Tchicaya U Tam’si nous regarde

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 22 Mar 2009 à 2h42 | Lu 2326 fois

Hommage à l’un des plus grands poètes d’expression française

Je n’ai jamais rencontré Tchicaya U Tam’si. J’ai vu ses photos en noir et blanc. Ce visage à la fois serein et rebelle. Cette chevelure enracinée jusqu’à la naissance du front. Ces lèvres bien dessinées et qui susurrent les ultimes paroles d’une vie et demie, d’un rêve « échoué dans la gueule de l’engoulevent ».
Que nous serions-nous dit si nous avions été l’un en face de l’autre ? Il m’arrive d’y songer, de m’imaginer en train de l’écouter me lire sa poésie – ceux qui l’ont connu rapportent qu’il affectionnait cet exercice.

J’ai gardé en moi l’écho d’une voix qui n’est sans doute pas la sienne. Ce sont des voix que j’ai cru entendre en regardant de plus près les photos. Ce sont des voix que j’ai associées à la « colère » du poète. Ainsi je ne peux mettre de sons précis à ses vers. Je ne peux penser un seul instant que le grand poète congolais me murmure ses vers. Tant mieux. C’est ainsi que je conçois une rencontre avec un auteur. Je me suis inventé la voix d’une petite feuille qui chante pour son pays. Une petite feuille qui s’est détachée de l’arbre et qui espère atteindre l’horizon. Peu importe que la voix que j’entends sonne faux, qu’elle n’ait pas les accents de Mpili et que je joue à triche-cœur…

Un jour il faudra se prendre

Marcher haut des vents

Comme les feuilles des arbres

Pour un fumier pour un feu…

Tchicaya U Tam’si est en moi parce que je sais de quel arbre je descends, parce que je me nourris de la cendre et du pain, parce que je j’aime les sonorités de l’arc musical, parce que j’ai goûté aux fruits si doux de l’arbre à pain, parce que j’ai senti une horde de cancrelats et de phalènes effleurer ma peau, parce que j’ai vu une colonie de méduses échouer sur la grève de la Côte sauvage de Pointe-Noire à l’époque où nous guettions les pêcheurs béninois qui revenaient de leur besogne nocturne, et parce que j’ai toujours entendu crépiter le feu de brousse qui m’incite à écrire, à écrire encore et encore, à dessiner un Congo qui n’est pas toujours à cheval sur l’Equateur, un Congo dont le Nord est au Sud et dont le Sud est au Nord. Qui trouvera la direction de l’est et de l’Ouest ?…

Tchicaya U Tam’si ? Poète difficile, arguait-on. Poète cérébral, rajoutait-on. Il fallait donc une clé afin d’entrer dans son univers. Un univers bien verrouillé. Et nous cherchions sans relâche ce sésame. Parce que nous espérions que ces mots jetés, beuglés, catapultés dans une structure à la fois déconstruite et juste ne pouvaient que nous pénétrer « dans la chair, jusqu’au cœur », pour reprendre la célèbre formule de Léopold Sédar Senghor qui saluait alors la naissance d’un des plus grands poètes francophones de notre temps.

Tchicaya aura ainsi libérer notre poésie de l’emprise d’une négritude devenue le fonds de commerce de plusieurs épigones de l’époque. C’est grâce à lui – et bien plus tard à Tati Loutard – que nous avons échappé, nous autres Congolais, à une littérature de troupeau, à une scansion insipide, aveugle et militante. Nous n’avions pas crié notre tigritude, nous avions bondi sur la proie et nous l’avions dévorée !

Le grand poète de Mpili nous regarde depuis son purgatoire. Nous l’avons injustement oublié. Comment soutenir ce regard qui perce les ténèbres, cette voix qui s’ajoute à la symphonie universelle ?
Notre tort ? Oui.

Et voici l’acte d’accusation de Tchicaya :

J’habitais un pays de musique
inaccessible à toute oreille

Alain Mabanckou

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