Exposition “ Terres du monde” à l’Hôtel de Ville de Paris, du 14 décembre 2007 au 19 janvier 2008

Posté dans: Événements | Par Alain Mabanckou  | le 16 Dec 2007 à 13h44 | Lu 1317 fois

Depuis décembre 2002, la Mairie de Paris accueille à l’Hôtel de Ville un rendez-vous artistique annuel, sous le titre emblématique de LATITUDES, dont le projet vise à promouvoir la création contemporaine des départements et territoires d’Outre-mer. Cette année, LATITUDES 2007 : Terres du Monde fait converger à Paris toutes les latitudes et rassemble de nouvelles œuvres d’artistes originaires des Terres de l’océan Indien : Afrique du Sud, Comores, La Réunion de l’Atlantique : Cuba, Guadeloupe, Haïti, Martinique, République dominicaine, Saint-Pierre-et-Miquelon, Trinidad-et-Tobago du Pacifique : Australie, Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Zélande, Polynésie française de l’Amazonie : Guyane et Surinam, qui seront présentées dans la Salle des Prévôts, le Salon des Tapisseries et sur le Parvis.

Le texte qui suit est l’introduction du Catalogue de l’Exposition, introduction que nous avons faite à la demande des organisateurs...
-----------------------------------------------

Un jour, alors que je regardais avec insistance une toile du peintre haïtien Edouard Duval Carrié dans son atelier à Miami, un ami me demanda discrètement pendant que le peintre s’était éloigné de nous :

Dans quelle langue pense-t-il lorsqu’il peint ses toiles ? En créole ou en français ?

Je dus étouffer un fou rire. Aurait-il posé la même question à un peintre européen ? Le créateur des « terres du monde », va-t-il subir, lui aussi le « calvaire » de l’écrivain dit francophone ? En effet, la question de la langue d’écriture alimente d’ordinaire les débats dans lesquels les écrivains francophones sont sommés d’expliquer leur rapport avec la langue de Voltaire qu’ils utilisent et le sort qu’ils réservent à leurs langues locales. Ici, il est vrai, il n’est pas question littérature et d’écrivains francophones. Pourtant cet ami me rendait un service inestimable : il me signifiait, sans le savoir, qu’un « artiste venu d’ailleurs » porterait en lui une multiplicité, et celle-ci serait le fruit de ses terres. Sa création serait alors un « remue-ménage » intérieur qu’il essaie de dompter, un espace qu’il espère arrimer à un ensemble plus vaste afin que l’art ne soit plus défini de manière systématique par une autorité ou par une interprétation mécanique – voire cartésienne. Or cet « état de remue-ménage » n’est pas propre à l’artiste des « latitudes ». Nous donnons au monde ce qui nous entoure, ce que nous avons reçu. Nous sommes le produit de nos échanges, de nos déplacements. Créer c’est donc recomposer l’univers, lui donner (ou redonner) une géographie, une histoire, des langues. A l’heure où l’artiste est aussi mobile que l’œuvre qu’il crée, il n’est plus surprenant de constater un peu de terre de Cuba mélangée avec celle de l’Afrique du Sud ou d’une contrée de l’Amazonie. C’est en tout cas l’esprit qui guide ces rencontres inattendues où l’œil saura déceler le point commun et la richesse des différences…

De même qu’un livre nous « dépayse », l’art porte en lui un pouvoir d’enchantement intemporel. Une photographie, une peinture, une sculpture reflètent ce que nous sommes, ce que nous devons savoir de l’Autre. Devant cette toile de Carrié par exemple, j’étais loin, je suivais l’odyssée d’un artiste qui me tenait par la main, me montrait l’horizon comme pour me souffler : « Voici mon petit territoire, il est minuscule, certes, mais sans lui comment parlerait-on du monde ? Derrière Toussaint Louverture, tu peux voir d’autres personnages historiques, d’autres lieux, ceci n’est qu’une invitation au voyage… »

