“Le Clézio, Nobel mérité”, par Alain Mabanckou. Texte paru dans Le Monde du 25 octobre 2008

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 26 Oct 2008 à 4h27 | Lu 866 fois

Voici l’intégralité du texte que nous avons publié le 25 octobre dans Le Monde en réponse à Frédéric-Yves Jeanney qui considère que Le Clézio ne méritait pas son Nobel
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Le professeur de littérature Frédéric-Yves Jeannet a soutenu dans les colonnes du Monde (19-20 octobre) que le prix Nobel de JMG Le Clézio était ”immérité”. L’acte d’accusation touche le coeur même de la démarche littéraire du nouveau lauréat et nous interroge sur la réception des lettres françaises à l’étranger :

Le Clézio, dont j’ai aimé les premiers livres, les seuls peut-être qui puissent correspondre à la définition de lui qu’a donnée le comité Nobel comme auteur d’une oeuvre de “rupture”, a pourtant toujours été un écrivain prolixe et bavard...”

La conclusion de l’article est plus qu’apocalyptique :

Le Nobel de Le Clézio fait rétrograder la littérature française de plusieurs décennies, et l’appréciation que fera le reste du monde de notre littérature, pourtant fertile, car on jugera à l’aune de l’Académie suédoise que ce qu’on a fait de mieux depuis Claude Simon est d’écrire qu’en effet nous sommes tous le résultat d’un père et d’une mère.

Tout cela tiendrait si une argumentation solide étayait les affirmations péremptoires de notre confrère. Quelques citations de Marguerite Duras, de Jean Genet ou de Marcel Proust pour nous démontrer l’universalité de ces illustres auteurs opposée au ”bavardage” et à la ”prolixité” de Le Clézio ne suffisent pas. On ne mesure pas l’universalité d’une oeuvre par un incipit, fût-il celui de Proust, mais par l’univers, l’intemporalité et la portée au-delà des frontières du créateur. Jean-Yves Jeannet “cherche” Le Clézio dans ses livres alors que l’auteur nous renvoie à notre “condition inhumaine”.

Il est vrai que ce n’est pas agréable de regarder dans un miroir qui grossit nos défauts, nous rappelle le chamboulement de notre Terre des hommes et la petitesse de nos entreprises face à la nature et aux êtres les plus éloignés. Plus la prose d’un écrivain nous paraît détachée de nos certitudes, plus nous décrétons qu’il s’agit d’un “bavardage”.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un tel procès est intenté contre un écrivain. En son temps déjà, dans son Journal, au sujet des acteurs, pour condamner sans voies de recours Racine et Voltaire, Stendhal dut trouver un synonyme au mot bavardage, “l’enflure” : ”L’enflure est le défaut général de nos acteurs ; je crois que cela peut venir en partie du bavardage éternel des pièces de Racine et de Voltaire. Là où il fallait deux mots, il y a dix vers...”

Le Clézio serait-il plus bavard et plus prolixe que Proust ou Genet, au point de faire ”rétrograder la littérature française de plusieurs décennies” alors même que chez Proust, là où il fallait deux mots, il y en avait trois cents ?

L’oeuvre de Faulkner, que salue notre confrère, serait désossée sans le bruit et la fureur qui traversent son univers, sans le remue-ménage qui caractérise un monde en effervescence. Si Le Clézio, Gabriel Garcia Marquez ou Mario Vargas Llosa sont “prolixes et bavards”, c’est qu’ils habitent ”un pays de musique inaccessible à toute oreille”, pour reprendre la formule du grand poète Tchicaya U Tam’si.

L’oeuvre de Le Clézio contient donc le monde, j’allais dire avec Edouard Glissant, le “chaos-monde”. C’est cette dimension éclatée qu’il ne faudrait jamais perdre de vue, et c’est ce qui explique le divorce actuel avec ceux qui lisent l’auteur de Désert (Gallimard, 1980) depuis les frontières de la Gaule. Un écrivain se distingue de ses contemporains par la constance de son projet esthétique et par son aptitude à décrypter la rumeur du monde. Depuis Le Procès-verbal, en 1963, Le Clézio nous démontrait déjà que sa démarche littéraire serait celle de l’approche du ”continent invisible”, ce continent qui n’est invisible que ”parce que nous (sommes) aveugles”.

Aux inquiétudes du professeur Jeannet, qui estime après la lecture de L’Africain (Mercure de France, 2004) que le monde entier ne retiendra que ce qu’il considère comme des lapalissades du Nobel français, nous opposons la définition du roman qu’a donnée récemment Le Clézio :"(...) une sorte de raccourci pour connaître l’état du monde, éventuellement son propre état”.

La connaissance de ”son propre état” demeure donc une éventualité, elle est subsidiaire, le monde passant avant toute chose, ce qui, hélas, n’est pas le cas dans certaines fictions en vogue présentées à l’étranger comme la vitrine de la littérature française contemporaine…

Le “drame” actuel de nos lettres vient donc de leur perception par une certaine critique. Non seulement celle-ci n’a pas encore intégré la diversité des sources de la littérature française contemporaine - la multiplicité d’autres espaces ayant en partage la langue française -, elle a établi des modèles immuables et est prête à faire taire les voix non conformes. Dès que le centre se déplace vers les marges, dès que le monde vient frapper aux portes de nos lettres - ce qui est le cas dans l’oeuvre de Le Clézio -, les mouvements de troupes s’organisent. L’auteur de Révolutions (Gallimard, 2003) est pourtant resté longtemps une “institution”, et comme toute institution, on le prenait pour référence.

C’est le cas aujourd’hui pour Pierre Michon, que salue au passage notre confrère. J’espère du fond du coeur que si par bonheur l’auteur des Vies minuscules (Gallimard, 1984) venait un jour à être récompensé du prix Nobel, il ne serait pas taxé d’avoir fait ”rétrograder la littérature française de plusieurs décennies”. Tout simplement parce qu’une “institution” devrait respecter les règles : ne pas être lue par un grand public, ne pas connaître l’état du monde, éventuellement son propre état, et surtout ne pas être choisie par les Académiciens suédois…

A. M, Le Monde, édition du 25.10.08

Photo : Jean-Marie Perier.


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