Rwanda, ce génocide qui nous mine la conscience

Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou  | le 01 Aoû 2008 à 7h49 | Lu 2160 fois

Extraits de l’Allocution que nous avons prononcée le 25 juillet à Kigali lors de la clôture du colloqueGénocide des Tutsi au Rwanda et la reconstruction des savoirs

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Je suis venu au monde après les indépendances. Je pouvais jadis en vouloir à mes parents. Je pouvais blâmer les complicités des miens avec les colons. Je pouvais houspiller les dirigeants africains installés au pouvoir par les puissances étrangères.  Je pouvais crier haro sur les dictateurs et autres présidents à vie qui réduisaient leurs populations en marionnettes des champs de maïs. Je pouvais… Je pouvais… Je pouvais…

Mais voilà que mon sort est désormais lié à celui d’une génération d’écrivains dont la plume a vu le jour avec le génocide des Tutsi au Rwanda. En 1994, mon problème n’était pas alors de savoir comment écrire après ce génocide mais comment écrire pendant cette barbarie qui endeuillait le pays des Milles Collines pratiquement quelques mois avant la publication de mon premier livre, Au jour le jour, un recueil de poèmes qui ne fut lu que par quelques uns de mes amis…

Au fond, je pourrais cesser d’écrire, mais je ne pourrais cesser d’être un être humain. L’action de l’écrivain est vaine lorsqu’elle se réduit aux déclarations incantatoires dans ses livres. On ne nous juge pas par l’enthousiasme de notre indignation mais par la réalité de nos actes.
En ce sens, il y a donc eu la faillite des écrivains. De tous les écrivains. Nous essayons de réduire autant que faire se peut les conséquences de ce redressement judiciaire moral, non pas avec les juges d’ici-bas – parce que nous ne croyons plus en leur justice - , mais avec la justice impitoyable de ces yeux qui nous regardent dans l’ombre, de ces cris qui s’élèvent depuis les crêtes des collines de Bisesero où des Résistants tutsi répoussèrent avec bravoure les bourreaux malgré leur infériorité numérique. Le comble de l’histoire c’est qu’ils sont aujourd’hui abandonnés à leur sort, et il faut de l’endurance et de la détermination pour arriver jusqu’à ce lieu saint enclavé…

Les écrivains ont été leurrés par les « mensonges » et les « pestilences » de l’Europe qui a orchestré bien longtemps ce génocide – outre l’idéologie de la suprématie inculquée aux autochtones par l’Occident, la Belgique institua au Rwanda « la carte d’identité » avec mention obligatoire de l’ethnie tandis que la France assura un entrainement militaire aux hommes du régime hutu d’Habyarimana, ceux-là qui allaient massacrer les tutsi devant l’indifférence totale de la communauté internationale…

Que peut l’écriture ?  Les rescapés d’un génocide préfèrent un livre avec des pages blanches parce qu’ils savent que ce qu’ils ont subi ne pourrait se traduire par les mots des tiers. Ils savent aussi que c’est par une “certaine littérature” que les génocides se préparent. Ils savent enfin que ce sont les tiers qui travestissent l’ampleur du désastre lorsqu’ils recueillent leurs propos – parfois à coup d’insistance – pour le plaisir d’un certain lectorat friand de suspens et des descriptions les plus funestes. Beaucoup de ces tiers ont “eu un nom” d’écrivain, voire un succès, ils sont connus pendant que les rescapés vivent dans l’ombre et les victimes regroupées en un chiffre réalisé en un temps record : plus d’un million de morts… en 90 jours !

Quatorze années après ce génocide des Tutsi au Rwanda, l’écrivain d’Afrique noire francophone n’est donc certainement pas encore en mesure de cerner ce que les sociétés africaines attendent de lui.
En réalité nous assistons à une recomposition du statut de l’écrivain et de sa perception dans nos sociétés.  Cet écrivain sait désormais que son rôle dans la reconstruction des savoirs, dans la pérennité de la mémoire est plus que jamais murmuré sur toutes les lèvres.
On lui demande donc de s’exprimer, de dénoncer. C’est une commande sociale. Et s’il ne l’exécute pas – ou si l’on croit qu’il ne l’a pas exécutée, c’est sa création qui se trouve mise en cause.

Des livres de recherches s’écrivent de plus en plus sur le sujet. Les partisans du “double génocide” travaillent afin de nous démontrer qu’il ne s’agissait pas d’un génocide, mais d’une guerre ethnique ou qu’il s’agissait d’un génocide de part et d’autre… Tout laisse à penser que la fiction empruntera ces sentes fangeuses.  Il se développera alors une littérature “fictionnelle” . L’intention est bonne, louable et respectable. Par recoupements des témoignages des rescapés ou par l’observation des conséquences du génocide par l’écrivain, celui-ci mettra en place un univers. Il fera parler des personnages. Il nous les présentera dans leur intimité, dans leurs secrets, tout cela avec le pouvoir de son art…

Une oeuvre de fiction véhicule un discours, et ce discours est l’image que se fait l’auteur du monde, l’image qu’il voudrait projeter aux yeux du lecteur. Il n’y a pas de littérature neutre… Chaque écrivain est par voie de conséquence un engagé – voire un enragé. En célébrant la vie il s’engage dans son époque. En remuant la passé il s’engage dans son époque. En écoutant le murmure de l’autre monde, il s’engage dans son époque.
C’est aux chercheurs de démêler ce discours, de le déconstruire, de voir dans quelle mesure nous fournissons – parfois inconsciemment – des ingrédients aux négationnistes, aux partisans de la réécriture de l’Histoire. Ils attendent de telles fictions. Et ils applaudiront longuement si “l’auteur négationniste” est Rwandais…

Il faudra ainsi s’attendre à la naissance de ce que James Baldwin appellait à son époque « la littérature de protestation », une littérature qui banalisera l’horreur, alignera les « bonnes intentions », ces intentions affectées qui sont aussi nocives que la haine du bourreau lorsqu’il lève sa machette, les yeux grandement ouverts, pour couper le souffle à son semblable. Ces œuvres installeront une normalité de l’extermination, elles nous annonceront que le bourreau n’est pas un monstre et que le rescapé exagère toujours la réalité des faits…
Ces romans de “protestation” seront alors perçus par beaucoup comme un apport des écrivains, dans leur globalité, à la reconstruction des savoirs alors même que leur but est de brouiller les cartes, d’agiter les nuages afin de recouvrir d’un voile opaque la clarté de la Vérité…

Heureusement qu’il restera aux rescapés tutsi ces paroles intemporelles du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire :

Que de sang dans ma mémoire !

Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elles ne sont pas couvertes de nénuphars.
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !

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Photo ci-dessus : Avec les rescapés tutsi de Bisesero, le lieu de la Résistance des tutsi. (image de Charlotte Lacoste)

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