SITUATIONS DE LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE, Achille Mbembe s’exprime au “Courrier International”

Posté dans: Général | Par Alain Mabanckou  | le 28 Jun 2008 à 15h03 | Lu 2856 fois

Au début des années 90, l’Afrique semblait etre à son tour atteint par la grande vague de démocratisation du dernier quart du vingtième siècle. Celle-ci avait commencé avec la fin des dictatures du Sud de l’Europe (Espagne, Portugal) avant d’atteindre l’Amérique du Sud.  La chute du Mur de Berlin, la fin de l’Union soviétique et le démantèlement de l’apartheid en Afrique du Sud avaient accéléré ce processus. Près de quinze ans plus tard, quelle est la situation de la démocratie en Afrique ? Quel sens faudrait-il accorder au regain de violence politique au Kenya, au Zimbabwe et dans d’autres pays du continent ? Dans cet entretien accordé au Courrier International, Achille Mbembe brosse un tableau contrasté de la situation et esquisse des perspectives inédites.

Dans l’une de ses éditions récentes, le Wall Street Journal consacrait une grande enquête à la progression de la démocratie en Afrique. Est-ce une réalité ou un fantasme ?

Le paysage est très contrasté. Restauration autoritaire par-ci, multipartisme administratif par là, ailleurs maigres avancées au demeurant réversibles et, à peu près partout, niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d’enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fonds d’une économie d’extraction qui, dans le droit fil de la logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation – voilà, je dirais, le paysage d’ensemble. 

Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’objectif unique est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées. On sacrifie aux aspects procéduraux les plus élémentaires de la concurrence, mais l’on garde le contrôle sur les principaux leviers de la bureaucratie, de l’économie, et surtout de l’armée. La possibilité de renverser le gouvernement par la voie des urnes n’existant pratiquement pas, seul l’assassinat, la rébellion ou le soulèvement armé peuvent contredire le principe de la continuation indéfinie au pouvoir. Globalement, les choses sont donc plutôt bloquées, y compris en Afrique du Sud où, le système électoral aidant, l’on peut dire que le pays vit, de facto, sous un régime de parti unique.

Quatre tendances lourdes me frappent par contre. La première est l’absence d’un réel projet démocratique, d’une pensée de la démocratie qui constituerait une véritable alternative au modèle prédateur en vigueur dans la plupart des pays. La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale sur le continent. La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs nègres – le fait que plus ils sont vieillissants, plus ils deviennent hystériques et carnassiers. La quatrième, c’est l’enkystement que l’on voit à l’œuvre y compris là où une certaine alternance a effectivement eu lieu.  À ces dynamiques structurelles vient s’ajouter une autre – l’émergence d’une culture du racket, de l’émeute sanglante et sans lendemain et qui, à l’occasion, tourne carrémment à la guerre de pillage. Cette sorte de lumpen-radicalisme, à la vérité violence sans projet politique alternatif, est porté par les « cadets sociaux ». Et « l’enfant-soldat » et le « sans-travail » des bidonvilles en sont les tragiques symboles.

Il faut craindre que cette violence sans projet politique alternatif ne se généralise. Elle provoquerait en retour le raidissement d’un État qui, bien qu’illégitime, bénéficie du soutien d’une classe qui en a fait l’instrument de son enrichissement personnel ou, simplement, une ressource privée ou encore une source de rackets, dans le contexte de la lutte quotidienne pour la survie. Quitte à détruire l’État, l’économie et les institutions, cette classe est prête à tout pour conserver le pouvoir, la politique n’étant d’ailleurs à ses yeux qu’une manière de conduire la guerre civile ou la guerre ethnique par d’autres moyens.

Plutôt que de pérorer sur les avancées de la démocratie en Afrique, la réflexion devrait donc, à mon avis, porter sur ces tendances lourdes, nourries qu’elles sont par les structures historiques de la violence et de la prédation que favorisent désormais les politiques néolibérales, voire les pieuses injonctions sur « la bonne gouvernance », pour ne pas parler des effets pervers du Bon Samaritanisme et de l’humanitaire.

Pourquoi cet ancrage de la démocratie en Afrique ?

