“Les cent premiers jours de Barack Obama, selon Alain Mabanckou”, paru dans L’Express.fr (3/11/08)

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 03 Nov 2008 à 22h25 | Lu 1772 fois

LEXPRESS.fr, publié le 03/11/2008 10:46 - mis à jour le 03/11/2008 11:26 :

Quand Alain Mabanckou, auteur des Mémoires de porc-épic (Prix Renaudot 2006), imagine les pensées du candidat démocrate à la présidence américaine, 100 jours après son installation dans la Maison-Blanche...

Voilà déjà cent jours que je me suis installé dans le célèbre bureau ovale. La clameur qui a suivi mon élection le 4 novembre n’est plus qu’un vague souvenir, la réalité du pouvoir a fini par prendre le dessus. J’ai l’impression que mes cheveux ont blanchi en une nuit. L’usure du pouvoir en si peu de temps? Je ne crois pas. Est-ce parce que j’ai hérité d’une crise financière internationale qui ne me facilite pas les choses? Cette épine était là, je le savais, mon Vice-Président Joe Biden avait d’ailleurs commis la bourde pendant notre campagne électorale en déclarant que je serai “testé” par la conjoncture économique, ce qui avait alors donné à mon adversaire, le Sénateur John McCain, l’opportunité de répéter à longueur de journée que je n’étais pas prêt, qu’il fallait un président expérimenté et non quelqu’un qui attendrait d’être mis à l’épreuve au moment où tout le pays pâtissait déjà de la récession…

Tout cela relevait des coups bas de campagne. J’y suis, j’y reste, comme dirait l’autre. Je ne peux plus accuser George W. Bush et l’ensemble des Républicains - encore moins John McCain qui rumine toujours sa rancoeur dans un coin, persuadé que l’Amérique a commis une grave erreur en me choisissant pour cette haute fonction…

Depuis cent jours le monde entier me regarde. J’ai montré que l’Amérique avait désormais une autre vision des relations internationales. J’ai entrepris de gommer l’image de gendarme du monde qu’on nous colle à la peau. Mieux encore, j’ai rencontré Raul Castro et les autorités cubaines, j’ai entamé le retrait progressif de nos troupes en Afghanistan et en Irak et j’ai raffermi nos rapports avec les alliés européens. Qui pourrait se targuer d’un tel résultat en un temps aussi cours ?

C’est vrai qu’Oussama Ben Laden continue à envoyer ses cassettes vidéo dans lesquelles il me défie. Il parle de mes cents premiers jours avec une précision telle qu’on croirait qu’il a planqué des micros dans les rédactions des chaînes de télévision américaine. Il prétend que je ne fais que poursuivre la politique des précédents présidents. Pendant ce temps les Républicains en profitent pour rappeler que l’Amérique était prévenue pendant la campagne électorale, qu’elle aurait dû élire John McCain qui aurait mené une guerre sans merci contre le terrorisme. Ma politique est celle de la discussion avec nos Alliés. L’Amérique ne peut à elle seule éradiquer le terrorisme…

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J’ai quelques ennuis avec Joe Biden qui, lorsqu’il est devant un micro est capable du pire. Je regrette quand même de n’avoir pas choisi Hillary Clinton. Parfois je me dis que Joe Biden se prend pour le président. Il me regarde de très haut, me parle avec une distance qui m’horripile. A défaut de m’attaquer, l’opposition a donc trouvé sa cible de prédilection. C’est sans doute ce qui explique la petite baisse de ma cote de popularité ces dernières semaines.
Mais les sondages, vous savez…

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Contrairement à ce que je pensais, ce n’est pas toujours la politique étrangère qui a secoué mes cents premiers jours de mandat mais la question raciale. Qui aurait cru que ce sujet évoqué avec prudence durant la compagne électorale remonterait à la surface avec une ampleur qui nous rappelle maintenant les sombres années de notre Histoire?
Tout se passe comme si l’Amérique est désormais scindée en deux, d’un coté les Noirs et de l’autre les Blancs pendant que les Latinos, les Asiatiques, les Indiens sont devenus les arbitres cette confrontation.

Du coup, chaque décision que je prends est sévèrement critiquée par l’un ou l’autre bloc qui s’estime victime d’une discrimination. Un Républicain a dit à la télévision qu’il faudrait de toute urgence une loi pour la discrimination positive des Blancs qui étaient devenus les “nouveaux Noirs de l’Amérique!” Le même jour, sur la chaîne Fox News un personnage qui se prétendait leader d’un mouvement appelé “Renaissance noire” m’a traité d’Oncle Tom, d’esclave du lobby juif et des grandes firmes capitalistes. Et que dire de ceux qui m’accusent de ne pas être un vrai Noir américain, mais un Africain du Kenya, un complice de ceux qui ont vendu d’autres Noirs aux Blancs…

Ce sont les Noirs américains qui me causent le plus de tracas. Il n’y a plus de doute qu’ils ont tous voté pour moi parce qu’ils avaient cru à tort que je deviendrai le Président d’une communauté, que j’effacerai d’un coup de baguette magique les frustrations qu’ils traînent depuis l’époque de l’esclavage et de la ségrégation raciale. Ils ont vu en moi le prolongement d’un Marcus Garvey ou d’un Malcolm X. Ils ont oublié que je suis au carrefour de toutes les races, que l’on gouverne non pas par la peau mais par cette intime conviction qui souffle ce qui est juste et bénéfique pour une Cité. Je ne changerai pas mes convictions et je le répète: la race n’est pas le fondement d’une politique qui donnerait à ce pays un autre visage. Pourquoi veulent-ils que je refasse ce qu’ils ont longtemps reproché aux Blancs? Voulaient-ils d’un gouvernement entièrement composé d’hommes de couleur? Cela n’aurait aucun sens. J’assume le choix que j’ai opéré, j’assume ma politique telle que je la conduis et je ferai tout pour ne pas être l’otage d’un groupe de population au détriment d’autres.

Hier lorsque Larry King sur CNN m’a demandé pourquoi il y avait peu de Noirs américains dans mon gouvernement j’ai tout simplement répondu que je travaille avec des Américains, quelle que soit leur couleur, et ces Américains ont été désignés grâce à leurs compétences.

Cent jours ne suffisent pas à juger l’action d’une nouvelle administration. Je ne suis pas devenu le président de la première puissance mondiale pour marquer l’Histoire. Je suis là pour rendre à l’Amérique ce qu’elle m’a donné. Je le fais parce que j’aime ce pays. Je le fais parce que ce pays me ressemble et que certains politiciens ne l’ont pas compris…

Alain Mabanckou

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