Ode pour Abdoul, par Abdourahman WABERI

Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou  | le 02 Oct 2008 à 1h04 | Lu 755 fois

A l’heure où, en France, le vieux leader haineux du Front National, Jean-Marie Le Pen, quatre-vingt ans, raccroche les gants en laissant un bilan nul pour ses héritiers, l’Italie d’aujourd’hui découvre avec effroi qu’une partie de ses citoyens souhaitent jeter à l’eau tous ceux qui n’ont pas la couleur, la religion et le patronyme idoines.

Ainsi Africains, Maghrébins, Roms et autres malheureux extracommunautaires sont voués aux gémonies et pas seulement dans les stades de foot de mauvaise réputation. Racisme et fascisme, nous revoilà ! Et il ne fait pas très bon d’être homosexuel ces temps-ci à Vérone. Ni même d’arborer une plaque d’immatriculation romaine lorsqu’on veut se rendre à Milan ou ailleurs dans ce Nord si frileux, si jaloux de ses richesses et si encombré de sa personne. J’ai la nette sensation que le vieux pays chafouin et raffiné est au bord de la crise de nerf. Pire, il a la gueule de bois après la mort inutile d’Abdoul Guibre, un jeune italien de dix-neuf ans.

Où sont ses grands voyageurs curieux et empathiques, tous héritiers de Marco Polo, tous rompus à l’altérité, je songe aux plumes de la trempe de Claudio Magris ou de Gianni Celati qui avait si bien décrit le Mali ? Que disent-ils aujourd’hui, les grands orgues de l’esprit transalpin, du moins ceux qu’on connaît en France, de Antonio Tabucchi à Giorgio Agamben, d’Erri de Luca à Umberto Eco ?

Il serait illusoire de vouloir vivre en vase enclos comme le préconisent certains politiciens italiens alors que les défis du monde moderne nous invitent à manifester la plus grande ouverture - ouverture des biens, des idées comme des personnes. Certes aucune nation n’échappe à l’illusion qu’elle doit son développement, ses réalisations, ses arts et ses spécificités à son génie propre. Pourtant l’expérience nous montre que les actions humaines ne prospèrent pleinement qu’avec les horizons élargis et les esprits ouverts aux quatre vents du monde.

Nous sommes nombreux, hors d’Italie, à n’avoir pas vu combien ce pays autrefois si lumineux se recroquevillait dangereusement sur lui-même. A ce train-là, il se provincialisera encore davantage pour n’être qu’une pâle copie de lui-même, pire un parc d’attraction pour le reste du monde… A moins que la population et la société civile, bref « la multitude » chère à Toni Negri, ne fassent entendre sa voix pour exiger l’instauration d’un climat de respect et de tolérance pour tous et les mesures les plus humaines lors des reconduites à la frontière. Enfin, l’application de la loi -et toute la loi- pour ceux qui menacent la vie des citoyens quelque soit leur race, leur religion ou leur orientation sexuelle. C’est à ce prix que les Le Pen locaux à l’instar de Giancarlo Fini et d’Umberto Bossi, vont rendre, à leur tour, leur infâme tablier.

Abdourahman A. Waberi, écrivain français et djiboutien.

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