Gary Victor, scribe de l’humanisme

Posté dans: Complicités littéraires | Par Alain Mabanckou  | le 19 Nov 2007 à 6h07 | Lu 1943 fois

Lorsque je tiens un roman de Gary Victor, je m’attarde longtemps sur le titre, non sans une certaine admiration. Posez quelques uns de ses livres sur une table, vous écrirez, rien que par la magie de leur titre, les lignes qui suivent : « A l’angle des rues parallèles, empruntant La piste des sortilèges, je vis comme par enchantement, Le Diable dans un thé de citronnelle ! Pris de peur, pour le repousser, je lui lançai : Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin… » Certes, ses compatriotes Dany Laferrière et Lionel Trouillot sont aussi des magiciens en la matière. Exception haïtienne ? Secret jalousement gardé par les auteurs issus de la première République noire ? Je n’ai jamais pu démêler ce mystère…

Lors de notre première rencontre au cours d’un salon du livre - il y a quelques années – même si j’étais un lecteur assidu des auteurs haïtiens de premier plan, même si L’Oiseau schizophone, L’Espace d’un cillement, Pays sans chapeau, Thérèse en mille morceaux furent des livres qui m’accompagnaient, je n’avais, hélas, rien lu de Gary Victor. Et pour cause, la plupart de ses livres avaient été publiés dans son pays natal…

Durant cette rencontre, je vis alors un homme à la haute stature, la coupe afro, un livre à la main. J’entendis cette voix cassée, ce rire contagieux avant de lire dans son regard tout d’un coup serein, l’angoisse d’un créateur qui sait que le monde est une multitude et qu’il lui faudra suivre l’envol du pipirite, l’écouter chanter afin de traduire avec justesse les présages du volatile tourmenté par une aube dérobée…

Gary Victor ? Son nom était régulièrement murmuré par ses pairs. Sa réputation le précédait donc : il comptait déjà parmi les auteurs les plus connus et les plus lus dans son pays avant de conquérir et de séduire plus tard l’arène littéraire français - comme le témoigne le portrait exceptionnel de l’hebdomadaire Télérama qui le qualifia de « King créole », ajoutant au passage qu’«il sublime la détresse du peuple haïtien, dans des contes où le fantastique débridé côtoie l’humour au vitriol. » C’est cet humour qui fit le succès de ses sketches dont certains ont été rassemblés dans Chronique d’un leader haïtien comme il faut , diffusés jadis par Radio Métropole à Port-au-Prince et aujourd’hui, plus que jamais ancrés dans la mémoire collective de son île…

Cet humour, disais-je ? Le lecteur le retrouvera dans l’atmosphère à la fois angoissante et burlesque de ces Treize nouvelles vaudou – la magie du titre, cette fois-ci, s’opère à travers le chiffre. Jusqu’où l’homme peut-il aller dans le dessein d’assouvir son appétit du pouvoir ? Les sacrifices nocturnes, la pratique de la sorcellerie et des rites du vaudou susciteront des frissons. Dans Pilon, par exemple, l’inspecteur Dieuswalwe Azémar qui rêvait jadis d’être Hercule Poirot, Sherlock Holmes ou Maigret raconte à un jeune collègue une des affaires criminelles qui lui fut autrefois confiée : trois meurtres dans lesquels les victimes passées au marteau pilon étaient réduites « en une bouillie d’os, de chair et de sang ». Les mobiles ? Il faut repousser les ténèbres, questionner la lune, se résoudre « aux réalités du pays ». C’est ainsi que plane dans ce livre l’ombre d’Edgar Allan Poe et ses contes funestes (Meurtre à la rue Morgue, pour ne citer que ce conte « extraordinaire »). Que dire aussi, dans une autre nouvelle, Le Souffle – clin d’œil à Birago Diop ? - de ce meurtrier acquitté pour avoir argué qu’il n’avait pas abattu un homme mais… un animal ? Nous le savons tous, et je serais mal placé pour le rappeler : nous naissons chacun avec notre « double » animal…

Dans ce recueil, Gary Victor a réussi le pari de convoquer le mystère sans tomber dans le piège de la sensation ou de l’exotisme. Si la peur et l’angoisse nous encerclent de nouvelle en nouvelle, c’est sans doute parce que l’auteur nous rappelle que la nature humaine est un puits sans fond. En réalité, ce n’est pas seulement de la « détresse du peuple haïtien » dont parle Gary ici, mais de la longue épreuve qui nous conduit vers l’humanisme. Quoi d’étonnant que cela passe par l’évocation de nos travers les plus sombres ?

A lire : Gary Victor, Treize nouvelles vaudou, Ed. Mémoire d’encrier (http://www.memoired’encrier.com), Montréal 2007, avec notre préface.

25 Commentaires | Ajouter le vôtre