Mon cousin de la Nouvelle Orléans

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 24 Jun 2009 à 19h26 | Lu 1420 fois

Voilà, c’est toujours cette atmosphère de ville naufragée lorsqu’on arrive ici, à New Orleans. Un immeuble s’élève au milieu de rien. Les vitres démantibulées. De l’herbe qui pousse sur le macadam – du jamais vu. Mais là où est passé un cyclone tout est possible. Sur le trottoir de Common Street un afro-américain m’arrête. C’est un clochard. Il me demande une cigarette, puis une pièce de monnaie. Je n’ai que des euros. Il me somme de faire le change. Et puis quoi encore, me dis-je. Je n’ai en fait pas de droit sur ma propre monnaie. Un billet de banque est une offense pour un être dont le visage est encore zébré de cicatrices d’une catastrophe naturelle. Ce qu’il faut à cet homme c’est plus qu’une pièce. Il a perdu le sens des rêves. Ses songes tournent en rond, et parfois, sinon le plus souvent, ils empruntent la direction opposée du futur. Le sens giratoire des rêves. Oui, c’est cela. Je lui dis que je reviendrai dans 5 minutes lui donner un billet. « Je ne te crois pas, frère. Ceux qui disent ça ne reviennent jamais. Ma vie c’est cela. Des gens qui me disent qu’ils reviendront et qui ne sont jamais revenus. C’est pour cela que je reste sur le trottoir. Je ne sais plus quel train emprunter pour arriver jusqu’à la gare de la vie. Alors ne me mens pas, passe ton chemin et va vivre ton opulence de l’autre côté de Bourbon Street où tous les touristes viennent laisser cours à leurs vices »…

Son discours me pince le cœur. Comment lui dire que ma vie aussi est faite de départs, des gens qui m’ont promis qu’ils seront là, qu’ils reviendront me voir et qui ne sont jamais revenus ? Je pense à mon cousin Bertin Miyalou : il s’est donné la mort quelques jours après mon départ pour la France, à la fin des années quatre-vingts. Nous vivions dans le même studio à Pointe-Noire, puis à Brazzaville - avenue Loutassi. Il n’a jamais voulu que je parte. Que je brise ce lien. Nous respirions le meme air. En partant je lui ai ôté la vie. Je lui ai coupé le souffle. Je suis aussi complice que la corde qu’il utilisa pour aboutir à la pendaison.

C’est étrange comme cet Afro-américain ressemble à mon cousin. Même regard sombre. Et si c’était lui ? Alors je fonce vers un distributeur. Je tire de l’argent. Je ne sais plus combien. Je reviens vers le type, je lui dis : « Voilà, mon cher Bertin Miyalou ». Il regarde les billets, presque hébété que je sois revenu sur mes pas. Il les empoche vite et murmure : « Bertin Miyalou c’est qui ? »
J’étais déjà parti…

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