réalité pour Clinton…
- Ah non, pas moi ! En fait voici ma tactique : je vote d’abord Obama et si celui-ci est en face de McCain, là c’est un autre problème…
- Vous voterez donc pour McCain si Obama est en face de lui ?
- Clinton ou Obama en face de McCain, y a pas photo, je voterai pour McCain !!!
- Et pourquoi ?
- McCain est un héros et depuis Rambo nous n’en avions plus eu !
- Finalement vous êtes démocrate ou républicain ?
- Je me le demande souvent, mais je finis par voter pour écarter tel ou tel candidat. Cette année je sens que je m’amuser à mort !
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La politique américaine et les oiseaux : en attendant le vote des bêtes sauvages
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 09 Fév 2008 à 13h07 | Lu 5699 fois
On retiendra qu’une campagne électorale américaine est une espèce de vertige collectif. C’est la manifestation d’une division entre les “Républicains” et les “Démocrates”. Tenez, il se trouve que les Démocrates se disent plus républicains que les Républicains et que les Républicains se disent plus démocrates que les Démocrates…
Je crois pourtant que le mot “Républicain” est africain par essence. Je me risque à révéler que les pays développés nous l’ont volé à l’époque où ils se livraient à des parties de safari dans nos forêts puisque, en Afrique australe, on appelle républicain une espèce de moineau qui édifie un nid collectif dans les arbres où se reproduiront plusieurs couples d’oiseaux. Et si ces êtres couverts de plumes étaient plus politiciens que nous, hein ?
Kourouma avait donc bien vu en intitulant son livre ”En attendant le vote des bêtes sauvages”. Il ne manquerait à ces oiseaux africains que des bulletins, des urnes et des instituts des sondages. Mais à quoi bon cet arsenal puisqu’ils font déjà de la politique en s’occupant du destin des autres, de l’organisation de leur “cité”? Et dire que, pendant ce temps, nous nous battons à coups de machettes alors que ces oiseaux de républicains prônent l’intérêt des peuples à plumes ! En plus ils n’ont jamais lu Le Contrat social, L’Esprit des lois, les oeuvres de Tocqueville ou d’Ernest Renan ! Ces républicains à bec oeuvrent pour la communauté de leurs compères. Je me pose alors une question capitale : en quoi un républicain à plumes est-il différent d’un Républicain américain ?
Le premier, on l’a dit, est un oiseau soucieux de loger les couples de compères sans nid fixe. En plus il n’est pas payé pour cela, il le fait par élan naturel depuis que le monde est monde. Or le Parti républicain américain date seulement du 19ème siècle. C’est dire que les republicains africains étaient déjà là. C’est dire qu’ils battaient leurs ailes. C’est dire qu’ils volaient d’arbre en arbre. C’est dire qu’ils s’activaient à pérenniser leur devoir : construire des nids pour les couples de leur espèce. Le droit au logement, ils en savaient quelque chose, ces oiseaux. Pas besoin de ministère, de HLM et autres tracas des politiciens à deux jambes.
Conclusion : les Républicains américains feraient mieux d’aller prendre quelques leçons chez leurs homonymes à plumes d’Afrique australe…
Bon, il ne faut pas charger les Républicains de chez l’Oncle Sam. Leur parti a été quand même fondé à partir d’un programme anti-esclavagiste, voyons ! C’est peut-être pour cela qu’après la Guerre de Sécession, ils eurent une longue période de domination sur les Démocrates : de 1861 à 1913, puis de 1921 à 1933.
N’allons pas si vite dans l’angélisme : le Républicain d’aujourd’hui est-il encore anti-esclavagiste ? Lutte-t-il pour la cause de l’opprimé ? Je ne crois pas.
Un exemple : en pleine campagne électorale 2004, on avait appris que le vice-président des Etats-Unis, Dick Cheney, qui est républicain (donc en principe philanthrope, soucieux des valeurs morales comme ses ancêtres républicains), ce vice-président avait jadis voté farouchement contre l’appel à la libération de Nelson Mandela. Et comme si cela ne suffisait pas, le même vice-président s’était opposé avec une énergie de désespoir contre la proposition d’une journée nationale à la mémoire du très charismatique et Prix Nobel de la paix, le Pasteur noir-américain Martin Luther King…
Et puis, consolons-nous, ces Républicains nous ont quand donné Eisenhower, Nixon, Ford, Reagan, Bush père et fils, voyons…
Démocrates ou défenseurs des cow-boys ?
Oui, et les Démocrates, hein ? Ne serais-je pas un peu trop allégeant à leur égard ? Y a-t-il aussi des oiseaux appelés démocrates dans la brousse africaine ?
Je ne sais pas.
