JE SUIS UN ECRIVAIN JAPONAIS, le nouveau roman de DANNY LAFERRIERE (EXTRAITS)

Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou  | le 03 Mar 2008 à 19h00 | Lu 4727 fois

Resumé :

Montréal, de nos jours… C’est l’histoire d’un homme qui ne fait rien, ou presque. Le narrateur prend des bains. Relit le poète japonais Basho. Ecrit à peine. Fait l’amour avec Midori. Reçoit la visite de Monsieur Mishima. Cet attaché culturel de l’ambassade du Japon lui apprend qu’il est devenu célèbre à Tokyo. Célèbre à Tokyo ? Un jour, dans une interview, il a annoncé qu’il était en train d’écrire un livre intitulé Je suis un écrivain japonais, et le phénomène de la célébrité s’est emballé. Un écrivain japonais est allé jusqu’à écrire Je suis un écrivain noir. L’histoire dérape.

La police s’en mêle. Que va-t-il se passer ?

CHAPITRE PREMIER :

Le plus rapide

Mon éditeur a téléphoné pendant que j’étais parti acheter du saumon frais. Il veut savoir où j’en suis avec ce foutu bouquin. On ferait mieux de parler saumon. Autrefois, je ne supportais pas le saumon. Quand j’en mangeais, je le vomissais dix minutes plus tard. La dernière fois, c’était chez une amie. J’avais mal visé le bol des toilettes. J’ai nettoyé sa salle de bains, me suis lavé le visage avant de retourner au salon. Je m’étais juré que c’était la dernière fois que j’en mangeais. Bon, ce n’était pas la première promesse non tenue. Je n’ai aucune obligation de tenir des promesses que je fais à moi-même - sauf peut-être celle d’écrire ce livre.

La voix de mon éditeur me semblait bien aigre, malgré toute la chaleur qu’il a cru y mettre. Je le comprends un peu. Il ne m’avait pas vraiment tordu le bras pour écrire ce livre. J’étais le premier à hocher vigoureusement la tête quand il m’a dit qu’il fallait absolument que j’écrive un nouveau livre. Le mot “ nouveau “ m’effraie toujours un peu. Pourquoi un nouveau livre ? On devrait savoir, avec le temps, qu’il ne se fait plus rien de nouveau. Mais on s’y accroche. Le client veut toujours du nouveau. Je ne vais pas reprendre ce débat qu’il connaît maintenant par cœur. On en discute à chaque rencontre. Cela se passe dans son minuscule bureau (un jour, on devra le tirer sous les manuscrits bariolés et les bouquins rouges) ou dans un des cafés du coin. C’est un grand jeune homme avec des yeux un peu mappemonde et un sourire désarmant. De temps en temps, il passe ses mains dans ses cheveux, comme pour enlever tous les nuages qui s’y trouvent. On n’était pas encore au café que j’avais déjà trouvé le titre. Je suis bon pour les titres. Kurt Vonnegut Jr. aurait dit à sa femme qui m’a rapporté le propos (je parle comme un journaliste maintenant) que j’étais le plus rapide “ titreur “ d’Amérique. Le plus rapide titreur d’Amérique, bon j’accepte, mais j’aurais voulu savoir dans quel contexte il l’avait dit. Vonnegut était toujours hors contexte. C’était un peu sa spécialité d’ailleurs.

A-t-on vraiment besoin d’un contexte pour être un champion au déjeuner ? Billy le Kid : le plus rapide tireur d’Amérique. Pas besoin de contexte. La phrase est complète et autonome. Il y a quand même le ton. L’avait-il dit sur un ton ironique ? Sa femme n’a pas précisé. Une façon de dire que je ne suis bon qu’à ça, et qu’avec moi nul besoin d’aller au-delà du titre. Après tout, c’est peut-être mieux qu’un mauvais titre qui vous empêche d’aller plus loin. On ne peut pas imaginer le nombre de bons livres qui circulent clandestinement à cause de mauvais titres. Dans les librairies, les rares commentaires que j’entends d’un livre, c’est à 90 % à propos du titre. Les lecteurs me demandent souvent comment tel titre m’est venu à l’esprit. Je ne sais pas, moi. Je reste assis un long moment, et subitement le titre vient. Pas même le temps d’y penser dix secondes, le titre était déjà là. Comme s’il m’attendait au tournant. Tu cherches un titre, toi ? On ne peut rien vous cacher. Alors il me saute à la gorge et se retrouve étalé sur la feuille blanche. Je dois le contempler longtemps, le tourner dans tous les sens. Chaque mot, que dis-je, chaque syllabe, chaque lettre doit être à sa place. Quel que soit le livre, ce sont ces mots qui le représenteront. Ce sont ces mots que l’on verra le plus souvent. Pour les autres, il faudra ouvrir le livre. Alors que ces mots seront toujours là sous nos yeux. Ils contiendront tous les autres mots du livre. Pas besoin de relire le livre de García Márquez, il suffit de dire Cent ans de solitude ou A la recherche du temps perdu s’il s’agit de Proust (on dit encore de Proust ? Ce titre n’est-il pas connu de tout le monde ?) et toutes les images du livre défilent alors devant nos yeux éblouis comme un rideau enluminé qui nous sépare de la déplaisante réalité. Et le temps de la lecture (les jours dans les cafés, les nuits près de la lampe), caché dans les replis de notre mémoire, remonte instantanément à la surface avec son cortège riche de sensations inédites. Un bon titre : quel fabuleux mot de passe !

Quand on avance un titre qu’on aime bien, il faut y aller prudemment. Généralement, l’éditeur veut vous entendre sur le contenu. De quoi s’agit-il ? On pose encore de pareilles questions idiotes. Pas le genre de mon éditeur qui se détache un peu de sa table sans cesser de sourire. J’en profite pour regarder quelques titres autour de moi. Rien de bon. J’ai donc lancé négligemment le mien par-dessus la pile de manuscrits. Quoi ? Je suis un écrivain japonais. Bref silence. Large sourire. Vendu ! On signe le contrat : 10 000 euros pour cinq petits mots. Dans l’euphorie, je raconte à l’éditeur l’anecdote de Vonnegut Jr. On parle déjà d’un bandeau : “ Le plus rapide titreur d’Amérique. “ Mais on a vite laissé tomber, par pudeur. Voilà le problème de l’Europe : une trop grande conscience du ridicule. Ce n’est pas le ridicule qui nous tuera, mais sa peur. Si on a laissé tomber ce bandeau, c’est aussi à cause de l’ambiguïté du mot “ titreur “. La grande majorité des lecteurs auraient lu sûrement “ tireur “, ou pire, “ tueur “. En fait, on a été lâches. Revenons au titre. Il l’a pris dans ses mains comme un briquet dans un espace interdit aux fumeurs. Il l’a retourné dans tous les sens. Mon titre a gardé sa force à chaque fois. Subitement, il se met à l’écrire sur la nappe. C’est assez banal, tout compte fait - sauf le mot japonais. Dans mon cas, ce n’est pas une plaisanterie, car je me considère vraiment comme un écrivain japonais.

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle

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