Il s’agit justement de tout sauf d’ancrage de la démocratie en Afrique. Il y a, certes, un désir manifeste de liberté et de bien-être. Mais ce désir peine à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans une culture politique neuve, où le pouvoir n’est plus un jeu à somme nulle.

Pour que la démocratie puisse s’enraciner en Afrique, il faudrait qu’elle soit portée par une Idée dont elle serait la métaphore vivante et absolue. Ainsi, en réarticulant par exemple le politique et le pouvoir autour de la critique des formes de vie, ou plus précisément de l’impératif du « laisser vivre », on ouvrirait la voie à une nouvelle pensée de la démocratie dans un continent où le pouvoir de tuer reste plus ou moins illimité. Pour etre crédible, cette nouvelle pensée de la démocratie devrait cependant se situer au-delà des catéchismes qui ont colonisé notre regard sur l’Afrique – qu’il s’agisse de la « bonne gouvernance », de la rhétorique des « droits de l’homme » ou encore du Bon Samaritanisme qui se cache derrière les oripeaux de l’humanitaire.

Au fond, une telle pensée devrait etre, de nécessité, une pensée de l’émergence et du soulèvement. Mais ce soulèvement devrait aller bien au-delà de l’héritage anti-colonialiste et anti-impérialiste dont les limites, dans le contexte de la mondialisation et au regard de ce qui s’est passé depuis les indépendances, sont désormais flagrantes.

Quels sont les freins à une démocratisation plus rapide du Continent ?

Deux facteurs parmi plusieurs autres. D’abord une certaine économie politique. Ensuite un certain imaginaire du pouvoir, de la culture et de la vie.

D’une part, la brutalité des contraintes économiques dont les pays africains ont fait l’expérience au cours du dernier quart du XXe siècle - et qui se poursuit sous la férule du néo-libéralisme – a contribué à la fabrication d’une multitude de « gens sans-part » dont l’apparition sur la scène publique s’effectue de plus en plus sur le mode de la tuerie lors de bouffées xénophobes ou à l’occasion de luttes ethniques, surtout au lendemain d’élections truquées ou encore dans le contexte des protestations contre la vie chère.

Ce sont des gens qui n’ont strictement rien à perdre, qui de surcroit sont totalement livrés à l’abandon – condition de laquelle ils ne peuvent souvent échapper que par la migration, la criminalité et toutes sortes d’illégalismes. C’est une classe de « superflus » dont l’État (là où il existe), voire le marché lui-meme, ne savent que faire. Ce sont des gens que l’on ne peut guère vendre en esclavage comme aux débuts du capitalisme moderne, ni réduire aux travaux forcés comme à l’époque coloniale et sous l’apartheid. Du point de vue du capitalisme tel qu’il fonctionne dans ces régions du monde, ils sont complètement inutiles - des rebuts humains livrés à la violence, à la maladie, à l’évangélisme nord-américain, aux croisés de l’Islam et à toutes sortes de phénomènes d’illumination.

D’autre part, la brutalité des contraintes économiques a aussi vidé de tout contenu le projet démocratique en réduisant celui-ci à une simple formalité – un rituel sans contenu ni symbolique, et plus grave encore sans conséquence réelle sur la vie quotidienne des gens ordinaires. Puis, comme je le suggérais à l’instant, l’incapacité à sortir du cycle de l’extraction et de la prédation dont l’histoire, d’ailleurs, prédate la colonisation – cette incapacité pèse énormément sur les formes que prend le politique dans nos pays. 

À ces données fondamentales s’ajoute l’événement qu’aura été la grande diffraction sociale commencée au milieu des années 80. Cette diffraction de la société a conduit à peu près partout à une informalisation des rapports sociaux et économiques, à une fragmentation sans précédent du champ des règles et des normes, et à un processus de dés-institutionalisation qui n’a pas épargné l’État lui-même.