Dans mon pays tout le monde parle de démocratie. J’imagine le Démocrate comme un énarque, un type à la cravate nouée avec l’exigence d’un caporal-chef et qui pratique à tort et travers le subjonctif imparfait. Et puis, tout le monde dit avec béatitude : “Démocrate ? Mais le mot vient du grec dêmos (peuple) et kratos (pouvoir)…’’On est heureux. On a l’impression qu’on a étudié le grec au séminaire. Donc dans une démocratie, c’est le peuple qui exerce la souveraineté lui-même. Ah bon ? Et pourquoi alors ce collège de grands électeurs, ces types qui doivent désigner le président américain, hein ? Vous votez, votre Etat gagne, votre Etat crédite un nombre donné de représentants à votre candidat à l’élection présidentielle. Tous les Etats n’ont pas le même poids. Le vote d’un habitant de la Virginie est ridicule face à celui d’un type qui habite sous les cocotiers du côté de la Floride ! C’est une autre forme démocratie. Et puis, il n’y a pas de définition unilatérale de la démocratie. Le dictateur est toujours convaincu d’agir en et le Démocrate ne réalise jamais qu’il bascule vers la dictature…
Et le Parti démocrate américain ? Il est plus ancien que le Parti républicain. Pour caricaturer, je dirais qu’il défendait au départ les agriculteurs (Chirac serait-il un peu démocrate américain ?). Et puis, de l’agriculture à la démocratie il n’y a qu’un petit coup de houe à donner. On fait des sillons, on sarcle, on met en marche les moissonneuses-batteuses, on pousse la charrue avant ou après les boeufs, peu importe. Et puis c’est toujours gênant d’aller en ville avec des habits qui sentent la bouse de vache folle et les godasses encrassées de fientes de mésanges.
Et voilà que ce parti démocrate américain qui défendait la houe, la graine, le pauvre cow-boy et son ranch, voilà donc que ce parti prit le nom de Parti démocrate. Et puis, il y a eu cette fameuse crise de 1929. Il ne fallait surtout pas naître à cette époque-là. Les Démocrates avaient jugé que les pouvoirs publics devaient intervenir dans la politique économique et sociale. Le Démocrate américain tient à l’économie. John Kerry vient d’apprendre qu’un président peut être réélu même avec un bilan économique blâmable.
Et puis ce parti démocrate nous a donné Roosevelt, Truman, John F. Kennedy ou encore Carter et Bill Clinton…
Et puis, du jour au lendemain, ce parti n’a plus jamais prononcé le mot agriculture parce que, soyons sérieux, on ne gagne pas une campagne présidentielle américaine en promettant un poste de secrétaire d’Etat à un boeuf rachitique du Texas, voyons !
Une affaire d’oiseaux
Et moi je me demande encore s’il n’y a pas d’oiseaux appelés démocrates quelque part dans la brousse africaine. Il doit bien y en avoir. Dans ces conditions, les rôles seraient bien répartis : les républicains construisant déjà des nids pour les couples en quête de logis, les oiseaux démocrates (à rechercher surtout dans la forêt du Mayombe) se chargeraient de les nourrir les républicains en pratiquant l’agriculture.
Par conséquent, si on veut comprendre la politique américaine, il est conseillé de bien observer les oiseaux. Parce que la campagne présidentielle est la période idéale des chamaillades, des caquètements et des gazouillis. On se lance des noms d’oiseaux, on fait le pied de grue devant les artères en vue de proposer une passe à l’électeur. On traite l’autre candidat de pratiquer la politique de l’autruche, de ne rien voir comme une taupe, d’avoir tué la poule aux oeufs d’or en ruinant l’économie nationale, de jouer les oiseaux de mauvais augures, de n’avoir jamais pris d’envol etc.
Les Américains savent-ils que les oiseaux sont meilleurs politiciens que les hommes ? Est-ce pour cela que leur pays a fait de l’Aigle son symbole ? Voyons, ils n’allaient tout de même pas prendre pour symbole le républicain de l’Afrique australe ! Le Parti républicain en réclamerait la paternité à chaque campagne électorale !
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“ Super Tuesday” : Clinton mène la course, Obama talonne de plus en plus…
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 06 Fév 2008 à 8h56 | Lu 2455 fois
Les élections des deux principaux partis politiques américains ont atteint leur point culminant le mardi 5 février, le fameux “Super Tuesday” qui a empêché tout le monde de dormir. Il est encore 2h du matin – heure de l’Est des Etats-Unis car je regarde cette compétition depuis Princeton, dans le New Jersey – les chiffres continuent à s’affiner. Toutefois les candidats avaient fait leur déclaration bien avant, chacun sous-entendant sa victoire au regard des projections du petit écran.
Bref, personne n’aurait ainsi perdu au cours de ce « Big Tuesday » !…
Sur Barack Obama
Pourquoi s’ingénier à le placer dans la case “afro-américaine” alors que ce Sénateur est blanc par sa mère et noir par son père d’origine kenyane ? C’est que notre imaginaire a tellement été conditionné que lorsqu’il y a un « croisement » de races blanche et noire, nous définissons aveuglement le fruit de cette union du côté de la « négritude » alors même que les deux races pourraient revendiquer cette descendance. Obama a donc raison de ne pas trop s’attarder sur la question raciale.
La déception a été grande dans la mesure où Obama n’a pas pu renverser la situation dans le Massachusetts malgré l’adoubement extraordinaire et médiatique de la famille Kennedy (Ted Kennedy, le frère, Caroline Kennedy, la fille de JFK) et de John Kerry, l’ancien candidat démocrate à la présidence. Clinton a marqué son influence avec une consolidation dans le New Jersey et l’Etat de New York…
Sur le plan national Obama a remporté certes plus d’Etats qu’Hillary Clinton, mais cela ne signifie pas qu’il a pris la tête de la course puisqu’il s’agit de glaner plus de délégués que son adversaire et que l’emporter sur le nombre d’Etats n’est pas synonyme d’une prise de leadership. Ce qui compte, en l’occurrence, c’est le nombre de délégués. Sur ce point, Clinton est pour l’heure en avance…
Sur Hillary Clinton
Elle a remporté les Etats les plus significatifs, ceux qui créditent plus de délégués, dont la Californie, New York etc. Le paradoxe était à son comble et avait déjoué toutes les prévisions raciales : ce ne sont pas les Blancs qui ont porté au pinacle Clinton en Californie mais les Latinos et les Asiatiques ! Obama a fait mieux du côté des Blancs et des Noirs !