Je fixais de nouveau la toile. Je ressentis d’abord le vide dans ma tête et, peu à peu, l’œuvre qui le comblait. Même en fermant les yeux, les couleurs vives, l’expression du visage de Toussaint Louverture ne me quittaient plus. Je me retenais de lui tendre la main, de lui parler dans la première langue qui me viendrait à ce moment. Il comprendrait, et peut-être me répondrait-il dans une autre langue que je saisirais, me disais-je en songeant à mon ami. J’étais donc Haïtien l’espace d’un cillement. J’étais aussi Toussaint Louverture, et l’histoire d’Haïti, la première République noire, se déroulait sous mes yeux. Au-delà de cette île, je constatais que le tableau m’embarquait vers d’autres pans de l’histoire : les anciens habitants de l’île avant la découverte de Christophe Colomb, les Espagnols qui l’occupent d’abord, puis les Français, puis la déconfiture de l’armée de Napoléon qui quitte le territoire avec la Révolution haïtienne. J’aurais pu voyager ainsi longtemps si je ne fus interrompu par le même ami qui relançait sa question sur la langue.

En fait la magie de l’art venait de s’opérer. Je n’étais plus devant une toile mais devant une communauté, devant une terre peuplée, avec une culture dont la richesse était condensée dans cette œuvre. Que pouvais-je dire à mon ami pour lui répondre ? L’art gomme les frontières et laisse à celui qui contemple une œuvre le soin d’y ajouter des légendes, la langue dans laquelle nous pensons devenant du coup une question subsidiaire, expliquai-je à mon ami. Ce qui importe c’est notre aptitude à entrer dans un univers, à nous l’approprier, à lire derrière chaque signe, derrière chaque couleur la transe du créateur, et cette transe est universelle, ajoutai-je…

Avec les migrations, notre époque a ouvert une ère de la redéfinition de l’espace, du désenclavement des esprits. C’est dans la « folie de la création » que se joue désormais notre destin. Le Monde – j’allais dire avec Glissant, le Tout-monde – est à nos portes, avec le bruit, avec la fureur, avec des océans, des forêts denses, des espèces de faune qu’il nous faut apprivoiser. Aller vers ces Terres du Monde c’est entreprendre la démarche salutaire, celle qui nous permettrait de reconstituer notre humanité…

Au fond, si nous avons longtemps cherché ce qui symboliserait le mieux le rapprochement des peuples, nous savons dès à présent que c’est par l’art que nous atteindrons toutes les « latitudes » et que nous arriverons enfin à rendre au genre humain le sens de la tolérance. La peur de l’autre naît dès l’instant où nous n’appréhendons pas ce qui fonde son imaginaire – l’art venu d’ailleurs est vu comme une curiosité. Alors, pour aller vite en besogne, on conclura que ceci relève de l’art, pas cela, parce qu’il vient de loin, de terres inconnues. Raisonner de la sorte c’est dénier la sensibilité à certains peuples et ériger en modèle parfait l’art venu de son propre espace. Cette vision survécut pendant longtemps. Or le mot « distance » n’a plus de sens avec le développement des moyens de communication. Ce qui nous paraissait loin hier nous semble très proche aujourd’hui, et encore plus proche lorsqu’on constate qu’il y a un peu de nous dans ce qui se fait ailleurs. Il nous suffit d’ouvrir les yeux pour voir à l’horizon la variété du firmament, et surtout cet arc-en-ciel en perpétuelle métamorphose. Il s’agit de l’art. De l’art, dis-je ? Oui, celui qui nous saisit, nous emporte, nous questionne et que les artistes invités ici nous proposent non seulement pour éclairer notre futur mais aussi pour revisiter notre passé…

Regardons toutes ces œuvres de l’exposition Terres du Monde, elles nous diront plus que tous les manuels d’histoire, les artistes ayant exprimé leur force, leur sa soif de liberté, leur besoin d’envol. Chacun a esquissé à sa manière et avec son talent un territoire dans le plus profond de ses songes, de son inconscient, et ce territoire n’est pas forcément tangible : nos rêves n’ont point de limites, c’est pour cela que nous pouvons être polyglottes lorsque le sommeil nous habite ! Mais pour voyager vers les terres du monde, il nous faut nous départir de plusieurs siècles de sommeil, de plusieurs siècles de mépris, laisser dans les vestiaires nos préjugés et ne surtout pas rechercher les vestiges d’un exotisme qui fut jadis à la mode – mais était-ce vraiment de l’art ?

