Fatou Diome en très grande forme…

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 12 Sep 2008 à 12h20 | Lu 2762 fois

On pourrait qualifier Inassouvies, nos vies de Fatou Diome d’hymne à la vieillesse, de réflexion sur notre insoutenable légèreté face aux « australopithèques » à qui nous devons tout : « Comme les Noirs et les juifs, on tente, aujourd’hui, d’évincer les vieux du circuit. Les prochains exterminés n’auront pas de chaîne aux pieds ou d’étoile jaune à la poitrine, ils auront un dentier suspendu au cou ».

Ce serait toutefois réduire ce livre attachant à une littérature de « bonnes intentions », ce qu’on ne pourrait reprocher à Diome qui a su se départir depuis son précédent roman, Ketala (Flammarion, 2007) de l’image de « l’écrivain de l’immigration » qui aurait fait le bonheur de quelques chercheurs de littératures africaines trop enclin à ghettoïser les auteurs d’Afrique noire dans des thématiques qui leur sont « naturelles ». Dans Inassouvies, nos vies, il faut imaginer des « jumelles ». Betty guette en effet la vie qui l’entoure, en particulier l’immeuble d’en face qui pourrait être le laboratoire de notre quotidien. On peut voir, entre autres scènes, un couple dont le mari ramène les dossiers à la maison et laisse l’amour au bureau ou encore ces mères qui promènent leurs gamins…

Lorsqu’une vieille sans enfant et dont le mari est mort à la guerre remplit ses heures de solitude avec un chat roux tigré – le seul fil qui la retient désormais à la vie – Betty pressent que quelque chose ne tourne pas rond dans de la vie de la veuve. Elle croise la veuve dans une boulangerie – qui, jadis fut celle de son époux –, elles discutent brièvement ; elle l’évite parfois, refuse même une invitation de la vieille pour se rendre compte, bien plus tard, qu’elle est peut-être la bouée de sauvetage de cette « doyenne » envoyée sans voies de recours dans une maison de retraite par des ascendants qui ont disparu du jour au lendemain. Sommes-nous assez conscients du désarroi d’un être fragilisé par l’âge dans un monde où « si l’euthanasie venait à être légalisée, on risquerait de voir des malappris se débarrasser de leurs ascendants à la première fuite urinaire » ?

Betty se rapproche de plus en plus de celle qu’elle a surnommée Félicité à cause de sa gaieté. Elle lui rend visite à la maison de retraite et entre peu à peu dans les abysses du passé de la veuve. C’est le début d’une grande amitié, une amitié qui montre du doigt l’indifférence de l’Occident à l’égard de leurs personnes du troisième âge. Lorsqu’elle ne trouve plus Félicité dans la maison de retraite, Betty sait qu’elle sa propre existence est en train de prendre un tournant. La rencontre avec un ami peut-elle la retenir de son envie de tout « plaquer », de se couper du monde, de ne plus avoir pour complice que la musique de chez elle ? Que peut-on attendre de nos jours même lorsqu’on a « la vie devant soi » ?

J’ai apprécié, vous l’aurez compris, le ton explosif, les trouvailles innombrables de ce roman, la gouaille, l’élégance d’une langue qui saisit l’image au plus près. Fatou Diome est donc en pleine forme. En très grande forme. Permettons-nous simplement un avis de lecteur : le récit aurait encore gagné en fluidité sans les multiples réflexions philosophiques qui, au lieu de soutenir le rythme pourtant très majestueux de l’ensemble, le paralysent de temps à autre et nous font plus entendre la voix de l’auteur que celle de ses personnages – par exemple dans le prologue. Mais peut-on contenir les vagues de la vie ? La digression ne fait-elle pas partie du roman ?

Inassouvies, nos vies, de Fatou Diome, Flammarion, 2008, 272 pages, 19 euros.

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