Chez les Républicains
nous sommes en pleine déconfiture : Mitt Romney n’arrive pas à décoller alors qu’il a le portefeuille le plus garni et déverse des millions de dollars sans arriver à la cheville de John McCain. Même le troisième homme, Mike Huckabee avait le sourire, lui qui a remporté plusieurs Etats en ayant les finances les plus modestes…
L’argent ne faisait déjà pas le bonheur. Maintenant on sait qu’il ne fait pas non plus l’élection… Encore qu’Obama a le portefeuille le plus garni du côté des Démocrates grâce au mouvement et à l’enthousiasme qu’il suscite…
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Le bestiaire dans la littérature africaine d’expression française
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 01 Fév 2008 à 14h31 | Lu 7356 fois
COMMUNIQUE DU MUSEE DAPPER :
De la tradition orale dont l’un des maîtres fut Amadou Hampaté Bâ aux textes contemporains le bestiaire est omniprésent dans la littérature africaine d’expression française.
De même, dans les Caraïbes, les figures animales – certaines sont héritées de l’Afrique – occupent une place privilégiée dans les contes.
Les animaux sont des supports pédagogiques privilégiés : ils contribuent à instruire les humains (La Belle Histoire de Leuk-le lièvre d’Abdoulaye Sadji et Léopold Sédar Senghor) ou à dénoncer la dictature d’un régime (En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma), ou encore à renverser la prétendue supériorité de l’humain sur l’animal (La Vie et demie de Sony Labou Tansi).
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Dans le cadre des rencontres animées par Boniface Mongo-Mboussa sur ce thème du « bestiaire dans la littérature africaine d’expression française », le Musée Dapper nous accueillera donc le samedi 9 février 2008 à 15 heures. L’occasion pour nous d’évoquer la place de l’animal dans nos lettres et aussi de revenir sur Mémoires de porc-épic ( Seuil, 2006), roman qui narre les tribulations d’un Porc-épic « serial killer »…
Musée Dapper
35 bis Rue Paul Valéry
75016 Paris, Métro Victor Hugo
http://www.dapper.com.fr
Entrée gratuite, réservation conseillée au 01 45 00 91 75
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La “mort” du roi Tsonga
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 27 Jan 2008 à 13h50 | Lu 11347 fois
La finale de l’Open d’Australie 2008 nous aura donc permis un instant d’imaginer la victoire de la France représentée par Jo-Wilfried Tsonga. Au premier set, tous les rêves étaient possibles. Le Serbe Djokovic s’est laissé surprendre par le roi Tsonga et a laissé filer cette manche avant de se ressaisir dans les deux suivantes où le Franco-congolais laissait transparaître une frustration, sans doute l’angoisse de se retrouver dans une partie si importante pour son destin et pour le rayonnement du tennis français.
Au quatrième set le Serbe a craqué devant le réveil de Tsonga et nous avons assisté à un rééquilibrage des forces. Très vite Djokovic, malgré une douleur à la jambe a repris les choses en main. Gagner ce quatrième set lui octroierait la victoire de 3 sets contre un pour Tsonga. Et c’est fut, hélas, ce dénouement qui s’imposa avec toutefois une résistance farouche de Tsonga jusqu’au « tie-break »....
On aura pu remarquer dans le public le père (congolais) et la mère (française) encourager leur progéniture. Quoi qu’il en soit le parcours de Tsonga l’a révélé au monde entier. Les journalistes américains de la chaîne ESPN n’ont pas lésiné dans les compliments. Un d’entre eux allant jusqu’à confirmer que le franco-congolais touchera une dotation qui dépassera tout ce qui lui aura été versé durant sa carrière – remarquez, celle-ci est jeune et promet des lendemains meilleurs. Je ne vois pas ce sportif de talent dormir sur ses lauriers. Etre finaliste est une chose extraordinaire, reconnaissons-le. Mais remporter un grand Chelem est toutefois ce qui fait entrer dans l’histoire.
Le dernier grand chelem gagné par un français remonte toujours à 1983 avec Yannick Noah (Roland Garros) ...
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Le nouvel espoir du tennis français est Franco-congolais…
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 24 Jan 2008 à 14h18 | Lu 6477 fois
Je ne connaissais pas ce Jo-Wilfried Tsonga (photo), le prodige Franco-congolais qui vient de laminer le terrible Nadal au tournoi de Melbourne, se hissant en finale au moment où le tennis français se cherche encore un souffle.
C’est le romancier et ami Sami Tchak qui, malgré le décalage horaire entre Paris et Los Angeles, m’a « tiré » de mon sommeil en me narrant en direct l’exploit de ce jeune homme qui ressemble au jeune Mohammed Ali de l’époque de Sony Liston dans les années soixante.
Il faut dire qu’avec mon déménagement, le transfert de chaines cablées prévu pour demain dans le nouveau domicile m’aura privé de quelques jours d’images télévisées afin de mesurer avec bonheur la fameuse force physique de ce jeune homme.