Cette diffraction a également provoqué un grand mouvement de défection de la part de nombreux acteurs sociaux, ouvrant dès lors la voie à de nouvelles formes formes de la lutte sociale – une lutte sans pitié pour la survie centrée autour de l’accès aux ressources. Aujourd’hui, le bidonville est devenu le lieu névralgique de ces nouvelles formes d’affrontements souvent sans tete apparente. Il s’agit d’affrontements de type moléculaire et cellulaire qui combinent des éléments de la lutte des classes, de la luttes des races, de la lutte ethnique, des millénarismes religieux et des luttes en sorcellerie.

Pour le reste, la faiblesse des oppositions est connue. Pouvoir et opposition opèrent en fonction d’un temps court marqué par l’improvisation, les arrangements ponctuels et informels, les compromis et compromissions diverses, les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix. Les alliances se nouent et se dénouent constamment. Mais surtout, l’imaginaire du pouvoir ne s’est guère transformée. L’imaginaire structurant de la politique en Afrique reste celui de la guerre civile permanente. Et tant que l’on ne découplera pas la politique et la guerre, le potentiel de violence restera explosif.

La France accepte-t-elle cette démocratisation ou est-elle encore un frein à ce processus ?

Elle ne l’accepte que du bout des lèvres. Dans son pré-carré, elle s’y oppose farouchement et avec ténacité depuis 1960, n’hésitant pas, le cas échéant, à recourir à l’assassinat et à la corruption.

La France est connue pour son soutien le plus retors et le plus indéfectible aux satrapies les plus corrompues du continent et aux régimes qui, justement, ont tourné le dos à la cause africaine.

Il y a une raison simple à tout cela – les conditions historiques dans lesquelles s’est effectuée la décolonisation et le régime des capitations qu’ont cimenté les accords inégaux « de coopération et de défense » signés dans les années 1960.

On ne le sait peut-etre pas assez, l’objet de ces accords secrets, ce fut non pas de liquider le rapport colonial, mais justement de le contractualiser. C’est au nom de cette contractualisation des vieux rapports coloniaux que la France continue, de facto, d’exercer un droit de propriété sur le sol, le sous-sol et l’espace aérien de ses anciennes colonies. C’est également en son nom qu’elle protège les régimes corrompus de l’Afrique francophone.

Voilà pourquoi près de 50 ans après qu’ils aient été signés, il faut continuer de dénoncer ces accords, d’exiger qu’ils soient rendus publics et d’appeler à ce qu’ils soient résiliés. Tant qu’ils ne le seront pas, les pays africains liés par ces accords ne seront jamais souverains, et encore moins des démocraties.

L’influence croissante de la Chine sur le continent noir risque-t-elle d’empêcher cette démocratisation ?

La présence de la Chine en Afrique est un contrepoids à l’échange inégal si caractéristique des relations que le Continent entretient avec les puissances occidentales et les institutions financières internationales. Il est vrai que pour le moment, la relation avec la Chine ne sort pas du modèle de l’économie d’extraction. Or, je viens de suggérer que cette économie d’extraction, ajoutée à la prédation, constitue la base matérielle des tyrannies nègres.

Et celle de l’Inde ?

L’influence indienne en Afrique est, pour l’instant, marginale.

Considérez-vous que l’Afrique du Sud joue un rôle suffisant pour la promotion de la démocratie, notamment au Zimbabwe ?

L’Afrique du Sud n’est pas responsable de la crise zimbabwéenne.  Les responsables de la crise zimbabwéenne, ce sont les Zimbabwéens et, dans une certaine mesure, leur ancien maitre colonial, le Royaume-Uni.

L’Afrique du Sud ne peut pas, à elle toute seule, promouvoir la démocratie en Afrique. Elle n’en a ni les moyens, ni la volonté. Du reste, elle doit d’abord approfondir la démocratie chez elle avant de penser à la promouvoir chez d’autres. Il est dommage que des forces externes continuent de faire pression sur elle pour qu’elle exerce sur le Continent un role de gendarme qui ne lui convient pas du tout et pour lequel elle est si mal équipée.

Ce à quoi il faudrait arriver, c’est à une sorte de « New Deal » continental, librement et collectivement négocié par les différents États africains – un « New Deal » en faveur de la démocratie qui viendrait compléter et clore une fois pour toutes le chapitre de la décolonisation.