Ces artistes des Terres du Monde ne sont pas des fabricants de cartes postales, encore moins des employés des ministères du tourisme de leur pays d’origine ou des pèlerins qui font le bilan des biens amassés tout au long de leur traversée. C’est parce qu’ils sont libres qu’ils démentent les images d’Epinal, mettent plutôt en lumière ce qu’ils sont, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils rêvent et refusent de cautionner une représentation paradisiaque de telle ou telle région du monde.
Ces terres du monde attendent depuis longtemps les traces de nos pas.

Ces terres du monde sont fertiles – et même lorsqu’elles geignent de soif, d’aridité, elles ne désespèrent pas de voir tomber un jour les premières gouttes de pluie qu’elles boiront pour l’épanouissement de nouvelles essences.

Ces terres nous déploient leurs bras. Et si ce rendez-vous se passe à Paris, il ne s’agit pas d’une centralisation de l’art par une capitale européenne. La création, d’où qu’elle vienne, se plait à s’exposer ailleurs que dans son espace d’origine. Certains artistes de cette exposition vivent et créent en France, et cela ne diminue en rien leur vocation de témoins de leur espace : ils veulent non pas traduire leur « pays réel », mais dessiner leur « pays rêvé ». Les couleurs, les images, les scènes sont alors métissées, et c’est cette « hybridité » qui ressemble à notre monde pour peu que nous ayons le courage d’affronter notre propre image devant la glace…

L’idée d’une exposition Terres du Monde ne pouvait donc mieux tomber alors qu’avec certains de mes confrères écrivains – Maryse Condé, JMG Le Clézio, Jean Rouaud, Amin Maalouf, Anna Moi, Michel Le Bris et Abdourahmane Waberi entre autres – nous exhortions déjà l’avènement d’une « littérature monde », celle qui reconnaîtrait aux « îlots littéraires » la place qui leur est due, celle qui anéantirait les « latitudes » et prendrait en compte le cri de chaque oiseau migrateur. Il faudrait alors, ici aussi, parler de la disparité de l’art qui n’atteint son excellence que grâce à l’échange, à la migration. Cela n’est pas nouveau, nous dira-t-on, et l’histoire de l’art abonde d’exemples de franchissement de frontières – les peintres surréalistes par exemple avaient compris la nécessité d’aller vers ces « terres du Monde » afin de nourrir ce qui constitue aujourd’hui la fierté de la création artistique contemporaine. Ce qui est nouveau c’est la reconnaissance par les artistes eux-mêmes de l’indépendance de leur art, de l’appartenance de celui-ci au progrès des œuvres de l’esprit.  Et que nous dévoilent-ils sinon le bilan de nos peines et de nos espoirs ?

Comment ne pas signaler que depuis les « terres » de l’Océan indien en passant par celles de l’Atlantique, du Pacifique et de l’Amazonie, c’est un souffle nouveau qui s’élève, portant dans son tumulte les joies, les souffrances des peuples. Derrière chaque couleur, entre deux ombres, c’est bien de nous que parle cet art. Qu’on ne vienne pas prétexter une éventuelle cécité : il ne s’agit pas de voir ces artistes des terres du monde comme les derniers des Mohicans, il s’agit de les accueillir, de ressentir les vibrations de leur création qui est finalement la nôtre…

A.M

A voir : Exposition “ Terres du monde”, Hôtel de Ville de Paris, du 14 décembre 2007 au 19 janvier 2008

9 Commentaires | Ajouter le vôtre