Je me suis donc rabattu sur le net… Les medias français sont aux anges - et pour cause ! -, d’autant que dans ce domaine, les victoires sont aussi rares que les miracles à Lourdes. Le quotidien La Meuse s’enflamme d’ailleurs et ne peut se retenir de rappeler l’ombre heureuse de Yannick Noah :
« Le Français Jo-Wilfried Tsonga (22 ans - 38e mondial), s’est donc qualifié pour la première finale de Grand Chelem de sa carrière à l’Open d’Australie en battant l’Espagnol Rafael Nadal en trois sets 6-2, 6-3, 6-2 grâce à un tennis de rêve, jeudi à Melbourne. Il rencontrera dimanche le vainqueur de la seconde demi-finale entre le Suisse Roger Federer, N.1 mondial, et le Serbe Novak Djokovic (N.3), programmé vendredi soir. Tsonga, 22 ans, est le premier Français à atteindre la finale de l’Open d’Australie, et d’un Grand Chelem, depuis Arnaud Clément en 2001, alors qu’il n’en est qu’à sa cinquième participation.
Le dernier vainqueur tricolore d’un tournoi majeur est Yannick Noah à Roland-Garros en 1983 »
A ce stade l’exploit serait colossal. Mais une victoire ne nous ferait pas du tout de mal, nous la souhaitons, nous la voulons. Federer et Djokovic ne sont cependant pas des tigres en papier. Remporter dans ces conditions hisserait le jeune espoir au rang de Titan. L’adage est connu : A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Nous avons le péril (Federer ou Djokovic) ; il faudra la victoire, la gloire est déjà en marche pour Jo-Wilfried. Croisons donc les doigts pour notre “petit” Mohamed Ali !
Pour l’heure je retourne dormir… et remercie Tchak pour ces bonnes nouvelles.
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Race et sexe aux Etats-Unis : comment voter ?
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 16 Jan 2008 à 9h29 | Lu 6198 fois
Bill O’Reilly (photo) est un de ces animateurs américains dont l’impertinence me laisse souvent pantois. Jusqu’alors je croyais que la France avait le monopole de la « provocation », mais O’Reilly me prouve le contraire, notamment en cette période d’élection américaine. Il a été un des rares présentateurs a mettre sur la table la question de la race qui mine les échanges entre les camps d’Hillary Clinton et de Barack Obama.
Ce mardi encore, dans son célèbre show The O’Reilly Factor sur la chaine Fox News, l’animateur a fait le tour de certaines radios dont les débordements raciaux ou sexistes ne se comptent plus. Une femme – aussi blonde que Clinton et qui anime une émission radio très prisée voue une haine à la candidate a la présidence au motif que c’est une femme, qu’elle n’apportera rien et qu’il y a un antécédent entre elle et Clinton : celle-ci a cherché depuis longtemps à la virer de sa radio. Et O’Reilly de contredire : « Et moi ça fait des années et des années que les politiciens de toute obédience cherche à me virer ! »
Arrive la question raciale. Un animateur de radio – un Africain américain – est interviewé. Je reprends de mémoire l’échange entre O’Reilly et cet animateur :
– En fait, pourquoi voulez-vous à tout prix voter pour Obama, est-ce parce que vous êtes Noir ?
– Bien sûr
– Et vous pensez qu’un vote de ce genre devrait se jouer sur la couleur de la peau ?
– Dans ce pays ce n’est pas une question à éluder, vous le savez bien Monsieur O’Reilly !
– Et pourquoi ne voteriez-vous pas pour un Blanc ?
– Parce que je vote pour les Blancs depuis que j’ai l’âge de voter, ça suffit maintenant.
– Et si vous étiez Blanc, voteriez-vous pour Obama
– Non !
– Quelles sont en fait les raisons qui vous font préférer Obama aux autres.
– Je l’ai dit, Obama est noir, j’en suis fier, je me sens bien, en parfaite communion avec moi-même.
– Et qu’est-ce que vous reprochez à Hillary
– Je n’aime pas comment elle parle, et d’ailleurs elle serait une mauvaise candidate pour notre pays !
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Le grand retour d’Hillary Clinton, la cécité des sondages d’opinion.