Survenant plus d’un siècle après la fameuse Conférence de Berlin qui inaugura la partition de l’Afrique, ce « New Deal » pourrait faire l’objet de garanties par les grandes puissances mondiales. Ces garanties seraient assorties d’une prime économique sous des formes qu’il faudrait imaginer – une sorte de « Plan Marshall » pour la reconstruction du continent par exemple. Mais elles comporteraient également un volet pénal, des mécanismes de sanction, voire de mise au ban, dont la mise en oeuvre serait nécessairement multilatérale. Ceci impliquerait qu’à l’occasion, des régimes coupables de crimes et d’atrocités contre leurs peuples pourraient légitimement etre déposés par la force.

C’est à ce niveau de profondeur historique qu’il importe désormais d’envisager la question de la démocratisation du continent. Celle-ci doit est d’abord une question africaine, certes. Mais elle a aussi des dimensions internationales qui exigent des garanties internationales, des accords qui ne sauraient relever d’une seule puissance.

Quel rôle peuvent jouer les sociétés civiles africaines dans la démocratisation ?

Leur rôle est crucial, là où elles existent – ce qui n’est guère le cas partout. Une partie de leur role serait justement d’aider à « internationaliser » la question de la démocratisation de l’Afrique, dans le droit fil des efforts des dernières années visant à mutualiser le droit international et qui ont vu l’apparition d’instances juridictionnelles supra-étatiques.

Je crois que s’agissant de l’Afrique, il faut aller au-delà de la conception traditionnelle de la société civile, celle qui est étroitement dérivée de l’histoire des démocraties capitalistes. D’une part, il faut tenir compte du facteur objectif qu’est la multiplicité sociale – multiplicité des identités, des allégeances, des autorités et des normes – et, à partir d’elle, imaginer de nouvelles formes de mobilisation et de leadership.

D’autre part, le besoin de création d’une plus-value intellectuelle n’a jamais été aussi pressant. Cette plus-value doit etre réinvestie dans un projet de transformation radicale du continent. La création de cette plus-value ne sera pas l’oeuvre de l’État. Elle est, à mes yeux, la nouvelle tache des sociétés civiles africaines. Pour y parvenir, il faudra à tout prix sortir de la logique de l’urgence et de la logique des besoins immédiats qui a, jusqu’à présent, colonisé le débat sur l’Afrique.

Les pays qui possèdent d’importantes ressources en matières premières – notamment le pétrole – sont-ils condamnés à rester à la traine de la démocratisation ?

Oui, tant que la logique de l’extraction et de la prédation qui caractérise l’économie politique des matières premières en Afrique n’est pas brisée. D’ailleurs, dans la plupart des cas, ces pays ne sont pas seulement à la traine de la démocratisation. Ils font également l’expérience de conflits meurtriers liés, en partie, à un mode d’exploitation des richesses du sous-sol africain qui allie fort bien mercantilisme, désordres politiques et militarisme. Cette sorte de capitalisme, on en voit déjà les prémisses à l’époque coloniale, avec le régime des sociétés concessionnaires. Tout ce dont il a besoin pour fonctionner, ce sont des enclaves fortifiées, des complicités au coeur de l’État local, et un minimum de garanties juridiques internationales.

Les grandes puissances font-elles tout leur possible pour empêcher la démocratisation de l’Afrique ?

La France, oui. Elle est un vrai facteur de nuisance et il faut souhaiter que faute de réformer radicalement sa politique africaine, elle se désengage véritablement du Continent.

Les autres (les États-Unis notamment) ne s’y opposent peut-être pas activement. Cynisme et hypocrisie suffisent largement – encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation des sociétés civiles africaines. C’est par exemple le cas des nombreuses fondations américaines.

Ceci dit, si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix. Personne ne le paiera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit. Ils auront néanmoins besoin de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de solidarité internationale, une grande coalition morale en dehors des États - pas la coalition des faiseurs de charité, mais celle de tous ceux qui croient que sans sa part africaine, notre monde décidément sera plus pauvre encore en esprit et en humanité.

Achille Mbembe interviewé par Pierre Cherruau du Courrier International

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