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 09 Jan 2008 à 6h38 | Lu 7299 fois
La famille Clinton avait donc perdu les nerfs devant la percée “obamesque” et les annonces d’une victoire écrasante de l’Américain d’origine kenyane. Nous avons vu Hillary se lancer dans un discours larmoyant, rappelant qu’elle a depuis longtemps de vrais projets pour son pays – comme si les autres candidats n’en présentaient pas…
Ce qui est certain c’est que personne dans les sondages aux Etats-Unis n’avait vu arriver Hillary très pressée de casser la « légende » Obama. Elle a finalement remporté les primaires du New Hampshire. Les sondages, comme partout ailleurs, ne font toujours pas l’élection. Dès la matinée du mardi, et même deux jours avant, on donnait Hillary battue avec un écart considérable allant de 10 à 12 points, voire à 20 points ! La chaîne CNN a feint toute la soirée de faire durer le suspense, laissant entendre qu’elle n’était pas en mesure de donner une estimation ! Il faut dire que le mari d’Hillary n’a pas ménagé ses critiques contre la presse qu’il estimait trop complaisante à l’égard d’Obama et sa position quant à la guerre contre l’Irak. CNN était clairement visé, en particulier le journaliste Lou Dobbs qui a répondu en direct aux attaques de l’ancien Président des Etats-Unis au sujet de l’immigration… Le moins qu’on puisse dire c’est que la victoire d’Hillary Clinton ne semblait pas enflammer CNN dont les specialistes en ordre de bataille, ordinateurs et calculettes sous les yeux avaient enterré la famille Clinton avant les hostilités, lui recommandant de s’inquiéter plus de sa réélection à son poste de Sénatrice ! C’est dire…
CNN a attendu les projections courageuses de l’AP ( Associated Press) pour annoncer la victoire innattendue… tout en insistant que “tout pourrait changer dans les minutes qui viennent"…
La lutte était farouche pour le clan Clinton et tout le monde devait retrousser les manches. Au milieu de la journée de mardi, Clinton (le mari) a fait une intervention musclée, prenant tout le monde de cours dans ses critiques contre Obama. Beaucoup pensent d’ailleurs que les larmes de Clinton (la candidate) et le coup de gueule de Clinton le mari ont joué. C’est oublier que la campagne bat son plein, que les machines politiques vont se mettre en place. Hillary paraissait dépassée, vaincue, sans défense, perdue. La revoilà en marche, droite, fière et sûre de l’issue… Un électeur a dit : « J’ai supporté Obama jusqu’alors, mais maintenant l’heure est aux choses sérieuses ! »
Voyons donc la réponse d’Obama au cours des primaires à venir dans les grands Etats comme la Californie, le Michigan ou New York. Et aussi dans les villes à « minorités ethniques » puisque cela n’est pas un détail aux Etats-Unis…
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Un Noir Président des Etats-Unis ? La première victoire de Barak Obama
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 04 Jan 2008 à 7h59 | Lu 9244 fois
La campagne présidentielle aux Etats-Unis a donné sa première tendance hier soir dans l’Etat de l’Iowa – un état qui sert « d’échauffement », de mise en bouche aux differents « candidats à la candidature » à la présidence. Chez les Démocrates c’est Barak Obama (photo 1) qui vient de remporter cette première manche en devançant le Sénateur John Edwards et en reléguant Hillary Clinton (photo 2) à la troisième place. On ne manque pas ici et là de rappeler qu’Obama ambitionnerait de devenir le premier Africain-américain président des Etats-Unis et Hillary Clinton la première femme à la tête du pays dans l’histoire des Etats-Unis. Devrait-on conclure que l’Amérique est enfin prête à être gouvernée par un Noir ou une femme ? Dans l’un des deux cas, ce serait plus qu’une avancée dans une Nation dont « l’identité » reste à bâtir.
Quoi qu’il en soit cela devrait alerter certains pays européens qui prennent d’ordinaire les Etats-Unis pour modèle. Sauf à arguer qu’il y a des exemples qui ne méritent pas d’être suivis… On aura compris que je parle de ce pays d’adoption qui est le mien, la France. En effet, « l’ouverture » revendiquée par Nicolas Sarkozy ne devrait pas s’arrêter à quelques paillettes de ministres « divers » dont on ne saisit pas toujours le rôle dans ce gouvernement pendant que le paysage politique est loin de refléter la composition actuelle de la population française…
Toutefois, aux Etats-Unis, la partie n’est pas encore gagnée aussi bien pour Obama que pour Madame Clinton, les primaires de l’Iowa n’étant qu’une première étape. Il faudra attendre celles qui seront organisées dans les autres Etats. Mais Obama peut se réjouir dès à présent. Il vient de franchir un grand pas, lui qui était déjà le seul sénateur africain-américan du paysage politique de son pays…
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Bonne année 2008
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 21 Dec 2007 à 16h37 | Lu 4321 fois
L’année 2008 pointe déjà à l’horizon, l’occasion pour moi de vous formuler à toutes et à tous mes voeux les meilleurs. L’aventure de notre Blog poursuit son cours, et nous entrons dans la troisième année avec un bilan dont les résultats positifs doivent être évidemment enregistrés à votre crédit. Où que vous soyez – la fréquentation du Blog étant désormais éclatée à travers les cinq continents – vous n’avez cessé d’animer les échanges, de consacrer quelques minutes – voire quelques heures pour que la flamme que nous avions allumée ne s’éteigne jamais.
Cette nouvelle année est aussi l’occasion de vous signaler les sorties des nouveaux livres de quelques amis, livres dont je vous conseille la lecture :
UN EVENEMENT LITTERAIRE A NE PAS RATER :
Le grand événement littéraire des lettres du monde noir sera à n’en pas douter la traduction du roman de Chris Abani qui sort aux Editions Albin Michel sous le titre de « Graceland » (voir photo couverture).
Chris Abani, Professeur associé à l’Université de Californie Riverside, est d’origine nigériane. Son roman a été très remarqué aux Etats-Unis (il a obtenu le prestigieux prix littéraire Pen-Hemingway) et l’auteur compte parmi les talents les plus salués dans la sphère anglophone – Salman Rushdie n’est d’ailleurs pas avare d’éloges à son égard. Vous trouverez ce livre en librairie dès le 3 janvier. Comment pourrez-vous résister à ce jeune personnage de 16 ans qui, à Lagos, est fasciné par Elvis Presley et qui imite son idole sur les plages de sa ville afin de gagner quelques sous ? Il rêve d’un territoire, le « Graceland », son paradis à lui, lui qui est abandonné, maltraité…
Chris Abani a puisé au fond de lui-même : il a été à plusieurs reprises emprisonné au Nigéria pour des activités « subversives »…
Graceland de Chris Abani, Ed. Albin Michel, janvier 2008 ( Traduction de Michèle Albaret-Maatsch)
QUELQUES LECTURES RECOMMANDEES :
Sami Tchak sort un nouveau roman, Les filles de Mexico, aux Editions Mercure de France
Raharimanana sort un roman, Za, aux éditions Philippe Rey, roman que j’ai reçu il y a quelques jours et qui montre que cet auteur malgache n’est plus seulement l’espoir des lettres de ce pays mais le véritable chef de file.
Gaston Kelman sort en mars un livre aux éditions Jean-Claude Lattès, un livre au titre qui nous promet le printemps, mais aussi des échanges houleux : Les hirondelles du printemps africain.
Bessora, la Suisso-gabonaise, sort Et si Dieu me demande, dites lui que je dors… (Gallimard, Continents noirs) De quoi acquiescer puisque Dieu seul sait comment je dors !
Tidiane N’Diaye, quant à lui nous donne Le Génocide voilé (Gallimard, Continents noirs)
Bref, une année qui commencera avec de bonnes surprises. Quant à moi je vous dis, depuis Berlin, BONNE ANNEE !!!!
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Exposition “ Terres du monde” à l’Hôtel de Ville de Paris, du 14 décembre 2007 au 19 janvier 2008
Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou | le 16 Dec 2007 à 13h44 | Lu 1824 fois
Depuis décembre 2002, la Mairie de Paris accueille à l’Hôtel de Ville un rendez-vous artistique annuel, sous le titre emblématique de LATITUDES, dont le projet vise à promouvoir la création contemporaine des départements et territoires d’Outre-mer. Cette année, LATITUDES 2007 : Terres du Monde fait converger à Paris toutes les latitudes et rassemble de nouvelles œuvres d’artistes originaires des Terres de l’océan Indien : Afrique du Sud, Comores, La Réunion de l’Atlantique : Cuba, Guadeloupe, Haïti, Martinique, République dominicaine, Saint-Pierre-et-Miquelon, Trinidad-et-Tobago du Pacifique : Australie, Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Zélande, Polynésie française de l’Amazonie : Guyane et Surinam, qui seront présentées dans la Salle des Prévôts, le Salon des Tapisseries et sur le Parvis.
Le texte qui suit est l’introduction du Catalogue de l’Exposition, introduction que nous avons faite à la demande des organisateurs...
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Un jour, alors que je regardais avec insistance une toile du peintre haïtien Edouard Duval Carrié dans son atelier à Miami, un ami me demanda discrètement pendant que le peintre s’était éloigné de nous :
– Dans quelle langue pense-t-il lorsqu’il peint ses toiles ? En créole ou en français ?
Je dus étouffer un fou rire. Aurait-il posé la même question à un peintre européen ? Le créateur des « terres du monde », va-t-il subir, lui aussi le « calvaire » de l’écrivain dit francophone ? En effet, la question de la langue d’écriture alimente d’ordinaire les débats dans lesquels les écrivains francophones sont sommés d’expliquer leur rapport avec la langue de Voltaire qu’ils utilisent et le sort qu’ils réservent à leurs langues locales. Ici, il est vrai, il n’est pas question littérature et d’écrivains francophones. Pourtant cet ami me rendait un service inestimable : il me signifiait, sans le savoir, qu’un « artiste venu d’ailleurs » porterait en lui une multiplicité, et celle-ci serait le fruit de ses terres. Sa création serait alors un « remue-ménage » intérieur qu’il essaie de dompter, un espace qu’il espère arrimer à un ensemble plus vaste afin que l’art ne soit plus défini de manière systématique par une autorité ou par une interprétation mécanique – voire cartésienne. Or cet « état de remue-ménage » n’est pas propre à l’artiste des « latitudes ». Nous donnons au monde ce qui nous entoure, ce que nous avons reçu. Nous sommes le produit de nos échanges, de nos déplacements. Créer c’est donc recomposer l’univers, lui donner (ou redonner) une géographie, une histoire, des langues. A l’heure où l’artiste est aussi mobile que l’œuvre qu’il crée, il n’est plus surprenant de constater un peu de terre de Cuba mélangée avec celle de l’Afrique du Sud ou d’une contrée de l’Amazonie. C’est en tout cas l’esprit qui guide ces rencontres inattendues où l’œil saura déceler le point commun et la richesse des différences…
De même qu’un livre nous « dépayse », l’art porte en lui un pouvoir d’enchantement intemporel. Une photographie, une peinture, une sculpture reflètent ce que nous sommes, ce que nous devons savoir de l’Autre. Devant cette toile de Carrié par exemple, j’étais loin, je suivais l’odyssée d’un artiste qui me tenait par la main, me montrait l’horizon comme pour me souffler : « Voici mon petit territoire, il est minuscule, certes, mais sans lui comment parlerait-on du monde ? Derrière Toussaint Louverture, tu peux voir d’autres personnages historiques, d’autres lieux, ceci n’est qu’une invitation au voyage… »
Je fixais de nouveau la toile. Je ressentis d’abord le vide dans ma tête et, peu à peu, l’œuvre qui le comblait. Même en fermant les yeux, les couleurs vives, l’expression du visage de Toussaint Louverture ne me quittaient plus. Je me retenais de lui tendre la main, de lui parler dans la première langue qui me viendrait à ce moment. Il comprendrait, et peut-être me répondrait-il dans une autre langue que je saisirais, me disais-je en songeant à mon ami. J’étais donc Haïtien l’espace d’un cillement. J’étais aussi Toussaint Louverture, et l’histoire d’Haïti, la première République noire, se déroulait sous mes yeux. Au-delà de cette île, je constatais que le tableau m’embarquait vers d’autres pans de l’histoire : les anciens habitants de l’île avant la découverte de Christophe Colomb, les Espagnols qui l’occupent d’abord, puis les Français, puis la déconfiture de l’armée de Napoléon qui quitte le territoire avec la Révolution haïtienne. J’aurais pu voyager ainsi longtemps si je ne fus interrompu par le même ami qui relançait sa question sur la langue.
En fait la magie de l’art venait de s’opérer. Je n’étais plus devant une toile mais devant une communauté, devant une terre peuplée, avec une culture dont la richesse était condensée dans cette œuvre. Que pouvais-je dire à mon ami pour lui répondre ? L’art gomme les frontières et laisse à celui qui contemple une œuvre le soin d’y ajouter des légendes, la langue dans laquelle nous pensons devenant du coup une question subsidiaire, expliquai-je à mon ami. Ce qui importe c’est notre aptitude à entrer dans un univers, à nous l’approprier, à lire derrière chaque signe, derrière chaque couleur la transe du créateur, et cette transe est universelle, ajoutai-je…
Avec les migrations, notre époque a ouvert une ère de la redéfinition de l’espace, du désenclavement des esprits. C’est dans la « folie de la création » que se joue désormais notre destin. Le Monde – j’allais dire avec Glissant, le Tout-monde – est à nos portes, avec le bruit, avec la fureur, avec des océans, des forêts denses, des espèces de faune qu’il nous faut apprivoiser. Aller vers ces Terres du Monde c’est entreprendre la démarche salutaire, celle qui nous permettrait de reconstituer notre humanité…
Au fond, si nous avons longtemps cherché ce qui symboliserait le mieux le rapprochement des peuples, nous savons dès à présent que c’est par l’art que nous atteindrons toutes les « latitudes » et que nous arriverons enfin à rendre au genre humain le sens de la tolérance. La peur de l’autre naît dès l’instant où nous n’appréhendons pas ce qui fonde son imaginaire – l’art venu d’ailleurs est vu comme une curiosité. Alors, pour aller vite en besogne, on conclura que ceci relève de l’art, pas cela, parce qu’il vient de loin, de terres inconnues. Raisonner de la sorte c’est dénier la sensibilité à certains peuples et ériger en modèle parfait l’art venu de son propre espace. Cette vision survécut pendant longtemps. Or le mot « distance » n’a plus de sens avec le développement des moyens de communication. Ce qui nous paraissait loin hier nous semble très proche aujourd’hui, et encore plus proche lorsqu’on constate qu’il y a un peu de nous dans ce qui se fait ailleurs. Il nous suffit d’ouvrir les yeux pour voir à l’horizon la variété du firmament, et surtout cet arc-en-ciel en perpétuelle métamorphose. Il s’agit de l’art. De l’art, dis-je ? Oui, celui qui nous saisit, nous emporte, nous questionne et que les artistes invités ici nous proposent non seulement pour éclairer notre futur mais aussi pour revisiter notre passé…
Regardons toutes ces œuvres de l’exposition Terres du Monde, elles nous diront plus que tous les manuels d’histoire, les artistes ayant exprimé leur force, leur sa soif de liberté, leur besoin d’envol. Chacun a esquissé à sa manière et avec son talent un territoire dans le plus profond de ses songes, de son inconscient, et ce territoire n’est pas forcément tangible : nos rêves n’ont point de limites, c’est pour cela que nous pouvons être polyglottes lorsque le sommeil nous habite ! Mais pour voyager vers les terres du monde, il nous faut nous départir de plusieurs siècles de sommeil, de plusieurs siècles de mépris, laisser dans les vestiaires nos préjugés et ne surtout pas rechercher les vestiges d’un exotisme qui fut jadis à la mode – mais était-ce vraiment de l’art ?
Ces artistes des Terres du Monde ne sont pas des fabricants de cartes postales, encore moins des employés des ministères du tourisme de leur pays d’origine ou des pèlerins qui font le bilan des biens amassés tout au long de leur traversée. C’est parce qu’ils sont libres qu’ils démentent les images d’Epinal, mettent plutôt en lumière ce qu’ils sont, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils rêvent et refusent de cautionner une représentation paradisiaque de telle ou telle région du monde.
Ces terres du monde attendent depuis longtemps les traces de nos pas.
Ces terres du monde sont fertiles – et même lorsqu’elles geignent de soif, d’aridité, elles ne désespèrent pas de voir tomber un jour les premières gouttes de pluie qu’elles boiront pour l’épanouissement de nouvelles essences.
Ces terres nous déploient leurs bras. Et si ce rendez-vous se passe à Paris, il ne s’agit pas d’une centralisation de l’art par une capitale européenne. La création, d’où qu’elle vienne, se plait à s’exposer ailleurs que dans son espace d’origine. Certains artistes de cette exposition vivent et créent en France, et cela ne diminue en rien leur vocation de témoins de leur espace : ils veulent non pas traduire leur « pays réel », mais dessiner leur « pays rêvé ». Les couleurs, les images, les scènes sont alors métissées, et c’est cette « hybridité » qui ressemble à notre monde pour peu que nous ayons le courage d’affronter notre propre image devant la glace…
L’idée d’une exposition Terres du Monde ne pouvait donc mieux tomber alors qu’avec certains de mes confrères écrivains – Maryse Condé, JMG Le Clézio, Jean Rouaud, Amin Maalouf, Anna Moi, Michel Le Bris et Abdourahmane Waberi entre autres – nous exhortions déjà l’avènement d’une « littérature monde », celle qui reconnaîtrait aux « îlots littéraires » la place qui leur est due, celle qui anéantirait les « latitudes » et prendrait en compte le cri de chaque oiseau migrateur. Il faudrait alors, ici aussi, parler de la disparité de l’art qui n’atteint son excellence que grâce à l’échange, à la migration. Cela n’est pas nouveau, nous dira-t-on, et l’histoire de l’art abonde d’exemples de franchissement de frontières – les peintres surréalistes par exemple avaient compris la nécessité d’aller vers ces « terres du Monde » afin de nourrir ce qui constitue aujourd’hui la fierté de la création artistique contemporaine. Ce qui est nouveau c’est la reconnaissance par les artistes eux-mêmes de l’indépendance de leur art, de l’appartenance de celui-ci au progrès des œuvres de l’esprit. Et que nous dévoilent-ils sinon le bilan de nos peines et de nos espoirs ?
Comment ne pas signaler que depuis les « terres » de l’Océan indien en passant par celles de l’Atlantique, du Pacifique et de l’Amazonie, c’est un souffle nouveau qui s’élève, portant dans son tumulte les joies, les souffrances des peuples. Derrière chaque couleur, entre deux ombres, c’est bien de nous que parle cet art. Qu’on ne vienne pas prétexter une éventuelle cécité : il ne s’agit pas de voir ces artistes des terres du monde comme les derniers des Mohicans, il s’agit de les accueillir, de ressentir les vibrations de leur création qui est finalement la nôtre…
A.M
A voir : Exposition “ Terres du monde”, Hôtel de Ville de Paris, du 14 décembre 2007 au 19 janvier 2008
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Je suis un écrivain japonais
Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou | le 10 Dec 2007 à 18h27 | Lu 5561 fois
J’ai enfin foulé la terre d’Haïti pour la première fois. Le festival Etonnants Voyageurs inaugurait sa première édition haïtienne après celles de Bamako, au Mali. Haïti ? Etrange impression de proximité avec ma terre natale le Congo. Lorsque je visite un pays « noir », je m’attarde sur les vieilles personnes. Ici, certaines ressemblent aux vieillards de chez moi. Que dire lorsqu’on me parle directement en créole, me prenant pour un Haïtien qui habite à quelques parcelles plus loin ? Certes nous n’avions pas trop mis les pieds dehors, on nous met en garde quant à l’insécurité qui règnerait dans ce pays. Mais il fallait dépasser cet avertissement. Il y a donc eu une escapade nocturne dans une voiture conduite par Dalembert. La boite de nuit est surveillée par des sbires anxieux qui nous fouillent. A l’entrée il est clairement signifié que les armes à feu sont interdites. Il parait qu’elles pullulent dans la ville et que c’est Aristide, l’ancien Président, qui aurait causé ce laisser-aller. Alors, nous savourons d’ordinaire nos rhums Barbancourt le soir au bar de l’Hôtel El Rancho, non loin d’une piscine qui ne semble intéresser personne – vient-on d’ailleurs dans un pays pour une piscine ou pour rencontrer les gens ?
Il y a le regard de Paula Jacques, la sérénité de Lyonnel Trouillot, la jovialité de Roland Brival, la mobilité de Louis-Philippe Dalembert. Et puis mon complice Dany Laferrière qui me fait goûter du pain avec de l’avocat – c’est sa mère qui lui a donné ce menu rapide prompt à caler la fringale de 2 heures du matin. Je suis dans la chambre de Dany. Les livres sont partout. Je les parcours. Il lit les chroniques de Dan Frank publiées chez Grasset. Nous changeons le monde en parlant des livres, du destin des écrivains et du paysage actuel de nos lettres. Dany sort un livre en janvier chez Grasset. Il m’en a longuement parlé dans l’avion qui nous ramenait de Miami à Port-au-Prince. Le titre du livre ? Je vous le livre en exclusivité : Je suis un écrivain japonais… Vous êtes avertis : c’est un inédit – on sait que Dany a beaucoup « recyclé » ses anciens livres. Mais là il nous fait plus qu’un cadeau. En janvier nous serons tous des écrivains japonais. Et les Japonais eux-mêmes pourraient devenir des écrivains haïtiens ou congolais. Ce livre brise les frontières et nous conduit vers « le monde ». Dany m’en parle avec la jubilation d’un enfant qui attend son jouet de Noël. Il en rit. J’en ris – parce que je sais qu’il ne m’a jamais parlé de la sorte de ses livres.
L’aube pointe. Nous ne voyons pas l’heure passer. Nous évoquons notre rencontre avec le public à L’Institut français d’Haïti. Elle a eu lieu la veille dans la soirée dans un lieu ouvert et assailli par les jeunes du pays. J’ai eu l’impression que Dany n’avait qu’une idée en tête à cet instant-là : m’introniser auprès de son peuple, lui dire que je suis leur frère et que ce que j’écris les concerne de très près. Il a réussi son coup, avec son humour décapant. Je n’ai jamais signé autant d’autographes dans un pays que je visitais pour la première fois…






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